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Nous fabriquons des terroristes, et après?

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SYRIA
AFP
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On parle du "retour des Tunisiens de Daech" comme si on parlait du "Retour du roi" dans "Le seigneur des anneaux" (3ème film de la trilogie): roulement de tambours médiatique faisant durer le suspense par rapport à l'épilogue tant attendue d'une histoire à couper le souffle.

À entendre le discours officiel, on nous dit que la constitution tunisienne interdit de forcer un Tunisien à l'exil et que devant ce fait, on ne peut s'opposer à l'entrée sur le territoire d'un Tunisien quelle que soit sa provenance. Les officiels, ceux qui sont "we9fin lel tounes" ("Debout pour la Tunisie") disent aussi que pour le cas de ces terroristes, ils seront directement traduits devant un juge puis conduits en prison. Pour un œil avisé, c'est justement cette dernière étape qui est concrètement à craindre, plutôt que celle du retour en Tunisie.

À ma connaissance selon des statistiques projetées il y a quelque temps dans une émission de Hamza Belloumi, les prisons constituent, avec les mosquées, le premier lieu incriminé dans l'embrigadement et l'endoctrinement des terroristes.

Et c'est justement à cause de cet état de fait qu'il me parait vain de concentrer de l'énergie à vouloir retenir dehors coûte que coûte des ressortissants tunisiens qui nous font honte devant le monde entier.

Réellement, nous devrions nous focaliser sur le principal problème qui est l'absence de débat public sérieux sur une stratégie nationale de réforme radicale de l'univers carcéral tunisien.

Les prisons tunisiennes sont effectivement un espace qui compte un taux de surpopulation qui est parmi les plus élevés du monde, qu'on n'hésite pas à remplir par des détenus de plus en plus jeunes, pour des peines de plus en plus désuètes, pour des crimes dont le traitement est encadré par des lois de plus en plus obsolètes. Je pense particulièrement à la Loi 52.

La question fondamentale me paraît alors être: qu'a-t-on fait de concret pour désamorcer cette énorme bombe à retardement que sont depuis longtemps devenues les prisons tunisiennes? Ces grottes fourre-tout dans lesquelles on jette des hommes et des femmes non pas telle une société qui cherche à recycler ses défaillances, mais telle une société qui jette à la poubelle ses déchets, avec un mot d'ordre implicitement consenti "cachez nous ces énergumènes qu'on ne saurait voir!".

Qu'a-t-on fait pour empêcher qu'un terroriste atteint d'un syndrome de délire mystique, habité par la ferme conviction d'être chargé par le ciel d'accomplir une mission divine sur terre, puisse être forcé, pendant son séjour carcéral, à une prise en charge psychiatrique adaptée? Qu'a-t-on fait pour empêcher qu'un terroriste ne puisse convertir d'autres détenus tous par défaut, en situation de vulnérabilité extrême, traités par des agents du système carcéral non pas comme des "prisonniers disposant de droits garantis par la loi" mais plutôt comme des rats?

Qu'a-t-on fait pour que le gars de 20 ans au casier vierge emprisonné hier pour avoir fumé un joint ne ressorte de la prison le lendemain avec en tête le projet d'aller se faire exploser quelque part? Qu'a-t-on fait, nous "les bons", nous qui sommes en dehors de la prison, pour que nos prisons cessent d'être un haut lieu du savoir-faire terroriste avec parfois des cas avérés d'appui externe et de permissivité complice donnant lieu à une réorganisation des rangs terroristes depuis l'intérieur même de la prison?

Qu'a-t-on fait avec nos sociologues, nos psychologues, nos criminologues, nos juristes, pour étudier de la manière la plus scientifique qui soit, les mécanismes d'embrigadement à l'intérieur des prisons, les différents facteurs qui y interviennent, et en ressortir avec une stratégie et un plan d'action national convenable?

Qu'a-t-on fait à part un va et vient entre le "non ils ne doivent en aucun cas revenir" et le "on ne peut pas les en empêcher"?

Et finalement, est ce que la Tunisie gagnerait en laissant les produits toxiques fabriqués par sa propre société circuler librement dans le monde, assassinant nos concitoyens de la planète dont peut être des Tunisiens à l'étranger, alors qu'ici murmure-t-on "c'est toujours mieux qu'ils restent dehors ainsi ils ne pourront pas nous porter préjudice"? Ou bien en disposant d'une vision stratégique à long terme, issue d'une lecture objective de ces tristes réalités, et dotée d'un arsenal technique de mesures adéquates qui lui fournissent les outils d'action nécessaires pour phagocyter ces "enfants du diable"?

Gagnerait-on, au national comme à l'international, en véhiculant l'image d'une Tunisie impuissante qui s'enfonce lâchement la tête dans le sable du déni, dans une politique de l'autruche qui est d'avance perdante, par-dessus -en plus- l'image d'une Tunisie "exportatrice de terroristes"?

Et puis, la récente tragédie de l'attentat de Berlin, commise par un tunisien dont l'Allemagne réclamait déjà et depuis bien longtemps l'extradition, avec une attitude qui aurait été passive et irresponsable des autorités tunisiennes faisant obstruction à cette extradition, n'a-t-elle pas appris au plus "indignés", ceux et celles qui dans un élan de patriotisme réactionnaire réclament que la Tunisie laisse dehors ses ressortissants terroristes, que notre crédibilité internationale est encore plus entachée quand on dit au monde que non seulement nous produisons des terroristes mais aussi nous n'en assumons pas les conséquences?

Sera-t-on un jour à la hauteur de nos propres problèmes?

Saura-t-on enfin, que si nous persistons à vouloir éviter la guerre au prix du déshonneur, nous aurons -comme le disait aussi bien Winston Churchill- à la fois le déshonneur et la guerre?

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