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Comment mieux prévenir le risque cardiovasculaire en marge d'un marathon?

Publication: Mis à jour:
MARATHON PARIS
Benoit Tessier / Reuters
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Le drame du décès du ministre de la Santé en marge d'un marathon organisé dans le cadre d'une sensibilisation contre le cancer du sein a bouleversé toute la Tunisie. Tout en s'associant à la douleur de ses proches et de sa famille, une communauté nationale qui voudrait lui rendre hommage ne pourrait pas passer sans s'inscrire dans le même esprit de responsabilité dont il a essayé, depuis sa prise de fonction, d'être le porte-étendard.

S'il est vrai que la question "Que s'est-il passé au juste?" atterrit en premier dans les esprits, s'il est remarquable que des médecins bien avisés ont essayé de faire sur leurs pages la lumière nécessaire dessus, le message d'un médecin réside pour nous bien au-delà.

C'est la question de l'optimisation en amont du dispositif de prévention du risque cardiovasculaire en marge d'un marathon, et les expériences comparées en la matière, qui sont à évoquer.

Nous excluons donc d'office, qu'il soit donc bien clair, toutes les questions relatives aux dispositions en aval (situation des structures sanitaires, des moyens matériels sur le terrain...), et les considérons dès maintenant comme éléments de faux débat.

Que dit la science?

Ce qui est justement particulier dans un marathon, c'est qu'il s'agit d'une activité physique intense, ouverte au grand public, à laquelle le corps d'un citoyen lambda n'est pas forcément habitué. Il ne s'agit donc pas d'un évènement anodin auquel l'accès est ouvert à ceux qui en porteraient le maillot.

D'ailleurs, même les sujets habituellement sportifs ne sont pas à l'abri du risque qui peut aller du simple malaise jusqu'à la mort. Il s'agit là, paradoxalement, d'une exposition du sportif à ce qu'on appelle un sur-risque transitoire inhérent à l'activité intense en cours.

Que dire donc des sujets qui ne sont pas habitués à la pratique de telles activités? Que dire encore des sujets qui présenteraient déjà, à l'état de base, des facteurs de risque cardiovasculaire bien connus comme l'âge supérieur à 50 ans chez l'homme, à 60 ans chez la femme, le tabagisme, l'obésité, les dyslipidémies, l'obésité, le diabète, l'hypertension artérielle, la ménopause chez la femme, la sédentarité, le stress. Que dire encore et encore des sujets ayant déjà à leur actif des antécédents personnels ou familiaux d'un accident cardiovasculaire? Que dire finalement, si de tels sujets, se retrouveraient, par malheur, et parce que personne n'a su les en empêcher, à porter le maillot d'un marathon et à courir?

En France, le GRCI (Groupe de réflexion sur la cardiologie interventionnelle), a mis en place depuis l'année 2006 le registre prospectif RACE afin de recenser et étudier statistiquement, au fur et à mesure, les accidents graves survenant sur 5 grandes courses franciliennes (Paris-Versailles, 20 km de Paris, Marathon de Paris, Semi-Marathon de Paris, Semi-Marathon de Boulogne-Billancourt), soit au total 512 000 compétiteurs.

Sur la période allant de 2006 à 2012, l'étude a enregistré 17 accidents graves, soit 3,3/100 000, dont 4 accidents non cardiaques (hyperthermies malignes). Les accidents cardiovasculaires ont donc un taux de 2,2/100 000. Sur les 6 ans, on a compté 13 accidents cardiaques majeurs dont 2 infarctus du myocarde, 9 arrêts cardiaques dont 2 décès, et 3 accidents cardiaques ayant survenu après la course .

Les victimes étaient toutes de sexe masculin, avec un âge moyen de 48 +/- 5 ans. Les facteurs de risque déjà présents n'étaient pas nombreux, étant donné que dans les courses françaises le contrôle de l'état de santé en amont n'est pas négligé. Information importante: pour les cas d'accidents enregistrés, il n'y avait pas -en dehors d'un seul cas- de symptômes précédant la course évocateurs de mauvaise tolérance de l'effort, et pour 3 cas, les symptômes étaient atypiques, comme par exemple un souffle court ou une limitation de la performance. La survenance d'un arrêt cardiaque suite à un accident ayant lieu en marge d'une course constitue aussi selon l'étude un facteur de mauvais pronostic et chez les plus de 35 ans, 8 accidents sur 10 étaient coronariens.

Les accidents surviennent à tout moment de la course, l'étude note le cas d'un participant qui a même fait un arrêt cardiaque avec fibrillation ventriculaire avant de démarrer. Deux accidents sont survenus 1h30 à 2 heures après la fin de la course.

Point final: ces résultats concernaient une population de coureurs qui étaient, tous expérimentés, sauf un seul qui faisait du judo 3 fois par semaine. C'est pour vous dire ce qui peut déjà arriver chez les personnes habituées à de telles activités physiques intenses...

Qu'en est-il de la règlementation?

Classiquement, la réglementation des marathons cherchait juste à protéger les organisateurs contre les risques de mise en cause au cas où l'un des participants présenterait un problème de santé. Mais cette réglementation a évolué, en dehors de notre pays bien entendu, de manière stricte en ce qui concerne les critères de participation, l'objectif étant maintenant non la protection de la responsabilité légale de l'organisateur, mais la protection de la santé des participants. La philosophie de départ n'est donc pas la même.

C'est ainsi que les réglementations modernes exigent aujourd'hui aux participants une preuve formelle de l'aptitude à l'exercice physique intense. En Tunisie et malheureusement, cet encadrement de la participation selon cet esprit est encore très loin d'être la règle.

Rien que pour prendre un exemple local, l'un des marathons les plus classiquement ancrés dans l'histoire (le marathon Comar), stipule dans son règlement que "les coureurs participent sous leur propre responsabilité ou celle de leurs tuteurs. En cas d'accident ou de défaillance due à un mauvais état de santé, ce sont eux seuls qui sont responsables et n'auront aucun recours contre les organisateurs". On voit bien alors, que même si le marathon en question met à disposition des ambulances de parcours et deux antennes médicales au départ et à l'arrivée, les organisateurs laissent l'engagement dans la course au libre arbitre de chacun et ne s'engagent pas là-dessus, ce qui serait bien légal. Peut-être bien aussi, et d'un certain point de vue, létal.

Sur le portail du Marathon de Paris, pour prendre un exemple ailleurs, la première tâche dans la "to do list" d'un participant est bel et bien de préparer son certificat médical d'absence de contre-indication médicale à la pratique de la course à pieds. On trouve également la même mention sur les sites d'autres marathons français, comme par exemple celui de la Loire , ou celui du Beaujolais.

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Que peut-on faire pour optimiser notre système?

C'est seulement ainsi que l'on pourra être à la hauteur de la dignité qu'exigent de tels drames: faire tout ce qui est en notre possible pour pouvoir minimiser leur risque de récidive dans l'avenir en améliorant, par de simples mesures, et peu couteuses, nos dispositifs de prévention.

C'est à nos médecins d'être en premier lieu les porte-paroles de ce message, étant donné que le raisonnement préventif fait intégralement partie de leur territoire. Etant donné aussi, que le ministre dont on déplore la tragique disparition, est le leur.

Une action politique devrait normalement suivre par la suite, afin de standardiser le règlement des marathons ouverts au grand public en Tunisie, de manière à ce que cette dimension préventive puisse y être intégrée.

Eveiller les consciences en marge de chaque marathon en ce qui concerne le risque cardiovasculaire doit devenir une habitude, un réflexe. Bien verrouiller les dispositions de filtrage des participants afin d'exclure les sujets qui présentent un risque avéré et qui pourraient pourtant y atterrir, attirés par l'ambiance bon-enfant, sensibiliser le public participant aux symptômes d'alerte afin qu'ils ne les ignorent pas (lors du mot d'ouverture de l'évènement, par des dépliants à distribuer, par des spots vidéo sur la plateforme de l'évènement...) et insister sur la possibilité de survenance d'un évènement cardiovasculaire même après la fin de l'activité. La presse joue en l'occurrence un très grand rôle, auquel la nôtre n'est peut-être pas vraiment habituée .

C'est déjà là un minimum nécessaire à mettre en place, et les marathons disposant d'un long historique devraient prendre l'initiative de donner l'exemple en la matière, et ne pas attendre une régulation politique qui peut être ne viendra pas.

Nous ne parlons pas ici des équipements et moyens qui doivent être disponibles sur place, car sur ce plan-là, on assure déjà le nécessaire. Nous ne parlons également pas de l'aptitude des structures sanitaires de proximité à gérer des accidents cardiovasculaires, il s'agit là, quoi que bien déterminant, d'un tout autre chantier. C'est que l'optimisation de la prévention en marge d'un marathon exige des mesures simples qui ont la vertu de faire éviter des pertes humaines que même les meilleurs hôpitaux du monde ne sauraient empêcher.

Mieux réglementer, médicaliser l'inscription, mieux sensibiliser, selon une méthode scientifique et raisonnée, serait le meilleur hommage que l'on pourrait faire à la mémoire de ceux qui en paient les frais, afin que les suivants ne soient pas condamnés à la même fatalité.

Ce serait déjà un grand progrès, si nos vivants sauraient s'élever au niveau de nos morts.

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