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#NotInMyName vous dites? Jamais!

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"On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus inébranlable. J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu (...) je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je n'avais pas commis". Jean-Jacques Rousseau, Les confessions.

L'âge des réseaux sociaux a cela d'implacable qu'il condamne celui qui ne ne se soumet pas au dictat du moment. L'émotion dépasse la conviction, l'instant succède à l'instant. Ainsi, depuis des semaines monte une clameur: Les musulmans ne se désolidariseraient pas assez des crimes commis en Iraq et en Syrie par les armées du Daech. On en trouve en ce moment la déclinaison à travers le hashtag #NotInMyName et le journal Le Figaro est allé jusqu'à interroger ses lecteurs sur le sujet après l'exécution de Hervé Gourdel en Algérie.

Cet appel à une condamnation, à se désolidariser n'a rien de nouveau. Déjà, après le 11 septembre, on avait entendu cela.

Ce qui était encore assez nouveau a toutefois eu le temps depuis de s'organiser et de se structurer dans ce qui est désormais une véritable représentation du monde et de l'Islam. En France, alors que le débat sur le foulard revenait régulièrement sans réellement trouver de consensus, les attentats de New York ont apporté un argument de poids qui a pesé dans l'adoption de la loi sur le foulard puis celle sur la burqa: Voilée, une femme peut transporter des explosifs. Progressivement, un discours associant Islam, violence exercée sur les femmes et violence terroriste s'est structuré autours des concepts des groupes néo-conservateurs américains.

Aux USA, depuis le milieu des années 2000, certains élus républicains ont réclamé le vote de lois spécifiques contre l'application de la charia par le gouvernement fédéral, bien que la charia ne soit bien entendu pas appliquée par les USA. D'autres suspectent les musulmans d'infiltrer l'administration. Quelques élus au Congrès se sont distingués en suspectant les femmes musulmanes d'avoir des enfants pour produire des terroristes.

Le discours sur la violence supposée de l'Islam s'est banalisé au cours des dix dernières années -ainsi la couverture d'un hebdomadaire français, "Ayatollah" au sujet de la ministre Najat Vallaud-Belkhacem-, il a avant tout servi a justifier des opérations militaires dans les pays arabo-musulmans.

La guerre en Iraq a non seulement entraîné la mort de centaines de milliers de civils dans un pays, une dictature, certes, qui n'entretenait aucun lien avec le terrorisme international, mais elle a également conduit à l'instauration d'un État faible sur les ruines duquel Daech a pu réussir sa percée. Mieux, les États occidentaux et leurs alliés dans la région se sont ingérés dans la crise sociale et politique que traversait la Syrie, un autre état totalitaire qui n'entretenait lui non plus aucun lien avec Al-Qaïda.

La victoire de l'État Islamique, Daech, est donc d'abord et avant tout le produit d'une déstabilisation de grande ampleur de toute la région, vraisemblablement destinée à satisfaire des appétits, encercler la Russie ré-émergeante et garantir un partage de l'hégémonie politiques aux alliés du moment dans la région, Arabie Saoudite et Qatar et du nouveau venu, l'Iran.

La simple évocation d'Al-Qaïda devrait au passage nous rappeler qu'Ousama Ben Laden fut, avant d'en devenir l'ennemi numéro un, un agent de la CIA entraînant et encadrant des groupes fondamentalistes religieux dans la guerre contre l'Union Soviétique en Afghanistan.

Il y a donc, certes, une violence incroyable opérée sur les populations civiles en Iraq et en Syrie par l'armée du Deach, mais il convient de la replacer dans le cadre plus vaste d'opérations de renversements des régimes en place à l'aide d'opérations militaires ayant déstructuré l'ensemble des économies et des cadres sociaux, détruit les infrastructures et causé des centaines de milliers de morts. La nouvelle opération viendra y ajouter encore plus de violence et se soldera par encore plus de déstabilisation comme le faisait remarquer l'ancien premier ministre français Dominique de Villepin.

Voila pourquoi, comme Jean-Jacques Rousseau, il m'est impossible de "me dissocier" des terroristes et de leur violences.

Parce que je ne suis pas un terroriste. Parce que pour se dissocier, il faut d'abord avoir été associe, et jamais je ne dirai ni n'écrirai que je me dissocie car je ne me suis jamais associé, et que "me dissocier" revient à reconnaître les accusations islamophobes: Ce profil bas, honteux, cette posture ne me concernent pas, ne me regardent pas.

Jamais je n'ai vu, lu, entendu un algérien réclamer de chaque français qu'il s'excuse individuellement pour les crimes commis par l'armée française durant la guerre d'indépendance, et pourtant les crimes étaient commis en leur nom.

"Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore, ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans" Jean-Jacques Rousseau, Les confessions.

Le crime commis au nom de l'État islamique en Kabylie a réveillé en chacun de nous une douleur sourde, ravivé une blessure toujours prête à s'ouvrir à nouveau. Resurgit l'ombre de ces êtres étranges revenus d'Afghanistan où ils étaient partis lutter pour le compte des États-Unis aux côtés de Ousama Ben Laden.

Le meurtre de Hervé Gourdel nous affecte. Un innocent mort parce que son pays, la France, s'est engouffrée dans la guerre. Cette mort nous rappelle comment nos États sont peu de chose dans la géopolitique des puissants, comment nous sommes vulnérables face à la résurgence de groupes terroristes nourris par leur violence.

Comme Rousseau, jamais, jamais je ne m'excuserai ni ne me dissocierai. Jamais. Et aucun de nous ne devrait le faire, nous sommes assez humiliés et accusés, il ne manquerait plus qu'a dire merci...

En revanche, en moi fondent les larmes et le chagrin de savoir que ce fut dans les montagnes de Kabylie, près du Djurdjura, à la saison magique où règne la lumière bleutée et la rosée sur les figues au petit matin, que venu admirer ces terres magnifiques où vit un peuple accueillant et généreux qui ouvre sa maison au voyageur de passage Hervé Gourdel a été exécuté. Aucune tristesse au fond de nous, aucune larme ne pourra jamais combler le manque auprès de ses proches ni effacer la marque au fond de notre cœur.

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