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Ingénieurs-leaders: Peut-on passer à la gestion de gouvernement sans difficultés?

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Depuis le 23 Octobre 2011, près de 5 ans jour pour jour, nous avons eu 5 chefs de gouvernement, tous des ingénieurs. A l'exception de Mehdi Jomaa qui a été choisi pour une période déterminée et à qui on a remis un plan spécifique à exécuter durant l'année de son mandat, les quatre autres représentaient les partis politiques dominants la scène et jouissaient d'une majorité confortable ainsi que de lobbies politiques puissants pour les protéger.

La question qui ne cesse de m'intriguer est: était-ce une simple coïncidence ou les ingénieurs ont-ils une capacité particulière de leadership? Est-ce que les ingénieurs font automatiquement de bons leaders capables de mener un gouvernement? Qu'est-ce qui explique alors que la plupart d'entre eux aient connu un succès, pour le moins, mitigé en dépit de leur intelligence intellectuelle et du soutien de la majorité parlementaire issue des deux plus grands partis politiques?

Certes, les ingénieurs sont excellents pour réparer, modéliser, planifier, codifier et concevoir des processus pilotés scientifiquement; et pour ces raisons, ils réussissent brillamment durant les premières années de leurs carrières. Ce succès est généralement couronné par l'accès à un poste managérial, ce qui les prive de leur atout majeur de succès: leur expertise technique qui est de moins en moins sollicitée pour l'exercice de leurs nouvelles fonctions de managers. Désormais, une fois à cette fonction, ils ont besoin d'un savoir-faire majeur pour lequel ils n'ont jamais été formés: l'intelligence émotionnelle et la gestion des personnes. Dès lors, ils auront à affronter de nouveaux challenges: Ils n'ont plus à essayer de comprendre leur monde, mais plutôt de le guider!

Ils n'ont plus à trouver les bonnes solutions, mais plutôt instaurer une réflexion pour les déterminer!

La majorité d'entre nous persiste à croire que les ingénieurs font automatiquement de grands leaders, car nous ne comprenons toujours pas l'essence de leadership, encore moins l'esprit de leadership dans un environnement en évolution rapide, comme celui d'un pays sortant d'une révolution. Etablir des processus est un art complètement différent de celui d'établir des relations.

Être constamment appelé à interagir avec un contexte d'instabilité politique, de troubles sociaux et de mécontentement des masses ne peut être géré par une formule mathématique, un champ électromagnétique, ou un renforcement des boucles.

Être leader d'un pays est un défi qui exige des compétences non-techniques qui ne sont nullement enseignées dans une école d'ingénieurs en Tunisie. Être leader implique une capacité d'empathie, une capacité de négociation, une conscience émotionnelle, une capacité d'écoute, le courage de dire la vérité et surtout la capacité d'aller chercher le soutien des autres. Lorsque ces outils deviennent une pratique courante dans les écoles d'ingénieurs, nous pourrons alors compter sur nos ingénieurs pour résoudre nos problèmes humains et être de grands leaders.
D'ici-là, ils resteront des gestionnaires de tâches.

Au fil des années, j'ai eu à travailler avec des milliers d'ingénieurs issus de différentes entreprises (Microsoft, Boeing, Airbus, Caterpillar, et tant d'autres), et du moment qu'il s'agit d'ingénieurs convertis en dirigeants, les enjeux étaient universels. Ma conclusion est que la plupart (pas tous) des ingénieurs ne sont pas intéressés, pour le moins, par le fait de diriger les hommes.

Changer sa mentalité d'ingénieur pour adopter celle du leader d'un peuple n'est jamais une tâche facile. La transition est d'autant plus difficile, voire même improbable, si on est plus à l'aise avec les lois physiques qui ne rétorquent pas, si on préfère être en face d'un ordinateur plutôt que devant une foule de citoyens en colère, si on a plus d'aisance à traiter avec des concepts que des émotions, des personnes et des valeurs, ou encore si parler en public signifie pour vous des heures de coaching spécialisé.

Une analyse rapide du style et des compétences de leadership des Chefs de gouvernement -ingénieurs qui ont défilé depuis 2011, montre que ceux qui n'ont pas eu l'occasion de gérer de grandes organisations, de mener des négociations, de gérer des crises, de traiter avec des employés sous l'emprise d'émotions, ou de prendre des décisions difficiles et impopulaires, sont ceux qui ont accusé les résultats les plus médiocres dans la gestion de leurs équipes, la résolution des problèmes, l'établissement d'une vision claire et surtout l'obtention de la confiance du peuple.

Alors peut-être que la prochaine fois que nous aurons la chance de nommer un autre ingénieur pour diriger notre gouvernement, nous penserons d'abord à nous enquérir s'il a déjà eu l'occasion de céder sa casquette d'ingénieur pour celle d'un "Chef" avant de nous hasarder à lui confier les rennes du pouvoir!

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