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Le retour des djihadistes: Et si nous dépassionnions le débat!

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Alors que la bataille d'Alep battait son plein avec son lot de victimes, de souffrances et d'exactions, la présidence de la République s'est exprimée sur le retour envisagé des milliers de Tunisiens enrôlés sous les diverses bannières djihadistes islamistes. Le président a d'abord envisagé d'amnistier les repentis avant de battre en retraite devant le tollé général de la société civile et de démentir les propos tenus. S'agissait-il d'un ballon d'essai ou d'un malentendu? Toujours est-il que cela a permis d'initier une discussion fort utile sur le sujet.

Malheureusement, le débat a été récupéré par les ténors des médias qui, depuis un certain temps, se sont substitués à la société civile et aux politiques. Ils ont cessé de servir de relais aux positions exprimées par les leaders d'opinion pour faire étalage des leurs. En lieu et place d'un débat posé et réfléchi, nous avons droit à une surenchère populiste soulevant les passions et plaidant l'intransigeance. Débordés, les politiques se trouvent contraints soit au mutisme pour ne pas s'aliéner une opinion publique gagnée par l'extrémisme, soit au suivisme.

Dans ce climat, il devient hasardeux de faire appel à la raison et d'invoquer l'esprit républicain.

La République a ses exigences

Le peuple tunisien s'est prononcé à travers une constitution et sans réserve aucune pour reconnaître à toute personne de nationalité tunisienne, le droit de réintégrer le territoire national.

Quoiqu'on en dise, c'était l'expression de la volonté générale. Une décision que seul le peuple souverain est en mesure d'amender. Il apparaît donc hors de question de dénier à quiconque, et quelles que soient les raisons, ce droit. Quels que soient leurs délits reconnus, les djihadistes ont droit au retour. Ceci n'est pas une revendication droit de l'hommiste mais un choix républicain affirmé. Une fois les djihadistes rapatriés, nous sommes en mesure de leur opposer l'article 32 du code de la nationalité qui stipule que: "Perd la nationalité tunisienne, le Tunisien qui, remplissant un emploi dans un service public d'un Etat étranger ou dans une armée étrangère, le conserve, passé le délai d'un mois après l'injonction de résigner qui lui aura été faite par le Gouvernement tunisien, à moins qu'il ne soit établi qu'il a été dans l'impossibilité de le faire. Dans ce dernier cas, le délai d'un mois court seulement du jour où la cause de l'impossibilité a disparu. L'intéressé est libéré de son allégeance à l'égard de la Tunisie, à la date du décret qui prononcera la perte de la nationalité tunisienne".

Or, il est établi que les djihadistes font partie d'une armée étrangère, ce qui les expose à la déchéance de la nationalité sous les réserves de cet article. Nous voyons donc que l'arsenal juridique est bien pourvu et qu'il n'est nul besoin de réviser la constitution comme nous l'entendons souvent ces derniers temps.

Qui a le droit d'ordonner la déchéance de nationalité?

La déchéance de nationalité, qui est un acte juridique prononcé conformément aux dispositions légales, prend ici une autre dimension liée à sa conjoncture et à son caractère massif. Elle devient de ce fait une décision nationale dont seul le peuple tunisien souverain, peut en endosser la responsabilité.

C'est au peuple que revient la décision d'excommunier ces milliers de Tunisiens qui, malgré les forfaits commis, gardent des liens et des attaches familiales en Tunisie. Des jeunes qui représentent un éventail disparate dont certains sont d'irrécupérables terroristes impliqués dans des crimes odieux et d'autres qui doivent regretter un moment d'égarement.

Dans notre histoire récente, nous avons été exposés à des situations similaires, certes de moindre gravité, mais qui ont menacé la sécurité et la cohésion nationale. Les solutions proposées par le pouvoir politique, pour les résoudre, le lui ont été ensuite reprochées. J'en veux pour preuve le traitement réservé à la mouvance islamiste par le pouvoir de Ben Ali. Or, aujourd'hui nous en sommes à organiser des séances d'audiences publiques, où les fustigés d'hier se produisent en victimes. En serait-il ainsi si le peuple avait décidé de la conduite à tenir. La question des djihadistes est autrement plus sérieuse que de réserver son issue à un pouvoir politique quel qu'il fût.

Que faire?

Comme nous venons de le voir, nous sommes contraints, quel que soit notre sentiment vis à vis de ces égarés, de nous résoudre à leurs retours.

Alors, nous serons placés devant deux choix. Le premier est d'opter pour une mesure d'exception et d'organiser un référendum national qui se prononcera sur la déchéance de nationalité. Avec à la clef la sentence non discriminatoire d'excommunier jusqu'à neuf milles Tunisiens. Mais que faire alors de ces apatrides dont personne n'en voudra? Déchus de la nationalité et même jugés, où iront-ils ensuite?

Le second choix, c'est qu'ils gardent leur nationalité, mais soient déférés devant la justice pour répondre des faits qui leur sont reprochés. Il est hautement préjudiciable de parler d'amnistie ou de repentance sans discernement tant le risque sécuritaire encouru est grand.

Là aussi, l'arsenal juridique en notre disposition nous donne les outils nécessaires pour traiter de la question. En l'occurrence, la loi de lutte contre le terrorisme nous permet de les regrouper dans des lieux de détention dédiés et de traiter chaque dossier selon un guide de procédures faisant appel à diverses compétences. Tout cela, nécessite la mobilisation de gros moyens qui nous manquent par les temps qui courent et une coordination internationale avec les agences de renseignements de par le monde. Reste que nous avons encore le temps de mettre en exécution l'infrastructure, la formation du personnel humain et les connexions nécessaires.

Le retour des djihadistes ne sera pas immédiat car Daech, selon les diverses analyses qui nous parviennent, n'est pas encore prêt à s'effondrer. Il n'empêche que notre anticipation de la question de la démobilisation des djihadistes tunisiens est tout à fait opportune. Alors réfléchissons et agissons dans un esprit constructif et dépassionné dans l'intérêt de notre patrie, de sa cohésion et de son intégrité.

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