LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Lotfi Farhane Headshot

Pourquoi ne faut-il pas blâmer ces jeunes qui tentent de fuir la Tunisie?

Publication: Mis à jour:
MIGRANTS BOAT
Stefano Rellandini / Reuters
Imprimer

Io sono tunisino ...

Il ne fait aucun doute pour moi, qu'il n'y a aucune différence entre ceux qui jouent leurs vies à la roulette russe et les jeunes qui, prêts à tout pour mettre un pied en Europe, recourent aux services des négriers des temps modernes, que sont les passeurs et empruntent au péril de leur vie, des embarcations de fortune, tels les Balseros traversant le détroit de Floride pour gagner l'Eldorado américain à la recherche de meilleures conditions de vie. J'oserai même la comparaison avec les jeunes palestiniens dans les territoires occupés accomplissant des actions téméraires pour casser le blocus qui leur est imposé depuis plusieurs années!

Faut-il, pour autant, s'arroger le droit de les juger et de les condamner? Certainement pas!

Pour ma part, je me garderai bien de m'ériger en donneur de leçons et de porter un jugement uniquement sur la base de cet acte inconsidéré mais, j'essaye plutôt de comprendre les motivations, de m'écarter de l'émotionnel pour aller chercher l'essentiel...

Certes, Zaba (Zine El Abidine Ben Ali) et ses proches, tous exécrables, ont géré le pays comme s'agissant d'une affaire familiale mais, tous ceux qui se sont succédés après son départ et leurs acolytes, sortis des coeurs des ténèbres, aigris et avides d'argent et de pouvoir, se sont goulument servis, étanchant leur soif d'opulence. Ils ont, non seulement littéralement pillé en règle les richesses mais surtout volé les rêves de toute une génération qui a cru en un possible changement, à une movida, à des lendemains qui chantent et ceci est la pire des abominations!

Plus de rêve, plus de vie!

Que de sang versé, que de drames, que de déchirures, que de pleurs et que d'espoirs perdus!

On ne doit pas retenir ces jeunes de force, s'ils voient leurs horizons bouchés, s'ils ont envie de partir, de tenter leurs chances ailleurs, de se réapproprier leur espace et leur instinct de survie.
Il nous revient de nous affranchir de notre propension à nous confiner dans un paternalisme archaïque qui nous réduit au simple exercice de les jauger, de les juger, de les soumettre à notre bon vouloir, de chercher à faire d'eux ce que nous voulons qu'ils soient au lieu de les écouter et de les accompagner, d'autant plus que nos piètres gouvernants sont incapables de leur apporter des solutions pérennes ou dans ce contexte, de négocier et imposer une politique d'immigration épisodique et contrôlée avec leurs vis-à-vis européens.

Quelles perspectives de développement? Quels modèles et exemples à suivre pour ces jeunes? Quels projets prometteurs? Quel avenir? De grâce, arrêtons de parler de petits boulots de bricolage ou de travaux agricoles saisonniers comme une réponse à leurs attentes, cela permet tout au plus de survivre mais nullement pour construire un avenir!

Il est aussi pathétique et contre productif de leur raconter les privations consenties par notre génération, nos sacrifices endurés et notre condition de vie précaire d'antan, ils sont hermétiques à ce genre de discours. Leur parler de boire du lait de chèvre et de manger des galettes d'orge est ridicule et les plonge dans un mutisme profond. Le monde a évolué, un autre temps, une autre époque ...

Moi et ceux de ma génération, sommes à un âge où l'avenir ne présente plus beaucoup d'options et par conséquent, rien ne nous autorise à demander aux jeunes oisifs, sortis des rangs de l'école et en perte de repères ou aux diplômés et chômeurs de patienter et d'attendre! Attendre quoi?

Sérieusement, voyez-vous dans la Tunisie actuelle, des signes crédibles permettant d'être optimiste et confiant en l'avenir? Moi pas!

Une liste des dysfonctionnements du système actuel paraitra certainement longue et rébarbative car connus de tous, sauf ceux qui ont définitivement décidés d'être imperméables et insensibles aux mutations politiques, économiques et sociales!

Je ne fais point de prosélytisme et je ne dis pas que c'est la solution idoine et que ceux qui ont fait le choix de tenter cette traversée périlleuse et survécu auront une meilleure vie de l'autre coté du bassin. Certains réussiront probablement, d'autres pas, mais ils auront le mérite d'avoir essayé et d'une telle expérience, on ne peut sortir que mieux forgé et plus solide.

Finalement, complètement désabusé, je me suis résolu à admettre qu'en Tunisie et six années après les événements de 2011, le constat est terriblement amer, on n'a réussi à construire, ni un présent simple mais digne pour nous, ni un futur prometteur pour nos enfants!

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.