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Les langues pour une identité dynamique et une Tunisie ouverte

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WRITTING FRENCH
PhotoAlto/Anne-Sophie Bost via Getty Images
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À défaut de servir comme modèle dans des cours de diction et d'éloquence ou d'exercice de joutes oratoires, le mot prononcé par l'envoyé tunisien à la fête commémorative du sordide attentat terroriste de Nice, a eu le mérite de soulever un débat de fond sur la place du français en Tunisie et plus généralement, des langues dans les programmes de l'enseignement national. Ce débat vif et passionnel, mais, au demeurant, très intéressant a exacerbé la controverse au sein de la société tunisienne sur la question de la langue, qui va bien au-delà du simple penchant pour remonter vers la définition de l'identité tunisienne et ses marqueurs.

D'un côté, les amoureux inconditionnels du français, irréductibles francophiles, n'hésitant pas à considérer cette langue, image métaphorique, comme un butin de guerre, un leg dont il faut assurer la transmission aux générations futures. Ils sont souvent stigmatisés, traités de nantis, de "racaille francophone" et suspectés, d'allégeance à l'étranger et d'évocation dangereuse de certaines vertus du colonialisme, par ceux qui s'accrochent mordicus à l'usage quasi exclusif de l'arabe. Ces derniers, gravitant autour de la sphère islamo panarabiste, ils s'auto proclament, les gardiens et les chantres de l'identité arabo-musulmane, une perception figée et réductrice, qui bloque toute évolution tel un calcul rénal et qu'on impose car, prétendument garante du cimentage de l'unité nationale... Une vision étriquée, sclérosée ne pouvant nullement intégrer l'idée d'une identité dynamique et d'une Tunisie évolutive et ouverte!

Certains verront dans ce débat de petit microcosme, une simple querelle de chiffonniers mais moi, je crois qu'il y a un risque non négligeable de voir la cristallisation de haines et de rancoeurs et avec ce fond de marasme économique et de tensions sociales, un terreau propice à la germination de graines de division et de rupture...

Pour ma part, je poursuis inlassablement ma démarche de vouloir comprendre et sonder les causes profondes du niveau rachitique atteint par nos élèves de tous les niveaux, dans les langues et les humanités. Certains y verront une fixation et une obstination névrotique. Je les comprends et je leur réponds très simplement, sans être pédant ni moral que s'ils voient comme moi, la profonde détresse dans les yeux de mes étudiants, noyés dans le flot de mes phrases prononcées dans un français courant, correct et fluide mais qu'ils n'arrivent pas à déchiffrer totalement et par conséquent, cet handicap freine leur accession à la compréhension du formalisme mathématique que j'expose; ils compatiront à cette souffrance et saisiront alors, les raisons de mon acharnement!

En pressant ma mémoire pour remonter aux souvenirs de ma première année de lycée en 1970 après avoir réussi un concours d'entrée obligatoire à l'époque, je réalise qu'à côté du cours de français, je me souviens, dispensé par une jeune coopérante française, une blonde élancée, fraiche et belle comme une déesse grecque, qu'on admirait tous, discrètement, les yeux écarquillés; d'autres cours comme, les maths, la géo et les sciences naturelles étaient également dispensés en français et souvent par des coopérants ne prononçant pas un seul mot d'arabe et ceci pratiquement jusqu'au bac, ce qui indéniablement favorise l'apprentissage du français.

Actuellement, nos élèves du collège reçoivent à part le cours de français, un peu fluet, tous les autres enseignements en arabe, puis en passant au lycée, on bascule vers le français, ou le franco arabe pour l'enseignement des sciences. Il s'ensuit une dure période de flottement et une nécessaire réadaptation linguistique du corpus de connaissances acquis, pré-requis pour suivre les cours scientifiques ou techniques. Ce saut et cette cassure sont préjudiciables pour les élèves moyens ou en difficultés et sont sources de décrochage scolaire précoce. À mon avis, il faut cesser ce tiraillement hypocrite et néfaste, oser choisir et qu'on en finisse!

Garder le français comme simple langue étrangère au même titre que les autres et enseigner tout en arabe de la maternelle jusqu'à l'université, ce qui nécessite au préalable et en amont, la consultation de milliards, de livres, documents, manuels académiques et publications scientifiques et technologiques dans tous les domaines imaginables pour trier avec une patience millénaire, les plus pertinents et les traduire en arabe comme l'ont fait, des siècles auparavant, les arabes avec les manuscrits persans ... Un travail titanesque qui prendra de longues années et qui ne fera qu'accroitre le déphasage scientifique et technologique qu'on connait et le fossé qui nous sépare des pays développés qui, pendant ce temps, continueront leurs incessantes avancées et alors adieu Berthe!

L'autre choix consiste à enseigner les matières scientifiques et technique, indifféremment, en français ou en anglais tout en renforçant considérablement l'enseignement de l'arabe et des autres langues, poster des concours obligatoires à certains niveaux et revenir aux filières techniques et industrielles dans les lycées.

Deux politiques répondant à deux visions, dresser des murs ou bâtir des ponts et in fine ...deux projets societaux.

Sans transition aucune, dans un billet publié, il y a un peu plus d'un an, un ami a posé la question, ô combien pertinente, de savoir pourquoi, est-ce que parmi les jihadistes engagés sur tous les fronts et détenteurs de diplômes universitaires, la quasi totalité sont issus de filières techniques ou scientifiques? Cette question n'a cessé de me tarauder l'esprit car, reconnaissez que ce n'est tout de même pas trivial qu'un titulaire de mastère puisse se faire manipuler et embrigader par des types maitrisant à peine les mécanismes basiques de la lecture et de l'écriture!

En cette fin d'année universitaire, période par excellence, d'évaluation des résultats des étudiants et pour certains enseignants d'introspection et de remise en question des méthodes pédagogiques adoptées, cette question lancinante m'est revenue avec force. Je me résous à admettre qu'on récolte les fruits de diverses et successives politiques d'enseignement approximatives, imposées par l'extérieur et toutes désastreuses. Toutes ces politiques et réformes ont un trait commun, marqué par la négligence des humanités, philo, un vrai et profond apprentissage des langues, littérature, poésie et autres, au profit de l'acquisition d'automatismes prédéfinis sans grande portée. Elles obéissent à la logique funeste résumée par: dites-moi quel type de citoyen, vous voulez façonner et je vous dirai quels sont les programmes à suivre! de sorte qu'au final, on se retrouve avec des jeunes diplômés maitrisant les automatismes scientifiques à la pointe de ce siècle mais qui ont une visibilité et une conceptualisation civilisationnelles dignes de l'époque d'Aristote, et même qu'Aristote en son temps, était nettement plus intelligent!

Nul doute que tout le monde s'accorde à considérer comme indispensable à la survie du pays, la production d'ingénieurs concepteurs, de techniciens appliqués et de scientifiques de haut vol, et c'est ce qui incombe et qu'on exige des professeurs d'universités.

Il se trouve que fort heureusement, une minorité dans cette corporation dérogent à cette ligne de conduite souhaitée et font ce qu'on ne leur demande pas de faire, à savoir former des citoyens capables de réfléchir par eux-mêmes, aptes à déceler les arguments faux et les discours ambigües et aux yeux desquels, la diffusion de la vérité serait infiniment plus importante que de produire un système embarqué dans une fusée, développer une application ou construire un ordinateur quantique, etc.

Force est d'admettre l'évidence que la meilleure façon de former ces citoyens capables de bâtir un projet sociétal complètement orienté vers le futur, et qui nous manquent tant n'est pas de leurs enseigner les sciences et les techniques en faisant abstraction des mutations du monde autour et des problèmes humains inhérents!

Pour ma part, en dispensant humblement mon enseignement de mathématiques certes, dans un langage ésotérique pour les non initiés, je ne cherche guère à distiller avec délectation mon savoir mais plutôt, je m'évertue du mieux que je peux à donner à ces étudiants le gout de la liberté, de la curiosité intellectuelle et de la critique et en tendant vers eux des ponts d'échanges et en cassant cette sacro sainte verticalité dans les rapports, faire fi d'un mandarinat archaïque et les habituer surtout à se voir traités en êtres humains, tous dotés de la faculté de comprendre!

Je ne vous dis pas que ma démarche comme celle, encouragé par deux amies virtuelles, de tenter l'expérience en licence, d'une forme embryonnaire de ce que des spécialistes appellent la pédagogie inversée, sont loin de faire l'unanimité auprès des collègues et que plusieurs, statufiés par leurs certitudes, y voient même une pure perte de temps!

Pour finir et sans vouloir vous démotiver, je vous laisse le soin d'estimer la probabilité, que les ministres concernés par ces questions ou leurs proches collaborateurs, accèdent à ce billet, aient la patience de le lire en entier, pour ensuite, nous livrer leurs avis et nous éclairer par leurs commentaires et critiques.

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