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Pourquoi dans mon pays, on continue à s'insurger?

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TUNISIA STREET FLAG
Anis Mili / Reuters
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Cinq ans révolus depuis l'immolation tragique de Mohamed Bouazizi, première étincelle du soulèvement populaire suivi de la fuite inopinée de Ben Ali.

Certains discréditent la révolution tunisienne la désignant de coup d'État avec la complicité de mains étrangères. D'autres continuent à s'accrocher à une révolution plus ou moins trahie par les propres enfants de la patrie.

Ce que nul n'est en droit de contester c'est qu'il est impossible de composer avec la colère grandissante d'un peuple. Il est impensable de pouvoir longtemps la contenir lorsque rien n'appelle à la vérité et à la garantie de non répétition du passé.

Un constat terrible dépeint notre quotidien. Un malaise général sans fin va en grandissant et un immense sentiment d'impuissance tente de nous faire définitivement baisser les bras et de nous mener droit dans le mur. Les mêmes impasses sociales, un taux de chômage de plus en plus élevé, une inflation des prix sans précédent, la corruption bat son plein comme jamais auparavant, les ordures, la saleté, les rixes et le vol noient le quotidien du tunisien, des parents démissionnaires devant la violence qui monte crescendo, des jeunes qu'on ne comprend plus, drogues à l'actif, addiction, sports violents et un taux élevé d'échec scolaire.

Engrenages, conduites à haut risque avec un commerce juteux des réseaux de l'immigration clandestine vers de faux Eldorados européens ou pire encore vers les zones de tension et l'endoctrinement sous la bannière de Daech.

Mon pays compte parmi les plus hauts exportateurs de migrants clandestins, toute destination confondue en particulier vers les zones de tension. Dans chaque attentat terroriste, la crainte qu'il soit tunisien taraude chaque tunisien.

Un malaise qui n'a pas cessé d'enfler sous différentes formes où la société tunisienne est en train de perdre au change femmes, hommes et enfants.

Beaucoup de violence dans tout et partout, toutes tranches d'âge confondues avec des passages à l'acte encore plus marqué chez les jeunes.

Les chroniques du pays sont chaque jour de plus en plus défrayées par ces actes de violence retournés contre les autres, de haute criminalité comme dans la décapitation de tête d'animaux ou encore d'humain, de viols ou même dans les tribunes de compétitions sensées être sportives. Des terrains transformés brutalement en arène d'une extrême et gratuite violence.

Des formes de violence des fois retournées contre le jeune lui-même des plus spectaculaires comme la pendaison ou l'immolation.

Un break down généralisé. Pertes d'idéaux et de valorisation.
Islamisme rampant d'une société déjà musulmane en fulgurante régression.
Faux problèmes et complots qui acculent et détournent de l'essentiel la majorité.
Un paysage politique effarant où les loups se cherchent mais ne se désavouent jamais.
Des citoyens déroutés, déstabilisés, tourmentés par de sordides enjeux purement politiques, des intérêts cupides, des scénarios mensongers et des rapports de force hideux.

Un douloureux feeling d'avoir été piégés par un libre arbitre houleux.
Un sentiment d'usure, de fatigue, de laissez- aller, d'angoisse permanente et d'impuissance est le maître mot.

Les manifestations, les sit-in battent leur plein comme jamais auparavant. Hier, Gafsa, Kasserine, le Kef, Kairouan .... Aujourd'hui, Tataouine avec une campagne à la fois d'info et d'intox sur un constat réel de scotomisation et d'oubli d'une population longtemps laissée pour compte.

Et maintenant Tunis par ces douloureux défilés de "Manich msameh" de nos vaillants blessés ou des mères de martyrs de la révolution.

La loi de réconciliation économique qu'on ressort de part et d'autre comme un terrible épouvantail ou un mesquin objet de chantage politique faisant rançon d'un peuple cisaillé entre pour et contre sans jamais de vrais débats autour. Les manifestations de "Je ne pardonne pas" contre cette loi avec ces hommes, ces femmes désemparés qui ne savent plus à quel dieu se vouer. Un énorme tribut leur a été confisqué sur beaucoup de douleurs et de terribles souffrances.

Leurs vies ou celles de leurs enfants leur ont été violemment enlevées. Leurs rêves d'une vie meilleure, de reconnaissance et de gratitude envolés, réduits en cendre par des mains politisées, inquisitrices qui se jouent de leurs destinées.

Une Instance Vérité et Dignité censée être faite pour eux mais qui les a plus piégés que libérés par ses bévues, ses déconvenues et son irrespect des lois et de la justice seule garante de l'équité et de la dignité. Une IVD par autant d'irresponsabilité met malheureusement à son insu ou intentionnellement en danger le processus de justice transitionnelle plus que quiconque.

La colère enfle de partout, bon gré mal gré, tonitruante et manipulée au risque de tout emporter.
Et l'on comprend aisément pourquoi ce peuple s'acharne ainsi contre lui-même et s'auto-punit en s'attaquant à tout, en détruisant tout ce qu'il a jusque-là construit pendant des décennies. Misérablement convaincu que c'est la seule liberté qui lui reste!

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