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Chronique d'une femme en colère

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EQUALITY MEN WOMEN
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SOCIÉTÉ - L'Islam est pris en otage. Par des dogmes, par des extrémistes, pire, par des terroristes. Des minorités hyper actives qui prennent le monopole de la parole musulmane. Plus que jamais, moi faisant partie de la majorité dite silencieuse, je me sens concernée.

La violence faite aux femmes peut prendre tellement de formes différentes. Elle peut être flagrante, physique, incontestable, facilement identifiable, visible par tous, condamnable. Elle peut aussi être pernicieuse, psychologique, subtile, inconsciente, impunie, presque consentie. Je parlerai de cette deuxième forme de violence. Selon moi plus nocive encore, plus nuisible, car elle est comme une gangrène qui infecte petit à petit nos mentalités, nos convictions pour finir par devenir la norme.

Pour en parler, pour la dénoncer, je vais vous raconter quelques unes de mes rencontres faites au détour de mes films documentaires, de la France au Maroc en passant par la Palestine, la Jordanie, la Belgique, l'Egypte ou l'Irak... Des échanges parfois surréalistes, parfois violents et au cours desquels je me fais souvent violence pour ne pas interrompre mon interlocuteur. J'entre en immersion, je provoque la rencontre, je les laisse me parler. Des scènes ordinaires mais parce que l'ordinaire est un un baromètre puissant du réel et de nos sociétés.

Voici une de ces rencontres.

Chronique du frigidaire grand ouvert

Mantes-la-Jolie est une des plus grandes banlieues d'Europe. Et après le Maroc, c'est la plus grande concentration de Marocains. A côté de la place du marché, je passe devant un café, voit une table où sont assis deux jeunes hommes. Je demande si je peux me joindre à eux. Ils sont surpris mais tirent une chaise vers moi et m'invitent à m'asseoir en me disant: "oui, pourquoi pas, on est dans un pays libre ici".

- Ici à Mantes-la-Jolie c'est comme au bled, c'est comme au Maroc, el Hamdoullah (grâce à Dieu). D'ailleurs dans ce restaurant tu peux manger de la bissara, des pieds de veau, de la tchekchouka, des cornes de gazelle... Comme au bled, c'est super. C'est pour ça que je viens ici. J'habite à quinze kilomètres mais je viens pour l'atmosphère, je me sens comme chez moi.
- Comme chez toi ?... Pourquoi chez toi c'est où ?
- Ben je suis français comme on dit, mais je suis d'origine marocaine, alors le bled c'est un peu chez moi.

Badr est sympathique. Il est spontané, détendu, souriant. Je lui demande s'il est marié.

- Non pas encore, mais j'espère bientôt.
- Ah, tu es fiancé ?
- Non non. Mais Inchallah si Dieu veut je vais trouver la bonne personne. Qu'elle soit française, marocaine, malienne, portugaise, peu importe, du moment qu'elle suit ma religion.
- Ah. C'est important pour toi ?
- Ben oui bien sûr, on est musulmans avant tout.
- Et qu'est-ce qu'il se passe si tu tombes amoureux d'une femme qui n'est pas musulmane ?
- Bof tu sais moi l'amour j'y crois pas alors comme ça le problème est réglé. D'ailleurs nos parents ne se sont pas mariés par amour, et pourtant leurs mariages tiennent mieux que les autres ! Et puis au pire elle se convertira et c'est tout, tu sais il y a beaucoup de nssara (étrangers) qui se convertissent.
- Et ta femme alors, elle sera libre de faire ce qu'elle veut ?
- Ma femme elle sera libre. Elle pourra travailler. Je ne lui interdirai pas de conduire. Je ne lui imposerai pas de porter le voile.

J'étais ravie d'entendre cette réponse. Jusqu'à ce qu'il rajoute :

- Je me contenterai de la conseiller. Comme un mari comme un père comme un frère le ferait.
- Tu lui conseilleras quoi ?
- Ben je vais lui dire qu'il faut songer à porter le voile.
- Mais si elle t'aime et que tu lui conseilles de porter le voile, peut-être alors qu'elle le portera pour te plaire, pas parce qu'elle l'aura voulu, mais juste pour te faire plaisir, ou juste pour ne pas te contrarier.
- Ah non ce ne serait pas pour moi. Ce serait pour elle, pour son propre bien.

Je suis dubitative et ça se voit. Alors il ajoute, comme pour m'expliquer :

- C'est comme quelqu'un qui fume, tu vas lui conseiller d'arrêter de fumer. C'est pour lui, pour son bien, pour sa santé.

Je suis toujours dubitative et ça se voit toujours. Alors il me rassure :

- Je te dis, elle sera libre ma femme. Elle pourra faire presque tout ce qu'elle veut. Du moment qu'elle consulte le patron.
- Le patron ? C'est qui le patron ?
- Ben ce sera moi, le patron, le chef de la maison quoi.

On part tous les deux dans un fou rire. Le mien nerveux, le sien sincère.

- Le chef de la maison ?? Mais tu parles comme si tu vivais dans un autre siècle mon ami!...
- Ben on dit bien "moul el dar" (chef de maison) non ?
- Oui mais on dit aussi "moulate el dar" (cheffe de maison)
- Oui mais on dit la femme de la maison quand l'homme de la maison n'est pas là. Ma femme sera libre mais bien sûr elle ne pourra pas non plus faire tout ce qu'elle veut. Je devrais être d'accord d'abord.
- Elle pourra sortir, sortir le soir, aller voir ses amies ?
- Si elle veut voir ses amies pas de problème, elle les voit à la maison. Pas besoin de sortir.

Inutile de demander si les amis devaient exclusivement être des femmes nous sommes de toute évidence encore loin de ce débat là. Les amis de sa femme ne peuvent bien entendu être que des femmes. Des femmes mariées d'ailleurs. Les autres pourraient lui donner des idées bizarres.

- Aujourd'hui les gens disent "on va aller boire un verre". Elle va aller boire un verre, elle va aller boire quoi ? Le frigidaire est plein il est grand ouvert elle n'a qu'à se servir !
- Mais toi tu es bien dehors pour boire un verre là, non ?
- Oui mais moi c'est différent, je suis un homme.
- C'est vrai d'ailleurs je vois qu'il n'y a aucune femme... Je suis la seule femme ici !
- Non... regarde là-bas devant la boulangerie, il y a une femme qui achète du pain, tu vois ?

Je cherche du regard. Je finis par apercevoir une femme. Une femme emmitouflée dans ses vêtement amples et dont l'allure disait presque "vous ne me voyez pas, désolée je ne fais que passer".

- Oui mais je veux dire une femme ici, attablée dans ce café par exemple.
- Ah ben non ici tu ne trouveras pas de femme. C'est normal, c'est pas un endroit pour elle.
- Ah ? Et pourquoi ? C'est un café comme un autre non ?
- Oui mais non tu vois il y a des hommes et tout...
- Oui, et alors ?
- Alors les hommes ils regardent, ils ont la langue qui sort dès qu'ils voient une femme, ils draguent, ils se comportent mal...
- Si les hommes tirent la langue dès qu'ils voient une femme passer c'est le problème des hommes pas celui des femmes. A ce moment-là ce ne sont pas les femmes qu'il faut empêcher de sortir mais les hommes qu'il faut éduquer, non ?

Il est interpellé par ma réponse. Comme s'il n'avait jamais pensé à voir les choses sous cet angle.

- Oui... Il faudrait éduquer les hommes. Ou alors empêcher les femmes de sortir là où il y a des hommes.

Bref, la seule bonne nouvelle c'est que le dialogue est possible. Que j'aie pu m'asseoir avec lui et bavarder pendant deux heures. Ce n'était pas évident et c'est en soi un signe d'ouverture d'esprit. Sans doute les certitudes de Badr peuvent évoluer, à coup d'autres rencontres et de confrontations dans la bonne humeur. Je ressens de la sympathie pour ce jeune homme qui me parle et se livre à moi. Il est français mais parle des Français à la troisième personne du pluriel. Il aime le Maroc mais seulement pour les vacances parce que "là-bas je ne pourrai pas vivre c'est trop difficile". Il adhère aux valeurs de la République mais voudrait les critiquer. Il parle d'égalité homme-femme mais regrette l'évolution actuelle des femmes marocaines qui gagnent un peu trop de libertés à son goût.

Badr est un déraciné. Son identité n'est pas multiple elle est floue. Il n'est pas un enfant de la diversité il est le fruit d'un déchirement culturel. Il ne sait pas bien sur quel pied danser ni même s'il veut danser. Il est là, dans ce pays, dans cette ville. Il tente de reproduire le schéma de ses parents avec des outils qu'il n'a pas et une histoire qu'il ne maitrise pas. Il est hésitant dans le choix de ses mots, dans le choix de sa langue, dans le choix de ses convictions. Alors s'il dit à sa femme "ne sors pas prendre un verre, sers-toi dans le frigidaire il est grand ouvert", ce sera sans violence ni malice. Ce sera naturel. Et c'est sans doute cela le pire.

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