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Pourquoi le Maroc a besoin de développer sa diplomatie en santé globale

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SANTE MAROC
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SANTÉ - Dernièrement, il a beaucoup été question des diplomaties économique, religieuse et sportive du Maroc en Afrique, leur succès étant prouvé par le retour du Royaume dans l'Union Africaine (UA) et contribuant à la solidité de sa candidature à la Cédéao.

L'usage de ces outils diplomatiques démontre également qu'une approche basée sur la "puissance douce" (soft power) lie plus efficacement les problématiques sociales, économiques et politiques dans le contexte géopolitique actuel. Cela se démontre également dans l'usage de la diplomatie de l'environnement. Le Maroc a pu tirer profit de la COP22 en organisant le "sommet africain de l'action" pour renforcer son rôle de leader politique et économique en Afrique, mais également en prenant des engagements nationaux quant à la protection de la planète. Toutefois, notre voix manque cruellement dans la diplomatie en santé globale.

La santé globale représente une nouvelle définition des négociations bilatérales et multilatérales en matière de santé. Elle inclut des éléments liés à l'urbanisation, au climat, aux échanges commerciaux, à la mondialisation et aux inégalités sociales, économiques, géographiques et démographiques. Ces éléments sont devenus intrinsèques aux négociations liées à la santé, surtout dans un contexte de mondialisation où l'interdépendance est la règle. Cela implique également que la santé mondiale n'est plus le domaine réservé de ses professionnels, mais qu'elle dépend de diplomates, de politiques, d'acteurs de la société civile, du secteur privé ainsi que d'une multitude d'autres acteurs.

Cet outil diplomatique, qui devient avec la migration, l'environnement, le commerce et les droits humains, le cœur battant du multilatéralisme, est jusque-là négligé par nos autorités. Cela peut être lié à la situation du secteur de la santé dans le pays, avec des problématiques posées par une gouvernance centralisée, ou encore à la difficulté d'accès aux soins de base et aux médicaments. Ces difficultés ont été rapportées depuis plusieurs années par une saisine du CESE, par des contributions de spécialistes nationaux et internationaux, ainsi que par les données de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Le Maroc fait partie de la région est-méditerranéenne (OMS EMRO), et ses indicateurs de mortalité maternelle, néonatale et infantile ou d'incidence de la tuberculose, mais surtout de disponibilité des professionnels de la santé et d'investissement nous placent dans le peloton de queue. Même des pays avec des systèmes étatiques défaillants comme la Syrie ou la Libye font mieux que nous sur plusieurs indicateurs.

Toutefois, d'un point de vue mondial, ces indicateurs révèlent quelque chose de positif. D'abord, comme nous le rappelle la saisine du CESE, l'état de santé des Marocains s'améliore depuis presque trente ans. Ces indicateurs démontrent également que le Maroc est un des pays sud-méditerranéens avec le meilleur système de surveillance, et qu'il est prêt à partager ses données et à reconnaître la situation afin d'identifier les problèmes et de leur trouver des solutions. Finalement, la Constitution fait référence à la santé dans cinq articles, et les succès liés aux interventions pour atteindre les objectifs du millénaire pour le développement ne doivent pas être occultés. Il doit également être reconnu que ces succès sont le fruit d'une approche multisectorielle et partenariale, incluant la prise en charge des déterminants sociaux de la santé par l'Initiative pour le développement humain, par le développement économique des dernières décennies, et par le rôle crucial que joue la société civile dans la prestation de services de santé ou dans le plaidoyer pour les réformes.

Les deux éléments centraux de la diplomatie en santé globale dans les années à venir, comme annoncés par le nouveau directeur général de l'OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus, seront la couverture sanitaire universelle et l'appropriation nationale de la santé par le renforcement des investissements. Pour le second élément, le Maroc doit considérer l'adoption de la déclaration d'Abuja, engageant les pays de l'UA à dépenser 15% de leurs budgets nationaux dans la santé. Pour la couverture sanitaire universelle, le chemin sera également long, car la couverture de l'AMO et du RAMED reste très insuffisante. Toutefois, les efforts sur les financements sont progressifs et sincères, même si cela passe par des échecs tels qu'INAYA. Mais la couverture sanitaire universelle est bien plus que le seul financement. Ses deux autres éléments sont l'équité dans l'accès et la qualité des services de santé. La saisine du CESE nous rappelle que l'accès aux soins est inéquitable au Maroc: inéquitable entre femmes et hommes, entre zones urbaines et rurales, entre migrants et citoyens, et entre pauvres et riches.

Ce sont là des défis internes qui n'empêchent en aucun cas le développement d'une diplomatie en santé globale tant que des progrès constants renforcent notre crédibilité à l'international. Le Maroc, en devenant un acteur économique et politique majeur du continent, doit investir ce domaine. La santé n'est pas seulement une variable importante du développement d'un pays, elle est un critère central du développement social et économique. Elle permet de le mesurer en amont, mais surtout de le rendre possible en aval. La diplomatie en santé globale, plaçant la santé comme bien public mondial pour poursuivre des objectifs de développement économique et social, est un outil puissant de soft power qu'utilisent déjà le Brésil ou encore l'Union Européenne.

Le Maroc, malgré ses défis, en étant transparent et en rendant des comptes, peut montrer des signes encourageants, qu'il s'agisse d'améliorer la santé de ses citoyens ou de l'usage de la diplomatie en santé afin de faire avancer ses causes nationales au niveau bilatéral et multilatéral. Il est temps maintenant de prendre les devants dans ce domaine émergeant des relations internationales, en développant une réelle stratégie diplomatique en santé globale.

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