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Comment le Maroc est devenu une star de l'aéronautique

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AIRCELLE MAROC
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INDUSTRIE - Pourquoi le secteur aéronautique se développe-t-il dans certaines zones et pas dans d'autres, alors même que le monde et le capital se sont globalisés? Cette question a taraudé capitaines d'industries, politiques, financiers, et agences de développement pendant des décennies. Certains seraient donc surpris de constater que le dernier cluster industriel aéronautique à avoir émergé n'est ni en Asie, ni en Europe de l'Est. Il est au Maroc.

Le Maroc, direz vous? Examinez les faits suivants: l'écosystème aéronautique marocain compte aujourd'hui 110 entreprise et 11.500 employés, totalisant un chiffre de près de 1 milliard de dollars à l'export. Les investisseurs présents font partie du Gotha de l'aéronautique mondiale, incluant Boeing, Bombardier, Safran ou UTC Aerospace Systems.

Il y a quelques mois, j'ai eu l'occasion de visiter le cluster marocain et des usines en cours de construction appartenant à Alcoa, Hexcel, Stelia ou Thalès. De ce fait, l'on peut dire que le Maroc s'est imposé comme un centre global pour les aérostructures, les assemblages de base et le câblage. Pourtant, il y a seulement quinze ans, il n'y avait aucune entreprise industrielle aéronautique présente dans le pays. Comment cela est-il possible?

Hamid Benbrahim El-Andaloussi, le pionnier

Le catalyseur du cluster aéronautique a été sans conteste Hamid Benbrahim El-Andaloussi, un ancien dirigeant de la Royal Air Maroc (RAM). Sa compagnie a été pendant des années un client fidèle de Boeing, bien que le constructeur n'ait développé aucune activité industrielle substantielle au Maroc.

Après un lobbying intense, El-Andaloussi a réussi à convaincre Labinal, une filiale de Boeing et Safran, de produire des câbles et harnais pour le 737. Les managers de Boeing s'attendaient de prime abord à ce que la productivité de cette nouvelle entreprise, Matis Aerospace, ne soit qu'à 30% des standards internationaux. Après deux années, Matis était à près de 70%...

Alors que Matis poursuivait sa croissance, elle devenait de plus en plus attractive pour des profils très diplômés, dont 80% de femmes. Au milieu des années 2000, Hutchinson Aerospace, Circor Aerospace et Daher ont également investi, ce qui poussa Safran à s'inscrire dans ce mouvement avec la création de deux grandes unités industrielles, dont l'une dédiée à la production de nacelles. En 2006, 22 compagnies aéronautiques étaient installées au Maroc.

Alors que le Maroc progressait, le pays a examiné avec attention l'expérience mexicaine. Comme le Mexique, le Maroc disposait d'une proximité forte avec un marché étendu, un réservoir de talents énergique, ainsi qu'un accès à l'Union européenne préférentiel grâce à un accord de libre échange. A ce titre, capter 1 à 2% de la production aéronautique européenne - estimée à 100 milliards de dollars - signifiait pour le Maroc une création de valeur très importante.

De surcroît, la stabilité politique du pays et l'activité économique concentrée autour de quelques grandes villes connectées par un réseau autoroutier de qualité laissait espérer au Maroc de s'inscrire dans le sillage de l'expérience de Singapour en offrant vitesse et convergence, deux éléments essentiels pour organiser la rencontre vertueuse entre secteur public et privé. La prochaine étape fut la création en 2007 d'une association aéronautique influente, le GIMAS, pour porter le développement du secteur au niveau supérieur. Sans surprise, elle fut fondée et dirigée par l'incontournable Benbrahim El-Andaloussi.

Le défi de la formation

Un danger commençait alors à émerger: l'étroitesse de la base de talents. Les investisseurs risquaient en effet d'être confrontés à un phénomène de cannibalisation qui les aurait poussé à se battre pour attirer les compétences, ce qui aurait entrainé une inflation des salaires et une baisse de l'attractivité. Pour pallier ce danger, en 2011, un partenariat public-privé voir le jour sous la forme de l'Institut des métiers de l'aéronautique (IMA), au sein duquel les pouvoirs publics ont contribué en mettant à disposition les terrains et bâtiments, laissant le soin au GIMAS d'organiser et de financer la formation des futures recrues.

Peu après, alors que le "printemps arabe" essaimait à travers l'Afrique du Nord, le Maroc fut préservé grâce à une réforme constitutionnelle initiée par le roi Mohammed VI qui ouvrit la voie à un partage des pouvoirs exécutifs et de nouvelles élections. Toutefois, les révolutions arabes contribuèrent à la prise de conscience de la nécessité pour le pays d'accélérer le mouvement de création d'emplois. Des investissements majeurs, tel celui de Bombardier (200 millions de dollars), ainsi que l'ouverture d'un parc dédié à l'aéronautique (Midparc), à quelques encablures de l'IMA, contribuèrent à la poursuite du développement du secteur.

Aujourd'hui, le rêve de Benbrahim El-Andaloussi de faire du Maroc un centre industriel pour l'aéronautique en Afrique du nord est devenu une réalité. Les objectifs sectoriels du royaume pour 2020 incluent ainsi l'arrivée de 100 nouveaux investisseurs, la création de 23.000 emplois, et la génération de 1,6 milliards de dollars en revenus additionnels. Cette ambition a attiré l'attention des médias internationaux, poussant le vénérable hebdomadaire britannique The Economist à estimer que le Maroc serait une "étoile montante", en citant son cluster aéronautique comme un motif d'espérance.

Créer un tissu industriel local

Toutefois, le chemin industriel du Maroc dans l'aéronautique en est encore à ses débuts. Le pays doit préserver sa sécurité et sa stabilité politique. Etant donné la volatilité des avantages comparatifs, le royaume doit continuer à concentrer ses efforts sur l'amélioration du capital humain et l'environnement des affaires.

D'un point de vue plus stratégique, le Maroc doit tendre vers l'émergence d'un tissu industriel local et devenir moins dépendant des arbitrages effectués autour du coût du travail ou l'importation de consommations intermédiaires. Cependant, avec la tendance globale poursuivie par les constructeurs mondiaux dans le recherche de baisse de coûts, il y a des raisons de penser que le futur du Maroc dans cette industrie a de beaux jours devant lui. Le pays s'est installé comme la "star africaine" de l'industrie aéronautique.

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