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Lettre ouverte à Emmanuel Macron

Publication: Mis à jour:
EMMANUEL MACRON
POOL New / Reuters
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Cher monsieur Macron,

Je me suis demandée à quelle personne vous écrire cette lettre. L’idée de te tutoyer et de t’appeler Emmanuel pour marquer notre petite dizaine d’années d’écart m’a effleuré l’esprit, pour faire cool tu sais. Mais j’aime tellement le vouvoiement que ça me manque parfois quand je parle d’autres langues, alors je vais continuer en made in France.

Cette campagne a cruellement manqué d’élégance après tout, et puis vous allez peut-être devenir le nouveau roi de France. Au lendemain du premier tour, mon chauffeur de Uber m’a demandé si j’étais contente des résultats. Lui l’était, et il vous attend au tournant, sans mauvais jeu de mots. Il faisait vraiment beau à Paris ce jour là, et après l’angoisse absolue de ce premier tour, j’ai réalisé que j’avais envie de vous dire quelque chose. Plusieurs en fait.

Je n’ai pas voté pour vous, je n’ai voté pour personne d’ailleurs. Je suis une étrangère extra-communautaire comme on nous appelle. J’habite en France depuis presque dix ans maintenant. Je suis venue étudier ici et je vis et travaille à Paris désormais. Etrangère, francophone, francophile, de culture musulmane, je slashe dans ma vie de travailleuse indépendante pour ne faire presque que des choses que j’aime et jongle vaillamment entre différents statuts administratifs. L’éducation que j’ai reçue m’a transmis une forte conscience politique et citoyenne, avec assez de mépris pour le capital je dois dire, et un immense respect pour le travail, par lequel on s’épanouit et trouve sa place dans la société. Je sais que j’aurais probablement voté pour vous au premier tour mais je ne vote pas. Vous pourriez vous arrêter là, je comprendrais. Moi je vais continuer.

Je crois que les Arabes vous aiment bien monsieur Macron, il me semble que vous les rassurez d'une certaine façon. On a du mal avec les gens engagés qu'on trouve toujours trop engagés, les gens énervés qu'on trouve toujours trop énervés, ça nous fait peur. Et puis ça se finit toujours mal chez nous, ça ne vous aura pas échappé. Nos dirigeants, de l'autre côté de la Méditerranée, ne s'embêtent pas à citer IAM comme vous, mais ils sont devenus de vrais champions du libéralisme économique, on fait ça très bien. Sans projet de société, sans vision pour l'humain. Ce que l'on fait de très bien aussi, c'est se comparer les uns aux autres et se dire que ça pourrait être pire en agitant l'épouvantail syrien. Ça permet de calmer ses ardeurs, ne pas trop en demander, ne pas trop attendre des politiques et de la politique. C’est assez efficace parce qu’on peut s’auto-congratuler comme ça assez longtemps – en renforçant les frustrations et les extrémismes - parce qu’il y a toujours pire malheureusement.

J'étais tellement soulagée de voir que François Fillon n'était pas passé au premier tour. S'il était passé, j'aurais certainement commencé à me renseigner sur les procédures d'immigration au Canada. Ça faisait rire mes amis quand je disais ça, mais moi j'étais sérieuse. Marine Le Pen, je n'avais aucun doute qu'elle serait qualifiée pour le 7 mai. Je me suis lentement habituée à l’idée, au point que ça ne m’a strictement rien fait, même pas un pincement au cœur, quand j’ai vu sa tête s’afficher sur l’écran. Absolument rien. Je pensais qu'elle arriverait en tête même. En 2002 quand son père s'est qualifié au deuxième tour, les gens pleuraient autour de moi. Pas cette année. Certains appellent ça de la banalisation. Entre le désenchantement et la résignation, je vous laisse choisir, ça m'importe peu au final. Je voulais vraiment voir votre tête à côté de la sienne, et c'est ce qui est arrivé.

A quelques heures de ce second tour, j’ai tout aussi peur. J’ai vraiment beaucoup de mal à comprendre celles et ceux qui par choix s’abstiendront dimanche, alors qu’il y a des gens qui se battent pour la démocratie, alors qu’il y a une élection législative qui arrive. A ce stade, cette inconscience est un luxe, égoïste et sans vision, qui me révolte complètement. Mais comme dans toutes les situations de privilèges, les principaux concernés sont les derniers à s’en rendre compte.

Cette fois-ci, je ne veux pas être déçue. Je me suis demandée pourquoi mes attentes étaient si hautes envers vous en particulier. Je ne m'en excuse pas, mais j'ai vraiment essayé de comprendre pourquoi. Ce n'est pas une question d'adhésion, ce n'est pas une question de programme, ce n'est pas qu'une question de barrage au Front National dont on parle tant. J’ai bien réfléchi, et je suis arrivée à la conclusion suivante: c’est parce que vous avez 39 ans que j’attends tant de vous monsieur Macron. J'ai compris que je refuse d'emblée d'être déçue par quelqu'un qui a presque mon âge, comme si j'excusais les vieux d'être cons, mais pas vous. Certainement pas vous.

J'ai atteint mon quota de désenchantement à mon âge et je ne suis certainement pas la seule. J'espère que vous porterez la conscience d'une génération ainsi que sa confiance, dans un pays où la jeunesse est si peu considérée, et dans un monde globalement injuste et dur. Je ne demande pas à être ré-enchantée, je doute que ce soit possible dans l'immédiat. J'aimerais juste être sereine, tout simplement. Je ne sais pas encore à quoi m'attendre avec vous, mais je suis vraiment curieuse de vous voir prendre les commandes, et c'est plutôt bon signe. C'est agréable d'être curieux, même quand on a un petit peu peur, ça a quelque chose d'excitant. Pour toute personne qui aime la politique, que l'on soit d'accord avec vos idées ou pas, votre parcours force le respect par sa fulgurance. Jusqu'à maintenant. Puis tout sera à écrire.

Je vous ai imaginé à l'international, en conférence de presse avec Donald Trump par exemple. Ca devrait arriver assez vite si vous gagnez dimanche. Je me délecterais certainement du contraste, et quelque chose en vous me rendrait probablement fière. Mais notre génération attendra plus de vous qu'un rôle de représentation. Nous attendrons de votre mandat exactement ce que nous attendons de nous-même. Que vous nous donniez les moyens de nous chercher, de nous trouver, d'apprendre, de nous épanouir, au travail et ailleurs, de créer, d'innover et de grandir. Pour nos amis banquiers et pour tous les autres.

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