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Les femmes de la société civile maghrébine ont enfin la parole!

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Fredéric REGLAIN/DIVERGENCE
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Le premier forum international du HuffPost Maghreb s'est tenu jeudi à l'Institut du Monde Arabe de Paris. En lumière, des femmes de choc venues témoigner de leurs actions de terrain pour l'éducation, la planification familiale ou l'égalité hommes-femmes.

Leur combat se livre d'abord sur le terrain, au coeur de la vie des gens. Comme celui de Leila Riahi Gaieb, vice-présidente de Gaïa, une ferme thérapeutique pour handi-capés à Sidi Thabet, en Tunisie. L'association prend en charge les enfants du matin jusqu'au soir et n'hésite pas à se tourner vers des techniques novatrices telles que l'équithérapie, qui mêle contact avec les chevaux et approche thérapeutique. Gaïa fait aussi le pari de l'avenir avec la formation des personnes porteuses d'handicaps men-taux en vue de leur intégration professionnelle malgré un risque de stigmatisation fort.

Pour Karima Mkika, présidente de l'association Al Karam, au Maroc, qui a de l'énergie à revendre, "aider, ce n'est pas assister". Avec bienveillance et fermeté, elle raconte la création de son centre d'accueil et sa lutte pour la protection des droits des enfants et des jeunes SDF. Son but n'est pas de les assister mais de leur permettre d'acquérir fièrement leur autonomie pour qu'ils volent de leurs propres ailes. Son défi, c'est aussi de parvenir à changer les mentalités car Karima l'affirme: "lorsqu'un employeur apprend qu'un jeune sort d'un centre d'accueil, il ne l'emploie pas". Et l'arrivée de jeunes migrants sur la terre marocaine ne facilite pas sa tâche. Mais cette maman de quatre enfants ne se décourage pas, lâchant un appel au "monde entier [qui] doit agir pour répondre à ces difficultés".

Tout au long de la rencontre, les trois tables rondes autour du thème "Repenser le vivre ensemble: Ces femmes du Maghreb qui changent le monde" mettent en lumière le combat quotidien de ces femmes courageuses saluées par Jack Lang, le Président de l'Institut du Monde Arabe, qui voit en ces "militantes, artistes, créatrices" les descendantes des "combats décisifs menés par les femmes dans les trois pays du Maghreb tout au long de l'histoire". Combats pour la survie, pour la dignité, la liberté, qui passent souvent par la culture.

La Culture, un remède à tous les maux de la jeunesse

La Fondation Rambourg a pour mission de promouvoir l'éducation, l'Art et la Culture en Tunisie.

Olfa Terras-Rambourg explique qu'elle souhaite permettre aux jeunes tunisiens de retrouver leur identité, "pour savoir où l'on va il faut savoir d'où l'on vient". Comment? Grâce à une exposition baptisée "L'éveil d'une Nation: l'art à l'aube de la Tunisie Moderne (1837-1881)", dévoilant à l'occasion au monde entier les textes fondateurs de la Tunisie, elle parvient à concentrer l'attention des jeunes sur ce qui rassemble plutôt que sur ce qui sépare. Pour Olfa, la magie de la culture "permet de parler de sujets qui fâchent sans se fâcher".

Comme toutes les intervenantes, unanimes pour exprimer un message positif sur la jeunesse de leur pays, Olfa Terras-Rambourg témoigne de la confiance qu'elle accorde à la jeunesse tunisienne qui a "soif de liberté, d'égalité, de savoir" même dans les coins les plus reculés de Tunisie. Dans l'Algérie voisine, Dalila Nedjem, personnalité de la scène culturelle qui oeuvre dans la littérature et la bande dessinée, évoque une "défense" de la culture par et pour la jeunesse algérienne, qu'elle trouve "formidable" face à l'obscurantisme et au mal causé par dix années de terrorisme.

Deux impératifs: changer les mentalités, occuper la jeunesse

"Au Maroc, l'éducation artistique n'existe pas!" regrette de but en blanc Sophia Akhmisse qui dirige "Les Étoiles de Sidi Moumen", un espace de formation, de partage et de découverte ouvert aux jeunes de ce quartier défavorisé et tristement célèbre pour avoir vu naître les auteurs des attentats de Casablanca en 2003. Ce centre culturel lutte au quotidien contre l'extrémisme religieux pour permettre aux jeunes de sortir de la marginalisation.

Sophia Akhmisse explique que la culture est encore considérée et vécue comme un luxe accordé aux plus démunis. La faute au poids des mentalités et des traditions. Et pourtant, l'espoir est parfois au bout d'un simple crayon...

Car ce sont ces traditions d'un autre âge que dénoncent avec ironie et humour les personnages de la dessinatrice de presse Daïffa: des situations tragi-comiques et absurdes de certains comportements qui survivent dans la société algérienne. "Nos désirs sont les pressentiments des possibilités qui sont en nous", écrivait Goethe. Daïffa témoigne que rêver de quelque chose, avoir la possibilité de l'imaginer, c'est être capable de le réaliser. Au delà des clivages, des croyances et des traditions.

Les mamans en première ligne

La sociologue marocaine Soumaya Naamane-Guessous remarque avec énergie que tout commence avec l'éducation des mamans: "les mères éduquent leurs enfants, elles n'apprennent pas à leurs fils qu'ils ont - notamment - une responsabilité dans l'acte sexuel", s'emporte-t-elle. "La culture veut que lorsqu'une fille tombe enceinte, c'est son problème. Le géniteur pense que ce n'est pas son problème, que c'est à la fille de faire attention. Que font les mères, y compris celles qui sont scolarisées et militantes, que font-elles si elles n'apprennent pas à leurs fils le respect des femmes? L'utilisation de la contraception, pour éviter des drames?". Avant d'ajouter que les mentalités changeront, comme elles ont évolué en Europe. Avec le temps.

En attendant, "seule l'école peut changer les mentalités!", martèle Olfa Terras-Rambourg, qui réclame un meilleur investissement dans l'instruction civique et l'éducation. De la marginalisation, "du vide et de l'oisiveté" nait l'extrémisme, soupire l'éditrice Dalila Nedjem. "Il faut occuper notre jeunesse, leur donner autre chose à faire, le problème, c'est de trouver l'alternative, de leur apporter leur autonomie", confirme la marocaine Karima Mkika.

Sa compatriote Nadia Salah Dilami est venue présenter l'alternative du microcrédit. Avec humanité et fierté, la vice-présidente de Al Amana Microfinance raconte comment le prêt d'une petite somme d'argent permet à des hommes et à des femmes de retrouver leur dignité... avant d'avouer avec malice qu'elles préfèrent prêter aux femmes car elles remboursent mieux que les hommes!

Où sont les hommes?

D'ailleurs, des hommes il n'en est pas ou peu question. Pourtant, "Au Maghreb, ce sont les hommes qui ont le pouvoir", reconnaît Lamia Merzouki, directrice générale adjointe de la plateforme marocaine d'investissement Casablanca Finance City. "c'est avec eux que les choses vont changer. Rien ne se fera sans eux".

Voulu comme un moment de grand partage et de connexion entre le Maghreb et l'Europe, cette première édition du Forum international du Huffpost Maghreb a témoigné de la grande proximité des problématiques rencontrées par les peuples des deux rives de la Méditerranée, de la condition des femmes dans la société, de l'éducation des enfants aux conditions de travail des femmes entrepreneurs.

En écoutant les témoignages de ces femmes courageuses, impossible de ne pas rapprocher le destin des mamans qui travaillent au Maghreb et celles qui travaillent en France... C'est que le rôle des femmes dans la société est tout simplement universel: de tout temps, sous toutes les latitudes, elles agissent et incarnent de multiples com-bats. Par delà les frontières et les systèmes économiques, elles travaillent au dépassement des comportements et des croyances limitantes pour offrir un avenir meilleur à la jeunesse. La mondialisation et les nouvelles technologies de communication pourraient même leur faciliter la tâche, en l'occurrence: elle permettent d'apprendre les uns des autres, et pourquoi par tout simplement de vivre plus facilement ensemble: l'échange crée la tolérance et pacifie les relations.

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