Karina Piser

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En attendant la révolution?

Publication: 30/10/2013 11h13

Mercredi dernier a marqué le deuxième anniversaire des premières élections démocratiques en Tunisie. Vers midi, des milliers de manifestants ont afflué sur l'avenue Habib Bourguiba au centre-ville de Tunis, demandant la dissolution du gouvernement. L'espoir et l'euphorie qui ont accompagné la chute du dictateur Zine El-Abidine Ben Ali il y a près de trois ans se sont évanouis, remplacés par la frustration et une crise de confiance institutionnelle, les citoyens attendant toujours la réalisation de leurs demandes.

Même si le pays n'est pas tombé dans une guerre civile sanglante ni vers l'accession des milices violentes comme ses voisins régionaux, les climats économiques et sécuritaires restent périlleux, jalonnés par la violence épisodique, notamment plusieurs assassinats politiques, dont Chokri Belaid et Mohamed Brahmi ont été victimes. La réalité d'un processus constitutionnel tumultueux brise le projet optimiste du modèle transitionnel tunisien qui a émergé à la suite du soulèvement, révélant que les obstacles institutionnels de l'ancien régime ont survécu à la chute de son leader.

Une révolution déferrée

L'application des valeurs démocratiques dans la Tunisie post-Ben Ali est affaiblie sous le poids des tendances récentes, notamment une série de mesures répressives et les arrestations arbitraires d'activistes, de journalistes et de chanteurs.

Professeur Chawki Gaddes, juriste et secrétaire général de l'Association Tunisienne du Droit Constitutionnel, considère que les évènements conduisant à la chute de Ben Ali ont constitué "un soulèvement populaire, et pas plus que cela." Pour lui, le soulèvement de 2011 était loin d'une révolution: il a manqué une doctrine fondatrice, il n'a pas connu un leader ou un groupe moteur, et, surtout, il n'a pas engendré de changements substantiels jusqu'à nos jours. "Je suis peut-être une des rares personnes qui refusent de l'appeler une révolution," m'a-t-il dit avec fermeté.

L'élection juste et régulière de l'ANC, un moment important dans l'histoire du pays, a suscité un espoir démesuré d'amélioration dans le pays. En réalité, les élections n'ont constitué qu'un premier pas vers la démocratisation d'un pays où la culture politique a été influencée par des décennies d'autoritarisme.

Suite aux débuts des travaux de l'ANC, une série de désaccords idéologiques - relatifs au rôle de la religion, au type de régime et aux garantis pour les droits et libertés, parmi autres - a engendré une polarisation aiguë entre l'opposition et la majorité. Plusieurs batailles au sein de l'assemblée se sont déroulées autour des propositions de Ennahdha que l'opposition a considéré excessives, y compris la charia en tant que base de la Constitution ou la "criminalisation de la normalisation des relations avec l'état sioniste". Le seul texte élaboré depuis le soulèvement que l'on pourrait considérer comme véritablement marquant dans sa volonté de rompre avec le passé est le décret-loi 41, qui rend public tout document administratif. Mais à l'exception d'une plainte déposée par l'ONG Al Bawsala devant le tribunal administratif en août 2012, la loi n'a pratiquement pas été appliquée.

"La classe politique tunisienne n'a pas été à l'école de la démocratie"

Le nouveau paysage politique tunisien, dominé par une multiplicité de partis qui ont été interdits ou au moins fortement réprimés sous Ben Ali, pourrait sembler synonyme d'ouverture politique. Néanmoins certains constatent que l'héritage répressif de l'ancien régime a laissé une classe politique mal préparée pour enclencher le processus, complexe, de consolidation démocratique. "La classe politique tunisienne n'a pas été à l'école de la démocratie," a ajouté Gaddes. Et, se rappelant d'un échange avec un ancien politicien et membre de la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme:

"Juste après la chute de Ben Ali, lui ai-je dit, 'maintenant il va falloir construire.' 'Non,' m'a-t-il répondu. 'On était formé pour détruire, pas pour construire.' Et j'ai trouvé que c'était extraordinaire comme bon sens pour montrer que toute cette classe politique a été élevée pour cela. Et c'est ce qu'ils font, d'ailleurs."

"Ils n'ont pas de vision stratégique"

Ce sentiment résonne également chez les députés de l'ANC. Le nahdhaoui Zied Ladhari constate que l'impasse politique, qui s'est déclenchée après l'assassinat de Mohamed Brahmi le 25 juillet dernier, était enracinée dans le rapport hostile entre la majorité et l'opposition, né avec la formation de l'ANC en 2011.

"On est entré trop tôt dans le jeu et la compétition politique dans une période de transition, qui, de mon avis, n'était pas appropriée... avec des règles du jeu pas encore élaborées de manière consensuelle. Et, bien sûr, l'absence d'une culture démocratique politique, laquelle n'est pas ancrée dans les esprits des députés," m'a-t-il expliqué.

Cette tension initiale a miné la confiance entre députés. De même, le membre de l'opposition Noomane Fehri, du parti Afek Tounes, attribue la prolongation du processus constitutionnel au "manque de gestion de l'assemblée, qui n'a pas réussi à compenser le fait que c'était une nouvelle expérience pour nous tous, il l'a même exacerbé." Omar Chetoui, du Congrès pour la République (CPR), s'est fait l'écho de cette impression, en considérant la caractéristique principale de l'ANC d'être "l'absence d'expérience et de maturité politique" de ses membres. "C'est comme un petit gamin devant la plage qui ne veut pas entrer dans l'eau", m'a-t-il raconté. "Il se dit, peut-être je vais me noyer. Et c'est ça le comportement de la majorité des gens à l'assemblée: ils n'ont pas de vision stratégique."

Tourner la page

Avant la reprise progressive des négociations vendredi dernier dans le cadre du "dialogue national", mettant fin aux trois mois de blocage politique, certains, face à ce qui semblait être une impasse insurmontable, ont regretté la piste prise au début de la transition. Ce genre de raisonnement constate qu'un comité d'experts constitué de juristes et de spécialistes en droit constitutionnel aurait été plus judicieux pour l'élaboration d'une constitution qu'un organe élu. Effectivement, si la Tunisie avait choisi ce choix alternatif, une nouvelle constitution serait peut-être déjà mise en place, avec un gouvernement peut-être déjà élu, capable de gérer la situation sécuritaire, d'attirer des investissements étrangers, et de lutter contre le chômage qui continue à paralyser le pays et à déprimer sa jeunesse. Peut-être. Mais il ne faut pas oublier l'importance d'un processus transitionnel participatif, malgré les défauts du travail de l'ANC.

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La culture politique de Ben Ali se caractérisait par la crainte et l'opacité, maintenue et renforcée par un cercle d'élites qui se sont enrichies au détriment de la majorité des citoyens. Le 14 janvier 2011, les Tunisiens se sont soulevés par dignité. Ils se sont mobilisés pour réclamer leurs droits en tant que citoyens, pour demander la fin du modèle politique élitiste de Ben Ali qui a favorisé des régions urbaines au détriment des régions de l'intérieur, marginalisées et sous-développées.

Dans ce contexte, avoir opté pour un comité d'experts plutôt que pour une solution participative se serait inscrit dans la continuité du passé. "La Tunisie avait besoin de ce mélange bizarre des députés," selon Rym Dhaouadi, une spécialiste constitutionnelle dans une ONG basée à Tunis. "Les femmes voilées, les anciens prisonniers politiques, les gauchistes, les gens des régions, tous ces gens qui ne sont pas forcément 'appropriés' pour élaborer une constitution. C'est eux qui représentent la vaste majorité de la population."

Peut-être que la Tunisie n'a pas encore vécu sa révolution. Même si les divisions internes et le manque d'expérience ont freiné le processus constitutionnel pendant les premières phases de la transition, la nouvelle élite politique tunisienne est, de plusieurs façons, celle que Ben Ali a longtemps étouffé. Si un aboutissement révolutionnaire est, en effet, révélateur d'un changement de mentalité, le pays a fait un choix approprié pour accélérer sa démocratisation et se doter d'une nouvelle constitution. Il est probable que l'on soit contraint d'attendre pour constater l'évolution de la culture politique tunisienne chez la prochaine génération de leaders politiques -- des basculements que certains ont espéré voir pendant les premières années de la transition, mais qui, visiblement, n'ont pas encore eu lieu.

Mais lorsque ce moment viendra, les Tunisiens pourront attribuer leur succès à cette première période dans leur progression vers la démocratie. Et ils pourront se satisfaire de ne pas avoir trahi leur vision originale.


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