Karim Guellaty

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Wahdek ya Stouffa!

Publication: 05/09/2013 21h44

La Tunisie, si elle ne l'avait pas encore fait, vient de graver de son empreinte les discours politiques qui feront date, et c'est à notre tout-puissant et bien-vaillant Président de l'Assemblée nationale constituante que reviennent les lauriers de cette reconnaissance.

Du très grand Mustapha Ben Jaâfar. Une sorte d'invincible gaulois, l'Obélix des temps modernes, qui ne craint que le Ciel, et vu les orages de ces derniers jours, il devrait, du reste, manifester quelques humilités à ce propos, même si son courage est plus fort que les éléments.

Droit devant son micro, il nous regardait droit dans les yeux, le doigt droit vers nous, bref, un vrai contraste avec sa ligne politique, comme pour la mettre en exergue, ou nous rappeler qu'il n'ignorait pas l'existence de la rectitude.

Le décor était cosy: rideaux en taffeta rouge, mur ocre et, pour parfaire les codes de communication, une porte fermée en arrière plan, parce que Mustapha Ben Jaâfar est respectueux des biens de l'Etat, il n'enfonce que les portes ouvertes.

Une chevelure impeccablement rangée à force de la couper en quatre, un costume taillé près du corps, parce que lorsque le corps est sain, l'esprit a plus de chance de le devenir. Un gros micro unique et un pupitre en bois; le plexi, ce n'est pas écolo, et un gros micro empêche de sonner creux.

Le fond, maintenant. Bon, le fond. Alors, le fond. J'en suis à une demie page sur la forme, je dois faire deux pages au total, il faut remplir une page et demi avec le fond. C'est à dire que je dois en écrire plus que ce qu'il n'en a dit.

Bien.

D'abord, sachez que Mustapha Ben Jâafar est central sur l'échiquier politique tunisien. Que, comme il s'y est engagé, il a mené toutes les consultations politiques avec toutes les parties en présence. Au diable le protocole, il ne craint que Dieu il vous l'a dit, il a donc même daigné se déplacer pour aller rencontrer certains interlocuteurs. A savoir, d'ailleurs, si les lunettes et le téléphone portable de LA photo ne sont pas les siens.

Eh oui, vous avez bien entendu, Mustapha ben Jâafar s'est déplacé. Mais allô quoi, IL S'EST DEPLACÉ. Aucune réaction aujourd'hui dans la presse, aucun commentaire. Je pense que personne n'a mesuré la substantifique moelle de l'importance de cette information, mais Mustapha BEN JAÂFAR s'est déplacé.

Le billet continue après le diaporama

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  • Voici une photo pour chaque évènement présent en images sur le profil facebook de Ben Jaâfar (depuis le début de la crise). Ici, dans son séjour, à l'ANC.

  • Dans son salon (à l'ANC).

  • Dans son fauteuil (à l'ANC)

  • Devant des bouteilles d'eau (à l'ANC)

  • Aux côtés du drapeau (à l'ANC)

  • Il va humer le parfum des fleurs (à l'ANC)

Et effectivement, c'est une atteinte de taille au protocole, mais il faut se donner les moyens de ses ambitions. Le contribuable lui fournit les moyens et il s'occupe de l'ambition. Oui, parce qu'il ne s'est pas déplacé en TGM non plus. Voiture, chauffeur, garde du corps, assistant, assistant de l'assistant. En attendant, il s'est déplacé, parce que l'urgence de la situation le justifiait. Non, vraiment, ce Monsieur est d'un dévouement historique. Serait-ce au cours de l'un de ces déplacements qu'il a d'ailleurs trouvé et la maison à Gammarth et le financement d'acquisition pour sa collègue Maherzia? En tout cas, ça lui a plus, elle l'a acheté et l'a chaudement remercié. Serviable en plus, le Monsieur.

Oui, Mustapha ben Jaâfar a fait ce qu'on attendait de lui, et si vous souhaitiez qu'il s'en aille, qu'il disparaisse de la scène politique, votre voix n'a pas été entendue. De toute manière, vous autres, ceux-là qui appelez à son départ, vous n'êtes que des sfer facel; alors que lui a obtenu un majoritaire 9%. De toute manière, Mustapha Ben Jaâfar ne s'embarrasse pas des voix, il les recueille et les porte ensuite au parti qui lui donnera le perchoir. Il n'écoute que celles de Dieu, et comme elles sont impénétrables, il n'écoute que soi-même. C'est bien le seul d'ailleurs. A s'écouter.

Bref, Mustapha Ben Jâafar a consulté, puis reconsulté. Vous ne vous en doutiez pas? Vous exagérez. Ca se voit tout de même, c'est palpable tous les jours. Vous ne voyez pas que la situation se détend, que les choses se débloquent. On sent d'ailleurs un meilleur climat général en Tunisie. On est en sécurité, les dangereux lanceurs d'œufs sont en prison, ceux qui les filment aussi. Alors? Vous voyez que la sécurité s'arrange. Dieu est grand et les prisons tunisiennes aussi. Elles peuvent contenir tous ceux qui doutent de son existence, dont Jabeur et tant d'autres mécréants. Qu'il est bon de pouvoir déambuler en ne croisant ni païens ni œufs.

Autrefois, les religieux étaient emprisonnés, mais, une fois le pays libéré, ce sont ces salauds d'athées qui sont au trou. Et qu'ils y croupissent. Dieu reconnaîtra les siens, mais les Hommes ont décidé de lui mâcher le travail.

Quoi le coût de la vie? Mustapha Ben Jaâfar n'y est pour rien. Il mène des négociations, vous ne croyez pas non plus qu'il a le temps de s'occuper de ces questions bassement matérielles. Nous sommes dans un marché de libre échange. Eux sont libres, on n'a qu'à pratiquer l'échange.

Non, franchement, depuis qu'il l'a dit, à bien y regarder, c'est vrai que c'est apaisé en Tunisie. Même les terroristes d'Al Qaida y viennent en villégiature, dans leur très luxueux Jbel Châambi. De plus, on est maintenant débarrassé des artistes, comment dites-vous, rappeurs? Les peintres en herbes ne nous importunerons plus avec leurs toiles nauséabondes au palais Abdeliya. Et même les journalistes qui nous dépriment à vouloir nous faire croire que tout va mal, même ceux-là ont réussi à s'en débarrasser. La Tunisie est redevenue un havre de paix. Même la dernière paire de seins est partie s'exiler chez ces affreux païens que sont les français.

Il y a quelques bonnes volontés, nous dit-il. Qu'elles soient bonnes est une bonne nouvelle, qu'elles existent, nous n'en doutions pas.

On touche à la fin, nous dit-il. Ca, on savait, surtout ceux qui en meurent.

Oui, tout peut être fini le 10 octobre. C'est quand même ballot, ça fait deux ans que l'assemblée piétine, et elle suspend ses activités juste au moment où elle allait finir ses travaux. C'est quand même trop pas de chance. Non, vraiment, c'est tellement injuste. Lui qui travaille d'arrache-pied depuis deux ans, venir tout gâcher à un mois de la fin, non, vraiment, nous n'avons aucune reconnaissance.

Alors là, vous êtes mauvaise langue. Je vous entends là-bas dire qu'ils sont de mauvaise foi depuis le début et que trois mois suffisent à écrire la Constitution. C'est un travail de longue haleine, qui demande beaucoup de réflexions. Rome ne s'est pas faite en un jour, même si Carthage fut détruite en trois. Nous devions laisser le temps au temps. Il n'y a qu'à lui qu'on pouvait le laisser de toute manière, les autres ne se sont pas embarrassés et l'on pris d'eux-mêmes. Vous êtes marrant vous, vous croyez que c'est facile. Chacun voit midi à sa porte, et, on l'a dit, celle de Mustapha Ben Jaâfar est fermée.

D'ailleurs, au passage, je ne sais pas pour vous, mais j'ai comme noté un glissement dans le calendrier. Il a bien dit que la Constitution serait rédigée pour le 10 octobre et que nous pourrions avoir un gouvernement de technocrates à la même date, n'est-ce pas? Donc, si je comprends bien, il demande que les travaux reprennent pour les finir, et, une fois finis, le nouveau gouvernement serait concomitamment nommé?

Non, parce qu'il m'avait semblé qu'au mieux il y avait dissolution de l'assemblée et au pire reprise des activités qu'à la condition d'avoir un nouveau gouvernement d'experts. J'ai du mal comprendre. Je suis en train de lui prêter un revirement de position, alors qu'il s'agit d'une clarification de propos, que dans notre très grande ignorance nous avions mal compris.

Et, je vais vous dire, ce doigt pointé vers nous quand il a dit ça, moi, ça m'a fait peur. J'ai baissé les yeux, et je m'en suis voulu d'avoir pu penser, quelques secondes seulement qu'il était animé d'intentions opportunistes.

Bon, il faut lui faire confiance de toute manière, il n'a jamais trahi. Mieux, il s'est sacrifié en s'alliant avec Ennahdha pour leur éviter de faire totalement n'importe quoi. Et ce fut d'une efficacité redoutable. Ils n'ont rien fait. Tellement rien que désormais, quand tu fais de la politique en Tunisie, tu peux te faire assassiner en pleine rue, comme ça, en sortant de chez toi.

Enfin, il a demandé à ses petits de bien vouloir rentrer à la maison maintenant. Ca lui va bien, le paternalisme. Moi, je regardais son allocution dans un café. Eh bien quand j'ai entendu ça, je suis parti et je suis rentré dar dar. Sans payer, pas le temps, on ne badine pas avec l'autorité paternelle.

Puis il nous a dit qu'il allait réunir la semaine prochaine le bureau de l'assemblée. Permettez-moi une parenthèse technique. Le bureau de l'assemblée, composé de dix membres, ne peut se tenir que si le quorum des deux tiers est atteint. Soit 7 membres. Ca tombe plutôt bien, car pile trois membres de cette commission ont gelés leurs activités.

Ensuite, les décisions s'y prennent à la majorité des membres présents. Ennahdha seule n'y est représentée que par 3 députés. Donc a priori, il ne pourra se dégager aucune majorité, sauf coucherie politique. Mais Mustapha Ben Jaâfar ne se laisse intimider par personne. Il l'a dit. Il l'a prouvé tant de fois depuis deux ans.

Bon, le bureau se réunit la semaine prochaine. Quand? On vous a dit la semaine prochaine. Pour? Vous en demandez trop, déjà il se réunit et puis on verra. De toute manière, il n'y a aura pas d'ordre du jour, le Monsieur nous a expliqué qu'il ne s'embarrassait pas avec le protocole.

Merci, Monsieur le Président, merci pour tout ce que vous avez fait, et pour ce que vous faites, je vous en suis tellement reconnaissant que j'ai presque envie de vous appelez Stouffa. Mais protocole oblige, et, surtout, mon éducation m'en empêche. Toutefois, je ne vous cache pas qu'hier, dans la solitude de mon salon, où je ne me lassais pas de regarder une énième fois votre allocution, dans cette solitude là, je me disais en arabe, mais vous comprendrez "Wallah Ya Stouffa Wahdek".

 
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