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"Vous venez de la part de qui?" ou la culture du népotisme dans la société marocaine

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BUSINESSMAN INTERVIEW
AndreyPopov via Getty Images
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SOCIÉTÉ - "Un rapport d'une organisation internationale, publié récemment, a dévoilé que 63,1 % des Marocains qui occupent un poste, que ce soit dans le secteur public ou dans le privé, ont été embauchés par népotisme et clientélisme", titrait il y a de cela quelques semaines lesiteinfo.com. Ce chiffre, qui n'eut qu'un bien maigre retentissement à en juger par l'étonnamment modeste succès de l'article en question, en dit pourtant long sur la reproduction sociale à la marocaine.

Alors que certains dénoncent un ascenseur social en panne, l'écho leur répond que ce dernier n'a véritablement jamais fonctionné. Depuis plus d'un siècle maintenant, les grandes familles marocaines sont aux commandes du royaume et font fructifier leur héritage tandis que quelques acteurs émergent timidement du paysage économique quasi-ancré dans les consciences collectives.

Qu'il semble loin, ce système éducatif chimérique en lequel les plus optimistes virent un jour un symbole de mobilité sociale. Qu'elle semble risible, cette maxime pourtant ô combien significative des illustres sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron: "L'école transforme ceux qui héritent en ceux qui méritent". Les inégalités creusent depuis bien longtemps un puits dont on n'aperçoit pas le fond. Soigner le choix de son piston à défaut de soigner le choix de ses candidatures spontanées: voici le dogme en vigueur que nul ne saurait transgresser.

Dans les hautes sphères publiques comme dans le monde de l'entreprise, une poignée de familles marocaines historiques se partagent l'immense majorité du gâteau. Ali Benhaddou pointait du doigt ce problème dont personne ne semble entrevoir la solution il y a vingt ans déjà. Publiant son ouvrage intitulé "Les élites du Royaume: Essais sur l'organisation du pouvoir au Maroc", l'universitaire marocain ne faisait là que mettre par écrit ce que tout le monde savait bien, à savoir que "Le Maroc est une des sociétés les plus inégalitaires (...). Pouvoir, richesse et prestige sont concentrés entre les mains d'une minorité de familles dirigeantes".

Si le lecteur intéressé peut sans crainte se référer à l'ouvrage en question, il est bon de savoir que l'auteur traitait notamment des filiations et autres mariages qui pérennisèrent la suprématie des élites marocaines. Ces grandes familles au sein desquelles affluent les dirigeants en tout genre sont bien décidées à tenir la main de leur progéniture jusqu'à ce que la réussite leur ouvre ses bras.

Il serait toutefois intellectuellement malhonnête de ne pas mentionner les progrès qui ont été faits dans ce sens. En effet, "dans les années 1980, à la suite d'un rapport de la Banque mondiale qui pointe la sclérose du royaume, le roi Hassan II s'efforce d'encourager la diversification". Lorsque feu Hassan II promut des dirigeants non "fassis" à la tête de grandes organisations dans un souci de diversification, ses détracteurs lui rétorquèrent qu'un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse. En d'autres termes, nommer quelques nouvelles têtes ne changera rien au fait que les anciennes demeureront omniprésentes au sein du paysage politique. Ainsi, l'initiative, aussi applaudie fut-elle et louable soit-elle, ne fut au final qu'un coup d'épée dans l'eau.

Outre les quelques nouvelles voix institutionnelles, à en juger par le nouveau gouvernement nommé après cinq mois d'attente, les cadors demeurent encore et toujours fidèles au poste: Aziz Akhannouch ou encore Moulay Hafid Elalamy s'agrippent fermement à leurs sièges tandis que de nouvelles têtes font leur apparition. Plus de la moitié des membres de ce "nouveau" gouvernement figuraient en effet déjà dans le précédent. L'hebdomadaire d'information Courrier International titrait alors: "un nouveau gouvernement formé de technocrates et d'islamistes". Mais, au-delà du paysage politique, le monde de l'entreprise et par conséquent le paysage économique se démarquent quant à eux par encore moins de changement concernant leurs hauts dirigeants. Les quelques familles influentes ayant émergé au cours des dernières décennies ne sauraient en rien bouleverser ce paysage ô combien figé.

Il n'est pas exagéré de dire qu'une vingtaine de familles concentrent à elles seules la quasi-totalité du pouvoir local. Les "Ben"comme certains les appellent (Benjelloun, Bensouda, Bennani, Bennouna, Benslimane, Bennis), suppléés par les Kettani, Slaoui, Alami, Tazi, Boutaleb, Kadiri, Jamai, Sekkat, Squalli, Berrada et autres Fassis en tout genre (El-Fassi, Diouri, Sefrioui, Mernissi ou Benchekroune pour ne citer qu'eux), investissent les secteurs clés de l'économie. De la banque à l'immobilier en passant par l'agriculture et même les associations culturelles, rien ne semble échapper à leur contrôle, et rien ne laisse augurer quelconque changement pour les années à venir.

Les deux plus grandes banques marocaines, Attijariwafa bank et la BMCE bank, sont toutes deux dirigées par l'une de ces familles (respectivement Kettani et Benjelloun). Similairement, le plus grand des groupes immobiliers (Addoha) demeure sous la tutelle d'Anas Sefrioui, tandis que le géant de l'appareillage électrique Ingelec continue d'être associé à la famille Sekkat. S'il fallait énumérer de manière exhaustive l'intégralité des grandes entreprises détenues par les familles mentionnées ci-dessus, nous pourrions continuer ad vitam aeternam. Disons simplement que l'époque où les familles mentionnées ci-dessus n'avaient aucun poids est sans doute un temps que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître.

Descendants de résistants, de hauts dignitaires ou de familles marchandes, leur influence n'a d'égal que leur patrimoine économique, d'où l'origine de cette véritable dynastie politique qui paraît à première vue inamovible. Ces familles, dont sont issus les futurs technocrates diplômés de grandes écoles, accueillent de temps à autres quelques nouvelles têtes au sein de ce clan relativement restreint des Marocains influents (à l'image d'Aziz Akhannouch ou encore Miloud Chaabi dont la réputation n'est désormais plus à faire).

À l'heure où de nombreux rapports classent le système scolaire marocain comme étant l'un des plus mauvais au monde, pire encore que ceux de pays en guerre à l'image de la Syrie d'après un récent rapport de l'Unesco, le problème semble s'étendre à perte de vue. Désormais, les plus âgés assistent, impuissants, à l'effritement progressif d'une école qui les aura vus naître et se remémorent avec peine sa grandeur du temps jadis. Entre identité et ouverture, secteur privé et public, les dirigeants semblent ne plus savoir sur quel pied danser et contribuent au déclin de cette éducation d'ores et déjà archaïque. L'inefficience de ce système éducatif qui va de mal en pis demeure incompréhensible lorsque chacun sait que 5% du PIB sont consacrés à l'éducation, soit bien plus que ses homologues tunisiens et algériens, qui affichent en revanche des taux d'alphabétisation supérieurs à celui du Maroc.

Ainsi, l'essor économique du pays et son rayonnement croissant sur la scène internationale n'oserait chambouler cette hiérarchie aristocratique préétablie. L'ascenseur social est en panne depuis maintenant bien longtemps, et les réparateurs sont en congé à durée indéterminée. Le piston, sans toutefois être l'apanage de la société marocaine, reste l'une des caractéristiques fondamentales de cette dernière. Le fameux "vous venez de la part de qui" est malheureusement devenu depuis bien longtemps monnaie courante. Le journal L'Economiste, à propos du chiffre de 63% mentionné en début d'article, résumait assez justement cette situation (et les conséquences qui en découlent): "Voilà de quoi ulcérer plus d'un, en particulier les diplômés chômeurs qui n'ont d'autre richesse que leurs diplômes". Ces jeunes marocains, diplômes en poche et rêves en tête, aspirent aux plus hautes fonctions mais sont nés du mauvais côté de la rivière. La traverseront-ils? C'est tout le malheur qu'on leur souhaite.

Le système s'essoufflera-t-il un jour? Il est évident que ses dirigeants ont aujourd'hui plus de rides que d'amis. Leurs pouvoirs semblent définitivement enracinés dans la terre de leurs ancêtres et surtout bien décidés à ne jamais s'en détacher. Ainsi, le royaume sortira-t-il un jour de cette situation? Encore faudrait-il vouloir en sortir. Pourquoi donc vilipender ces quelques familles qui n'ont de cesse de contribuer à la renommée du Maroc? À l'heure actuelle, et à juste titre, l'accent est désormais mis sur le développement économique et financier au détriment de la lutte contre les inégalités. Est-ce idyllique que de rêver à une diversification des familles au sein desquelles le pouvoir se concentre? Laissons le mot de la fin à Jules Renard: "Les hommes naissent égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus".

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