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Maroc: La "mission française", l'origine d'un fossé culturel?

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LYCEE LYAUTEY
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ÉDUCATION - En septembre 2017, l'Ecole française internationale de Casablanca ouvrira ses portes et la capitale économique accueillera ainsi le trente-cinquième établissement scolaire à programme français du Maroc. À l'heure actuelle, le réseau des établissements scolaires d'enseignement français au Maroc est l'un des plus denses au monde. Aujourd'hui, la tendance oscille entre ouverture et identité tandis que la connivence entre le royaume et l'hexagone se renforce à mesure que les années passent. Riche (ou malade selon les points de vue) d'un syncrétisme culturel qui lui est propre, le Maroc pose les bases d'une réforme du système éducatif qui n'a que trop longtemps attendu. Si une poignée de dirigeants s'érigent parfois en fervents défenseurs de leur culture et de leurs traditions, force est de constater que l'apprentissage du français occupe plusieurs heures par semaine dès l'école primaire. Ainsi, en dépit de quelques incidents diplomatiques survenus au cours des dernières années, le Maroc prit en 2016 la décision de franciser l'enseignement des sciences mathématiques et physiques. Héritage douloureux d'une époque désormais révolue, certains cherchent à s'en éloigner tandis que d'autres renouent avec, conscients de l'histoire commune partagée par les deux pays.

Dans ma défunte jeunesse, je faisais partie d'un lycée d'élite. Le meilleur du pays, disait-on. Sur les bancs de cette école j'ai étudié, ri, pleuré, mûri. Une institution qui éduque au-delà d'enseigner. Un temple d'élitisme qui aura toutefois su m'inculquer ses valeurs de respect et d'ouverture. Un lycée dont c'était marqué au fer rouge sur notre front que nous en faisions partie. Chacun connaît l'établissement dont je parle, mais des raisons évidentes m'empêchent de le citer. Ce lycée ne fut rien de moins que le bâtisseur de mon enfance. Mais aucune tirade, aussi grandiloquente soit-elle, ne pourra jamais retracer tout ce qu'on y vit.

Nous, élèves de ce lycée, étions conscients d'être privilégiés. Parfois, nous nous sentions même désolés. Ainsi, certains organisèrent quelques récoltes de fonds ici et là, avant de retourner à leur vie mondaine. Il faut dire que ça soulage votre conscience. Et que la récolte n'est que peu éreintante lorsque papa vous finance. Le prix de la scolarité pouvait coûter plus d'une vingtaine de SMIC pour des étrangers. Il suffit de regarder le film "Marock" pour se rendre compte du confort dans lequel nous vivions. Chauffeur, femmes de ménages et vêtements de marque étaient monnaie courante. Et, forcément, une telle situation attise les convoitises. Et la haine. Mais favorise également le développement intellectuel. Ou l'arrivisme.

Chez moi, les gens ne sont pas comme moi. Je suis pour la majorité d'entre eux un nanti dont la réussite a été héritée. Un privilégié dont les vêtements dispendieux enveloppent un être orgueilleux que le système aura favorisé. Osez vous balader dans la plupart des quartiers casablancais et recevez une salve de regards dédaigneux en guise de salut. Dans les autres villes, seuls quelques quartiers sont réputés difficiles. À Casablanca, seuls quelques quartiers sont réputés sûrs. Et c'est là toute la différence. Certains quartiers ne sont que des chimères que seuls les plus téméraires d'entre nous n'auront qu'entraperçus. Que celui qui n'a jamais eu peur en répondant au téléphone dans la rue me jette la première pierre. Affabulation? Sortez dans la rue après un derby Raja-Wydad et reparlons-en ensuite. Dans ce contexte, l'expression "danse du sabre" est à prendre au premier degré.

La majorité de nos compatriotes ne nous aiment pas, et nous, en retour, ne les comprenons pas. Nous ne comprenons pas cette douleur que nous n'avons jamais expérimentée, cette haine à l'égard de l'autre que nous n'avons pas cultivée, et cette volonté de distanciation par rapport aux élèves de la "mission", ceux ayant étudié au sein du système scolaire français. Cela se voyait que nous en étions issus, probablement à cause de notre teint moins basané que la moyenne, cela s'entendait lorsque nous parlions en arabe, lorsque nous conduisions, marchions, respirions. C'était parfois une tare que nous tentions en vain de cacher selon les situations, car cela pouvait s'avérer répréhensible pour des raisons qui aujourd'hui encore m'échappent. En outre, la mission, chez le Marocain moyen, était souvent synonyme d'opulence, de nantissement ou encore d'arrivisme, attirant de ce fait les regards inquisiteurs en tout genre. Chaque élève se voyait attribuer l'une de ces étiquettes, fusse-t-il le plus modeste des élèves, car on supposait de chaque élève qu'il croulât sous des monceaux de privilèges.

Et cette mission, cher ami, cette mission-ci qui alimentait souvent les conversations de café, c'était la reproduction sociale sublimée, la raison derrière le tumulte assourdissant de l'atmosphère, l'origine de tous nos maux ou de tous nos exploits selon le point de vue adopté. Alors j'étais tantôt fier d'avoir arpenté ces sentiers de la gloire, tantôt gêné de connaître les miens aussi mal à cause de ce monde dont nous étions tous d'heureux prisonniers. Je ne m'en plains pas, oh que non, bien au contraire, je remercie le ciel, la solidité de l'échelle sociale et même les billets bleus qui doivent probablement être derrière tout cela, car sachez cela cher ami, s'il vous fallait retenir une seule chose de ce que je viens de vous conter, c'est que chez nous, derrière tout événement, toute coïncidence, il y a un billet bleu qui somnole au fond d'une poche sombre et jaunie, auprès de ses semblables.

Aujourd'hui, le peuple crie, inlassablement, et je n'entends plus que lui et son bourdonnement assourdissant qui ne veut plus me quitter. J'entends ce peuple qui s'insurge et crie ses revendications comme rarement auparavant, mais je n'écoute pas ce qu'il me dit car ce serait trop douloureux. Je l'ai écouté autrefois, et ce peuple auquel je souhaitais un avenir des plus radieux me criait que j'appartenais à une élite francisée et que, ce faisant, j'étais étranger à mon propre peuple. Rien ne saura réduire ces clivages, me disaient-ils du temps où je les écoutais, rien ne saura endiguer cette distanciation entre vous et nous, car vos élans ainsi que votre voix sont trop hésitants pour briser ce plafond de verre. Comment? Vous êtes diplômé d'une grande école? Grand bien vous fasse! Vous l'apprendrez à vos dépens, mais ces compétences que vous avez acquises dans la sueur vous seront reprochées tôt ou tard, nous vous jugerons, interminablement, jusqu'à ce que les rôles s'inversent et que le dominant devienne dominé. Si vous nous parlez dans la langue de Molière, nous vous ferons ravaler votre langue à vous; si vous bafouez nos traditions, nous bafouerons votre dignité bourgeoise, à vous qui vous croyez intouchables. Modernité occidentale contre traditions orientales, école privée contre publique, langue française contre arabe dialectal, l'élite contre le peuple; c'est un combat éreintant qui vous attend, et qui (pour ne rien vous cacher) a déjà commencé.

Alors j'écris, timidement, mais ce n'est pas à moi d'écrire. Je n'ai pas encore commencé que je songe déjà à tirer ma révérence. Je manque de légitimité, cruellement. Mes compatriotes n'écouteront pas une personne née dans des draps en soie, je le sais, j'en suis pleinement conscient, et, au fond de moi-même, je les comprends. À l'heure où toi, lecteur, tu me lis, je suis sans doute sur le point de conclure un énième article que je ne publierai jamais, pianotant sur les touches du clavier de cet ordinateur dont la valeur excède quatre fois le salaire mensuel de la domestique qui d'ailleurs m'apporte mon café à l'instant. Je n'ai pas le courage d'aller manifester, je regarde les contestateurs d'un œil et me tient à distance, car je les admire et je les crains. Je manque de crédibilité, de raisons valables pour me mobiliser, et ils le savent, pertinemment, à tort ou à raison. Je noie ma colère sourde dans mes écrits, mais, si mes écrits peuvent toucher ne serait-ce qu'une personne, qui elle saura se faire entendre, et lui faire comprendre la nécessité d'écrire à défaut d'exclusivement se mobiliser, je serais le plus heureux des hommes. "Sans écriture, la colère ne peut pas accoucher d'un projet politique et d'un mouvement social capable de le porter. Elle n'est que vocifération"*.

*Hamid Bouchikhi

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