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Maroc: et si tout n'était pas perdu?

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CONSEIL DE GOUVERNEMENT
Saad-Eddine El Othmani/Facebook
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SOCIÉTÉ - "Ma vengeance est perdue s'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue" (1). Ainsi pourrait-on résumer le récent "séisme politique", comme certains se sont amusés à l'appeler, du 24 octobre dernier. Des mesures lourdes, de sens comme de conséquences, ont enfin été prises. Les archétypes de l'incompétence et de la malhonnêteté intellectuelle qui nous gouvernaient ont été déchus, et pas n'importe comment, et pas par n'importe qui.

Comme un symbole, c'est Sa Majesté en personne qui l'annonce à ses concitoyens, qui enterre d'un discours quelques uns des symboles d'un système gangrené aux yeux de tous, à travers une mise en scène travaillée et théâtrale. La mine est grave, le ton l'est d'autant plus, comme pour transmettre un message fort: l'intégrité est en marche, et rien ne l'arrêtera. Et tout cela, pour le plus grand bonheur des amoureux de la patrie, des défenseurs de l'intégrité et du progrès, de l'équité et du civisme, qui se disent alors que tout n'est peut-être pas perdu.

"Oui, il y a eu faute grave dans la gestion des deniers publics" titrait L'Observateur (2). Comment? Qu'entends-je? Qu'ouïs-je? Nos amis les politiques seraient donc incompétents? Pire, ils seraient corrompus? Ça alors! Eux qui remplissent inlassablement les restaurants de la corniche à défaut de remplir les sièges du Parlement, eux dont la mauvaise réputation n'est plus à faire, reçoivent enfin ce revers de la médaille tant mérité, ce revers qui leur tendait les bras mais qu'ils refusaient d'enlacer. Car aujourd'hui, grâce à leur(s) (in)compétence(s), le Parlement, autrefois symbole du pouvoir et de l'autorité, n'est plus qu'un champ de ruines idéologiques et culturelles, aussi luxuriant soit-il. Là, tout n'est que désordre et beauté. Luxe, bruit, et volupté.

Alors les scandales se succèdent, et nul ne ressemble au précédent. Dans ce domaine, oh! les politiques redoublent d'inventivité lorsqu'il s'agit de se montrer indignes et méprisables. Tandis que nos députés islamistes du PJD (excusez du peu) s'envoient en l'air dans une voiture, ceux-là mêmes qui s'érigent en gardiens de la morale et des bonnes mœurs, d'autres à l'Istiqlal cachent quelques milliards de centimes à leur domicile, fruits délicieux d'années de malversations. Et de fait, chaque scandale juxtaposé au précédent décrédibilise peu à peu des pouvoirs publics d'ores et déjà peu crédibles aux yeux de ceux qu'ils sont censés servir et représenter. Chaque scandale, aussi insignifiant puisse-t-il paraître, est un ennemi, un ennemi du progrès et de la crédibilité, qui ne mérite par conséquent nulle tolérance. "Entre nos ennemis, les plus à craindre sont souvent les plus petits" (3).

Pourtant... "C'est pas dur la politique comme métier! Tu fais cinq ans de droit et tout le reste c'est de travers". Si seulement, mon cher et défunt Coluche, si seulement. Car chez nous, les travers sont de rigueur; les études, optionnelles. Alors on boute le ministre de l'Éducation hors de Rabat, lui dont le ministère était encore et toujours l'allégorie d'un échec aussi lamentable qu'attristant. On reconnaît enfin l'existence d'une crise structurelle, la crise d'un système éducatif pire encore que ceux de pays en guerre à l'image de la Syrie d'après un récent rapport de l'Unesco. On le démembre, peu à peu, pierre par pierre, sans doute pour mieux le reconstruire.

Alors, l'aspect est mis sur deux points ayant déserté le navire depuis désormais bien trop longtemps: la transparence, et la jeunesse. Les pouvoirs publics se meuvent enfin d'un élan nouveau d'intégrité que nul n'aurait soupçonné. Ainsi, outre l'aspect purement éducatif évoqué ci-dessus, le musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain multiplie les initiatives (désormais gratuit pour les étudiants le mercredi et le vendredi), favorise l'accès à la culture pour une jeunesse qu'il aime croire en quête d'idéaux et de modèles. Lui et ses semblables tentent de lui redonner le goût de la connaissance et de l'érudition.

Mais il y a encore fort à faire. Car quiconque fait partie de cette jeunesse contemple avec l'acuité douloureuse de ses vingt ans ce champ de ruines qui l'entoure. La fréquentation des salles de cinéma baisse (-32% entre les seules années 2010 et 2015), et le secteur du livre piétine: seulement 3.000 livres publiés l'an dernier, "contre près de 68.000 en France". Quant au théâtre, père de tous les arts, laissons la parole à une spécialiste, en la personne d'Atika Haimoud: "faire le bilan de l'activité théâtrale marocaine suppose, de prime abord, qu'activité il y ait".

Alors cela n'a que trop duré aux yeux de tous, et, comme pour enrayer l'implosion d'une colère qui gronde, les licenciements marquants et autres discours grandioses closent comme bien souvent un débat stérile. Les révélations tombent les unes après les autres, et les actes suivent enfin. Si la lutte contre la corruption semble être l'une des priorités du nouveau gouvernement, à défaut d'encourager les progrès alors inexistants, encourageons au moins l'initiative. On pourrait encore et toujours critiquer (et Dieu sait qu'il y a matière à faire), médire ad vitam aeternam, et se dire que la déliquescence est telle que rien ne saura l'arrêter. Mais chaque pierre retirée de l'édifice de la médiocrité est une mince lueur d'espoir qui mériterait au moins d'être aperçue. "Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir" (4).

(1) Racine
(2) L'Observateur du Maroc et d'Afrique, n°416, "La fin de l'impunité"
(3) La Fontaine, Le Lion et le moucheron
(4) Matisse

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