LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Kamil Haj-Hamou Headshot

Marine Le Pen, "aut Cæsar, aut nihil"

Publication: Mis à jour:
MARINE LE PEN
Eric Gaillard / Reuters
Imprimer

POLITIQUE - "Aut Cæsar, aut nihil". "Ou empereur, ou rien". Au soir de sa qualification pour le second tour de l'élection présidentielle, la présidente du Front National s'érigeait aussitôt en candidate du peuple dans une optique de rassemblement et d'unité. Si les sondages s'avèrent pour le moins alarmants la concernant (donnée perdante dans tous les cas de figure), sa capacité à rassembler une majorité en vue des prochaines élections législatives inquiète tout autant.

C'est pourquoi le temps d'un discours, occultant ses vieux démons réactionnaires, celle qui aspire à la fonction suprême déclara: "je lance un appel à tous les patriotes sincères, d'où qu'ils viennent, quelles que soient leurs origines, (...) à me rejoindre. Derrière notre projet de redressement, nous les accueillerons fraternellement".

Noyant les précédentes outrances de ses élus sous un torrent d'envolées lyriques, la candidate frontiste cherche à attirer dans son sillage autant d'électeurs qu'elle le pourra en vue du 7 mai prochain. Si environ 14% des noirs et 30% des latinos auraient voté Donald Trump d'après les sondages, on se doute que plusieurs Français d'origine maghrébine ont alors voté pour Marine Le Pen. Cette dernière peut de surcroît se targuer d'avoir recueilli 6.5% des suffrages parmi les Français de l'étranger pour ce premier tour.

Aussi l'élection du candidat républicain, au même titre que le Brexit, est arrivé comme marée en Carême à quelques semaines des élections et explique grandement la présence du parti au second tour, qui devance celui de François Fillon d'un peu moins de deux points. Si la banalisation du vote FN va de pair avec une délinquance croissante, les quelques musulmans ayant accordé leur vote à l'extrême droite justifient leur choix en déclarant que seul ce parti "leur propose un réel sentiment d'appartenance à la nation française et à une communauté de destin".

En admettant que les défaillances successives des précédents gouvernements alimentent ce nationalisme exacerbé que le FN chérit tant, l'issue semble inéluctable: les frontistes sont aux portes du pouvoir. Empruntant cette voie royale jalonnée d'échecs, le parti progresse à mesure que ses adversaires sombrent. En dépit des mises en examen et autres déclarations plus polémiques les unes que les autres, le FN exploite ce sentiment de patriotisme enfoui en tout un chacun qui fit naguère la grandeur du berceau des Lumières. L'exaspération de toute une génération à l'égard d'un système qui tombe de Charbyde en Scylla, jumelée à une appétence pour l'inconnu, explique cette candeur de l'électorat frontiste, que les candidats exploitent à merveille.

Malgré les analyses de ce programme que certains économistes parmi les plus illustres étrillent, à l'image du prix Nobel d'économie 2008 Paul Krugman, le corps électoral ne nie pas son goût du risque. Si le programme est voué à l'échec, le seul moyen de confirmer cette conjecture serait d'essayer. Si le parti est réellement xénophobe, le seul moyen de le certifier serait de le voir mis à l'épreuve. S'il existe, le masque tombera tôt ou tard: "il n'est point de secrets que le temps ne révèle".

La désormais effigie d'une France apaisée est partie ce soir-là en croisade contre les préjugés selon lesquels: votant FN = raciste. Seulement, à l'heure actuelle, force est de constater que Front National et tolérance riment comme hallebarde et miséricorde. Le parti a notamment pour projet, une fois au pouvoir, d'abolir la double nationalité extra-européenne, comme l'a déclaré sa candidate en février dernier sur le plateau de France 2. Si son intervention lui valut une pléthore d'attaques dans les médias, elle affirma alors sa volonté d'imposer ce choix cornélien aux trois millions de binationaux non-issus du continent européen.

L'énième invective, quoiqu'implicite cette fois-ci, de Marine Le Pen à l'égard des Français dont l'origine ne serait pas la bonne est toujours dans les mémoires. Il faudra au FN bien plus qu'une harangue lénifiante au soir du premier tour pour faire oublier les innombrables dérapages que ses élus commirent par le passé, et de ce fait convaincre de voter pour eux ceux qu'ils vilipendèrent jadis. À l'aube du second tour, en quémandant des voix à ceux qui le craignent, le parti tout entier déroule un fil d'Ariane sans pour autant avoir la légitimité ou les outils nécessaires pour en arriver au bout.

"Le rassemblement du peuple français auquel chacun aspire ne peut se faire qu'autour de l'amour de la France. Vive le peuple français! Vive la République! Vive la France!". Ainsi Marine Le Pen concluait-elle son discours évoqué précédemment. Certes. Mais on peut aimer la France, chaleureusement, fraternellement, viscéralement, sans pour autant désirer abandonner son identité. La double nationalité, témoin douloureux d'une identité morcelée, est une richesse et non une tare. Si l'expulsion de fichés S binationaux proposée par le parti est pour le moins compréhensible au vu de la situation actuelle, "parce qu'il y va de l'intérêt supérieur du pays", l'abandon d'un héritage familial n'a véritablement aucun sens.

L'impossible renoncement des Français concernés à leur binationalité, "tiraillés par leur double allégeance", n'enlève rien à leur patriotisme ou à l'amour qu'ils vouent à la Grande Nation. Qui plus est, au-delà des interrogations que cette mesure soulève, si un Français choisit de renoncer à sa double nationalité, il faut qu'il adresse sa demande à son autre pays. "Qui peut très bien ne pas autoriser la répudiation de sa nationalité, ou la rendre terriblement difficile", comme l'expliquait Libération. Un citoyen marocain ne peut d'ailleurs renoncer à sa nationalité; la loi ne prévoit en effet même pas cette éventualité, qui permettrait au citoyen concerné de se dédouaner de ses obligations vis-à-vis de l'Etat. Ainsi, outre l'indécence morale de cette proposition, cette dernière pourrait très bien s'avérer irréalisable.

Par conséquent, chère Marine Le Pen, nous avons bien reçu votre candidature. Cependant, nonobstant vos qualités évidentes d'oratrice, nous sommes au regret de vous annoncer que votre profil n'a pas été retenu pour ce poste.

LIRE AUSSI: