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Et si nous respections (enfin) la femme marocaine?

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SOCIÉTÉ - Enième agression sexuelle dans un bus de la capitale économique. Je visionnais l'atterrante vidéo puis oscillais aussitôt entre le dégoût, l'affliction et la rupture d'anévrisme, avant qu'un philosophe ne vienne susurrer à mon oreille encore meurtrie: "cette indifférence que je sens est le plus bas degré de liberté".

Descartes sentait cette indifférence aussi malsaine qu'insoutenable il y a de cela près de quatre siècles. La femme marocaine la sent encore aujourd'hui. Inlassablement. Si aujourd'hui, seulement une femme sur quatre travaille, bien souvent du fait de contraintes familiales, quelques chiffres d'autant plus alarmants en disent long sur la condition de la femme marocaine.

Outre des conditions de travail pour le moins précaires, le faible taux d'activité mentionné ci-dessus cache une réalité encore plus sombre quant à la situation de ces milliers d'Euphrasie qui jonchent les foyers marocains. Ainsi, trois femmes sur cinq auraient subi des violences conjugales. Parmi elles, seules 3% osèrent porter plainte.

Mais surtout, au-delà des violences physiques, près d'une femme sur deux serait l'objet de violences psychologiques de manière répétée (harcèlement, insultes et autres humiliations). Ce sujet épineux a brièvement refait surface après la diffusion d'une vidéo montrant le harcèlement d'une femme sur une avenue de Tanger, avant d'être une fois de plus caché sous le tapis comme le veut l'usage.

Mais avant de s'insurger, il est indispensable de comprendre les fondements de cette incivilité perpétuelle. Oui, le harcèlement est répréhensible, mais tout cela est bien plus complexe qu'il n'y paraît. En outre, on ne saurait reprocher à un homme mal éduqué de siffler une femme.

Comment voulez-vous qu'une personne n'ayant reçu la moindre bribe d'éducation s'érige en défenseur de la morale, de l'égalité et du civisme? Sa notion du Bien et du Mal n'est pas la même que la nôtre, nos envies et nos besoins diffèrent, et par conséquent nul ne saurait empiéter sur sa liberté de siffler.

Le Marocain désire, réfrène ses pulsions, et ses sifflets prétendument inqualifiables ne sont que la conséquence de tout cela. La haine engendre la violence. Et la jupe engendre le harcèlement. Voici le triste dogme en vigueur aujourd'hui. Qu'il est vital de réformer au plus vite.

La Rochefoucauld disait qu''il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour". Et, de manière similaire, je ne pense pas que nous, Marocains, serions à ce point phallocentriques si on ne nous avait pas versé de la misogynie dans nos biberons.

Si vous apprenez à un enfant en bas âge que le ciel est bleu, il passera le reste de sa vie à penser que le ciel est bleu. Si vous lui apprenez qu'une femme en jupe, en maillot ou en short, que sais-je, c'est dégoûtant, répréhensible et méprisable, il vous faudra travailler très dur si vous souhaitez le faire changer d'avis dans le futur.

Nous n'osons plus intervenir, par crainte sans doute, mais aussi par habitude. Nous marchons, les yeux fixés sur nos pensées, sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit. Notre ouïe est désormais imperméable aux sifflets stridents. Nous n'agissons plus, non, nous nous contentons seulement pour certains de déposer notre haine, notre consternation et notre désarroi sur une feuille de papier. C'est pour cela qu'il faut déconstruire les mentalités, progressivement, à coup de transparence, à force de dénonciation et de risques, car aujourd'hui, le silence est devenu insupportable.

"Si tu es neutre en situation d'injustice, alors tu as choisi le côté de l'oppresseur": Desmond Tutu en était conscient. Combien de fois avons-nous feint l'indifférence face au harcèlement de rue! À ce jour, nul n'ose aborder le problème tant il est socialement admis et répandu. Les mémoires féminines ne sont plus pour certaines qu'un amas de meurtrissures et de souvenirs tourmentants. En particulier celles dont les cheveux ont des reflets blonds, malheureuses héritières d'une capillarité aux évocations occidentales et exotiques.

Nul n'aurait dû avoir à s'indigner et combattre ce fléau, car se battre pour récupérer sa dignité, c'est justement admettre que nous avons d'ores et déjà abandonné toute dignité. Mais la situation est telle que l'orgueil est mis de côté, tandis que le combat se mène en silence à mesure que le respect envers les femmes dépérit.

À défaut de briller aux jeux olympiques, nos jeunes sportifs excellent en harcèlement de rue. Ils ont remporté une âpre victoire. Ils ont enterré la liberté de se promener. Sous leur manteau de bronze, les femmes tremblent. Le harcèlement est condamné dans l'espace professionnel, tandis que la rue doit se contenter d'une loi tacite dont les termes demeurent plus troubles que jamais.

Karim Adyel, avocat marocain, disséquait minutieusement le code du Travail marocain avant de conclure que "ni le code du travail marocain ni le code pénal ne cite le harcèlement moral, bien que ce cas sévit en pratique dans les entreprises marocaines et constitue une arme redoutable entre les mains des employeurs afin de pousser les salariés à la démission".

Même le ministre marocain des droits de l'Homme faisait ce triste constat (c'est dire!): "la loi marocaine condamne le harcèlement des femmes au travail, mais pas dans les espaces publics". La salle de la tolérance leur est aujourd'hui interdite d'accès, et les clés gisent dans les profondeurs abyssales d'une mer de désolation. Une poignée de féministes tentent en vain d'en construire une nouvelle, à force de leurs bras et de leurs mots, pour qu'enfin leurs semblables puissent jouir des émerveillements de ce pays qui n'a jamais été le leur. Mais la violence morale peine à être reconnue comme telle.

Dans le livre qui lui valut le prestigieux prix Goncourt en 1993, "Le Rocher de Tanios", Amin Maalouf fit le constat suivant: "Il s'agit d'une société où la politesse suprême à l'égard des femmes consiste à les ignorer". Comment en est-on arrivé à déconstruire une société comme la nôtre à tel point que nos femmes puissent se reconnaître dans celle dépeinte ci-dessus, au milieu du XIXème siècle? Est-il tolérable que l'indifférence soit désormais perçue comme un signe de respect, voire comme un soulagement?

Alors, ne vous en déplaise, messieurs les conservateurs, mais la situation est telle qu'il est aujourd'hui devenu indispensable de donner des cours d'éducation sexuelle, aussi inconvenants puissent-ils être. Alors, ô éducation nationale, toi qui ne brille désormais plus que par ta médiocrité, entends notre mélopée, à tous, hommes et femmes, et mets-y fin avant qu'elle ne s'essouffle. Apprenez aux jeunes l'histoire des femmes marquantes de ce pays, consacrez-y un cours tout entier s'il le faut, mais de grâce, réprimez cette domination idéologique et sociale qui n'a que trop duré!

Dès lors que nos compatriotes cesseront de lorgner sur le moindre bout de fesse, alors peut-être, je dis bien peut-être seulement, notre société réempruntera enfin cette sublime voie du civisme dont elle a dévié depuis désormais bien trop longtemps. Il est grand temps de commencer une nouvelle ère, avec de nouvelles femmes et de nouvelles règles. Une nouvelle ère où les femmes, à défaut d'être soumises et apeurées, seront enfin émancipées. La femme marocaine est morte, vive la femme marocaine!

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