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Les morts ne le sont vraiment que lorsqu'ils sont oubliés des vivants

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yemmazinev

Elle avait plus de 100 ans, le 28 Novembre 1997 quand Yemma Zinev, la doyenne du village de Souama a rendu l'âme. A ce moment là, j'avais 15 ans. Je garde une image et des souvenirs impérissables de cette vénérable vieille dame dont les dernières années de sa vie étaient marquées par la maladie. Elle ne sortait pas beaucoup mais recevait chaque personne qui voulait la voir chez elle.

Aujourd'hui, si on posait la question aux jeunes du village, la réponse sera unanime. Ils l'a connaissent tous. Et pour cause, son humanisme, ses qualités et son dévouement au service des autres l'ont rendue immortelle, inoubliable aux yeux de sa communauté; Yemma Zinev fait désormais partie de l'histoire et de la mémoire de notre village où chacun lui garde un coin dans son cœur et ses souvenirs.

"Yemma Zinev, Thahemouts, était charismatique, honnête et vertueuse. Elle exerçait le métier de sage femme (Lqivla). Elle ne rechigne jamais à accourir au chevet d'un malade et à se rendre auprès d'un mourant et répond toujours à l'appel des mères de famille et des femmes dans le besoin. Souvent au détriment de sa santé. Elle était toujours prête à secourir, à aider, à prodiguer des soins et se mettre au service de l'humanité."

Ces quelques mots tirés du poème de Said Mechri définissent parfaitement le parcours honorable de cette femme qui fut généreuse. Peu de temps avant sa mort, à l'école, on nous a demandé de faire un exposé sur la guerre de l'indépendance de l'Algérie. Je ne savais pas à qui m'adresser. Ma mère m'a conseillé d'aller la voir.

L'image qui me revient d'elle allongée dans son lit me donne des frissons. Ses tatouages imposants, sa présence, sa voix; tout en elle impressionnait la petite fille que j'étais. Je me souviens qu'elle ne voyait pas beaucoup. Je m'étais assise à ses cotés, elle tendait sa main à chaque fois pour me toucher, histoire de sentir ma présence. Peut-être pour me mettre en confiance, ô que sais-je encore.

Elle avait une mémoire étonnante et prodigieuse, malgré son âge. Le récit qu'elle m'avait fait des événements sur lesquels portait mon interrogation était passionnante et plein de détails utiles. Grace à elle, j'ai pu finir mon travail. C'était une encyclopédie. Pour résoudre les problèmes familiaux au village, on comptait sur sa sagesse : elle a toujours les mots qu'il faut pour apaiser l'atmosphère. On pouvait compter sur son bon sens, sa discrétion et la pertinence de ses conseils. Combien de divorces évités et de conflits résolus, par son entremise et son sens de la conciliation.

Habile de ses main et ayant des connaissances en plantes médicinales, Yemma Zinev était aussi une excellente guérisseuse traditionnelle. La réputation de ses massages (Thulfa) dépassait les limites de notre village. Les femmes viennent de partout pour des problèmes d'infertilité. De même pour les autres soins qu'elle prodiguait pour les villageois qui la consultaient aussi pour quand il arrive que l'un de leurs animaux domestiques tombe malade.

A Souama, la vie des familles est régie par beaucoup de légendes qui sont devenues coutumes et tradition avec le temps. Nul n'ose les enfreindre, par crainte de malédiction. Pour certaines familles, par exemple, le terme d'Assemlek revient souvent, à l'occasion, par exemple, de la période des fiançailles qui ne peut pas dépasser l'année. Pour d'autres familles, la mariée ne doit pas s'acheter des habits avec l'argent de sa belle famille, ou porter du noir pendant une année... Beaucoup de rites que la nouvelle génération a tendance à négliger ou à oublier.

Yemma Zinev, en tant que doyenne du village, était la référence dans le domaine. Elle détenait le secret de chaque famille. Elle était là pour orienter, conseiller et veiller à ce que la tradition demeure.

Peu de temps avant sa mort, les dents de Yemma Zinev repoussaient et retombaient simultanément. Le phénomène qui se répétait plusieurs fois étonnait les villageois qui étaient, bien sur, sans savoir que cette manifestation biologiquement explicable, n'avait rien de surnaturel et de magique.

Yemma Zinev comme l'appelle la majorité des femmes et des hommes du village, avait déclaré qu'il y'aura une fête au village, le jour de sa propre mort. Hasard ou prédiction, l'événement se produisit, à l'étonnement de tous. Elle avait accompagné sa "prédiction" d'une consigne : elle ne voulait pas que le village observe le deuil. "Que tout le monde soit heureux et fasse la fête, ce jour là", conseilla-t-elle. Ce fut difficile mais on ne pouvait que respecter sa dernière volonté. Aujourd'hui elle n'est plus parmi nous.

Pour beaucoup, Yemma Zinev n'est pas morte, tant son souvenir leur est impérissable. "Yella wab3ad ulachit yella, yella wab3ad yella ulachit ". On ne t'oubliera jamais, repose en paix Yemma Zinev.

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