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Skikda, ravissements d'un promeneur solitaire

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SKIKDA
DEA / ARCHIVIO J. LANGE via Getty Images
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Skikda ? Un don du ciel. Et le ciel lui manifeste, d'heure en heure, de saison en saison, ses faveurs en portant ses lumières sur l'onde marine et les édifices qui la bordent : reflets bleus, or ou gris ardoisés dans l'eau qui, à son tour, répercute sur les façades des tonalités ocre, rose ou vert pâle.

On ne trouvera pas ce qu'on cherche en cette ville...Ou peut-être si...On trouvera les faits : Skikda, de son appellation romaine Rusicada, ancien comptoir phénicien qui prit de l'importance avec l'arrivée des Romains dans la région. Avec Cirta, Mila et Collo, faisait partie de la Confédération cirtéenne. Cité élevée au rang d'archevêché. Connut la destruction par les Vandales au VIe siècle après J.-C., puis devint Ras-Skikda (*) avant l'occupation coloniale française. Son site se limitant alors à des vestiges de monuments romains, le maréchal Vallée les rasa en grande partie, en 1938, pour édifier, à leur place, une cité coloniale qui prit le nom de Port de France. S'appellera également, sous la colonisation, Philippeville. Débouché portuaire pour Constantine. Aujourd'hui ville moyenne d'environ 900.000 habitants, peut-être un peu plus. Tire son importance de l'un des deux grands complexes pétrochimiques du pays, le second étant à Arzew...Mais on n'a pas trouvé.

Une architecture majoritairement atypique

On a cherché dans le décor, premier cercle du lieu. On a marqué une halte dans le quartier de la Marine qui, vaille que vaille, a gardé son charme d'antan. On a marché tout autour de la ville. On a visité le quartier Mont-Plaisant et le faubourg de l'Espérance qui la flanquent au sud-ouest. Et l'on a vu ses allées passantes, ses succursales affairées, ses ruelles commerçantes bordées d'arcades et ses restaurants banals jusqu'à la laideur, sauf ceux qu'ensorcelle encore l'ombrage et la tonnelle.

On a sillonné Beni-Melek qui la jouxte à l'ouest, où s'exalte un semis serré de villas et de buissons en royaume étriqué de mince opulence. On a longé la corniche « storasienne » dans la foule allante, le regard ouvert sur la mer où ballotte en permanence le songe flottant des mouettes et des sternes, plus communément appelées hirondelles de mer. On est monté jusqu'à la forêt avoisinante par la pente escarpée, contemplant, depuis le djebel Bou-Abbas, la rade, si belle. Ou encore découvrant, depuis le djebel Bouyala, la vieille ville coloniale. Et soudain quoi ? Le cri d'une mouette là-haut, corne et tons rieurs. On a sursauté comme arraché à une singulière irréalité, puis l'on s'est rappelé ce qu'avancent les prospectus officiels : Skikda, ville pétrochimique, troisième grand port d'Algérie après ceux d'Alger et d'Oran.

On s'est alors demandé : pourquoi diable n'a-t-on rien distingué de cette diversité là ? Je réponds : parce qu'on n'a pas remarqué d'apparences qui désignent les abords de Skikda et l'annoncent dans un déploiement de formes et de secrets. On n'a vu qu'une architecture majoritairement atypique où l'œil nu un peu pressé ne s'arrime à nulle prise intime. Maintenant, on cingle vers le cœur de la ville. Vite ! Boulevard Front de mer, baroquement déroulé sur la gare des Chemins de fer, mais bordé d'immeubles altiers que désinfecte de temps à autre la main du peintre en bâtiment. Quelques encablures plus à l'est, l'hôtel Es-Salem et le centre hospitalier, postés de façon pharaonique sur le mamelon « Négrier ».

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Skikda
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"Arpentez la rue Didouche Mourad..."

Evidemment, l'on s'arrêtera tôt ou tard pour reprendre son souffle, étourdi par les rampes d'escaliers, et l'on pressentira de subtiles survivances au creux du lacis. Attardez-vous du coté de l'ex. « Porte de Constantine », peuplée d'entrepôts commerçants : l'humeur industrieuse et la poussière ancienne y flottent encore. Escaladez l'encaissement Est du vallon : vous y flairerez le pin et la torréfaction. Arpentez la rue Didouche Mourad, naguère ourlée de salons et de restaurants particuliers : un fleuve de gens y chemine tout au long des boutiques, à s'engouer de cafés crème et de pizzas. Rejoignez alors la grande place du 1er novembre (ex Marquet), pivot cardinal au pied de l'hôtel Excelsior, médiateur des pôles à mi-distance du bas et du haut où chacun, comme catapulté par un élastique existentiel, revient de jour en jour pour y faire ou n'y rien faire.

La grande erreur pour le touriste ou l'homme d'affaires serait de croire que la ville se visite au pas de course. Or, Skikda a bien davantage à offrir. Encore faut-il la découvrir : lentement. Et là, elle charme, elle se laisse encore aimer par ceux qui savent l'écouter et l'entendre, la voir et la regarder : ruelles en pente forte, cotes escarpées à l'extrême, venelles étroites, sinueuses et grouillantes, escaliers aux allures babéliennes, perspectives étagées du vieux « quartier des Italiens », enchevêtrements fébriles du Marché central et des environs de la mosquée Sidi-Ali-Dib, tout cela évoque la toile d'une Pénélope attendant que l'avenir, soumis enfin, se plie à ses genoux. Caprice urbain dans lequel on se perd avec plaisir, non sans se départir d'un emploi du temps malheureusement chargé.

Le faux minaret du hiératique hôtel de ville

Il y a néanmoins dans la vie des éblouissements qui marquent à tout jamais : par exemple, se retrouver un beau matin à Stora, bourgade distante de trois kilomètres à l'ouest (lire encadré). Et non loin de la fameuse « Voûte Romaine », restaurant gastronomique de grande classe, par-delà la rambarde du Front de mer, à même le clapotis des vaguelettes sur les récifs, découvrir des hirondelles de mer au « plumage » bleuté, à l'envergure aussi grande que celle de martinets vieillissants. Véritable ballet marin que seule la grâce de l'aurore sait, impromptue et fugace, orchestrer en ce lieu si paisible, empreint d'une atmosphère toute méditerranéenne.

Ou bien, un autre matin, par la fenêtre de l'une des chambres de l'hôtel Excelsior, à présent « monument historique » non encore restauré, ni même répertorié ou classé, découvrir, à ses pieds, saisi par tant de magie lumineuse et de beauté austère, le faux minaret du hiératique hôtel de ville. Blanc et ocre sous un ciel sans reproche, d'un bleu intense. Dans le même angle, le vieux port marchand ressemble à un gigantesque navire auquel flocons de nuages esseulés et brise matinale confèrent une immense voilure.

Un mélange de force et de douceur, de rudesse et de finesse

Ainsi, n'a-ton jamais fini de découvrir Skikda, ni les hommes qui y habitent. Le secret du charme de cette contrée vallonnée, humide en l'occurrence, est un mélange de force et de douceur, de rudesse et de finesse. On pense à ces sorbets arrosés de crème chaude...Montagnes à végétation luxuriante, piémonts en cultures, coteaux et plaines abondamment arrosés, pins, chênes-lièges, oliviers, platanes et eucalyptus, forêts parsemées de bruyère dont naguère fut tirée la matière pour la fabrication des pipes "Amiel" de renommée mondiale, tendres couleurs des champs et des vergers au printemps ou à l'automne...

Avec des nuances bien délicates, d'autant plus saisissantes qu'elles accrochent immanquablement les sens. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que cette ville ait été, vers les années 1930, le plus grand port de l'Est algérien. Bien avant Annaba qui, pourtant, connait des traditions urbanistiques tout aussi anciennes. C'était, soulignons-le, l'heureuse époque où Skikda, nantie de deux lycées et d'un aérodrome, régnait sur tout l'arrière-pays. L'époque où, réputée pour ses primeurs et ses agrumes, elle se permettait d'en exporter. Tout cela, bien sûr, grâce à une situation privilégiée qui, dès l'Antiquité, a favorisé son développement.

Mosquée Sidi-Ali-Dib : telle une vigie sur le versant ouest de la ville

C'était, disions-nous, avant que les vicissitudes du temps et de l'histoire lui aient fait perdre quelques-uns de ses précieux atouts...Il en est tout de même resté quelque chose, marquée par cette interculturalité si caractéristique des riverains de la « Mare nostrum » : « Nous sommes des Méditerranéens avant tout. Ici on parle aussi bien italien, anglais, espagnol... ».

Aujourd'hui, bien des habitants de la ville s'adresseront à vous dans un français sans faute, plutôt « châtié » et sans accent. Dans lequel on vous fera remarquer qu'entre autres monuments historiques ou édifices religieux, la mosquée Sidi-Ali-Dib a été construite en 1884, dans le plus pur style ottoman, à la mémoire du saint patron de la ville dont elle abrite toujours les restes et porte le nom ; qu'hélas, cette même mosquée a, sans état d'âme, été détruite entre 1986 et 1993, puis récemment reconstruite... En béton. Piètre copie de l'originale. Au point que la coupole et le minaret rappellent vaguement ceux qui, outre l'érosion du temps, avaient subi les injures de l'homme, les méfaits dus à son inattention. Mais il n'empêche...Du haut de ce sanctuaire, planté telle une vigie sur le versant ouest de la ville, le muezzin insinue toujours, d'une voix grave et calme, qu'à part l'Unique, tout n'est que l'ombre d'un rêve...

Skikda, lieu d'échange plus que de villégiature

C'est pourtant à travers les habitants que l'on apprendra à mieux connaitre et apprécier leur attachante cité. Et là, on plonge au deuxième cercle, celui des êtres. Question à brûle-pourpoint : la ville est-elle sans chair et sans nerfs ? Oh, que non ! On a déjà dressé le diagramme de ses énergies. On a même parlé de sa richesse. Et parce que cette richesse est plus passante qu'enracinée, je suggère que Skikda, en ce début de 21e siècle, soit lieu d'échange plutôt que de simple villégiature.

Effet d'ouverture ? Les Skikdis, partout où on les croise, semblent devenus plus "liants", plus spontanément bavards avec les étrangers à la ville. Peut-être parce qu'ils ont intégré cette habitude du tourisme estival et des rushes qu'il suscite chaque année ? Mais c'est aussi, sans aucun doute, un trait de caractère. Prenez la peine de les approcher, de leur témoigner une véritable sympathie, dénuée de cet air de condescendance avec lequel certains visiteurs abordent les autochtones...vous aurez, en retour, leur amitié. Et votre vision de la ville, méditerranéenne par excellence, en sera heureusement modifiée.

Un écrin de montagne propice et de bleu marine

Surtout, il faut flâner dans Skikda, se laisser porter par la ville, au hasard des rues, des placettes, de jardins publics en boulevards, de points de vue dominants en routes panoramiques, sans vouloir se forcer à avaler en quelques heures ce qu'on aurait pu lire dans tel ou tel guide. Car Skikda, inlassablement, déroule, intime et ardente, statique et mobile à la fois, un film vibrant, émouvant et fragile. Avec et par la ville déferlent, flux et reflux civilisationnels, des pans d'histoire du peuple algérien -que dis-je ? - des peuples méditerranéens !

En l'actuelle cité, jamais Tsaf-Tsaf la libyco-punique, Rusicada la romaine (lire encadré), Philippeville l'européenne n'ont cessé de survivre. Même lorsque, vers l'an 533 de l'ère chrétienne, les troupes vandales tentèrent en vain de réduire la ville en poussière. Même quand, le 4 août 1914, tonna, sur le port fraichement achevé, le canon du bateau cuirassé allemand « Goeben ». Et, avec lui, la déclaration de la première guerre mondiale ! Même lorsque, pour la seule journée du 20 août 1955, Skikda eut à déplorer le massacre de 12.000 victimes parmi les siens. Inamoviblement blottie dans un écrin de montagne propice et de bleu marine, elle ne cessa de naitre, de renaitre. Et, riant et pleurant, donne toujours à ceux qui l'aiment la musique et le souffle inextinguibles d'une âme intemporelle.

L'impuissance autochtone de voir, de dire et d'être

Tel est, aujourd'hui, d'un lieu qui, paradoxalement, n'inspire jamais de littérature précisément urbaine, l'abandon pur et simple. Ainsi parait l'énigme, et nous glissons en pure fiction qui se manifeste en magma d'hypothèses : comment expliquer l'impuissance autochtone de voir, de dire et d'être ? L'ingénuité paysanne dont Skikda s'engrosse chaque jour, « jour » de marché sur les trottoirs ? Le prix de la méticulosité mentale ? On pensera pour finir : Skikda s'évanouit jusque dans son troisième cercle, celui des sèves et des cœurs. Skikda, ville d'étrangers sans cesse visitée par les siens ! Eh oui, un principe évacue prodigieusement cette communauté de soi puis l'y ramène, et tout discours à son propos fond nécessairement sur la langue. On n'en aura retenu que ces faits, disais-je, Skikda de son appellation romaine Rusicada, ancien comptoir phénicien...Puis l'on vieillira. Cela prendra du temps.

En quittant cette ville, on se sentira coupable, sans trop savoir de quoi. On se sentira pénétré d'une violence extrême et pourtant niée. On s'étirera vers de légers ailleurs, en flamboyant jusqu'aux os. Jusqu'à Alger où d'autres préoccupations attendent, pas toujours comme on les a laissées, d'être reprises en charge. Des certitudes aussi. En somme, le quotidien.

(*) On peut faire le rapprochement phonétique entre le nom actuel de la ville, Skikda, anciennement Ras-Skikda, et son appellation antique, Rusicada

Stora, entre mer diaphane et ciel complice

Entre la station balnéaire de Stora et son inamovible phare, serpente, aménagé à flanc de falaise, un sentier fort étroit. Mais qui malgré tout autorise d'agréables randonnées.

Il est vrai que c'est le seul parcours qui relie l'agglomération à la traditionnelle tour blanche surmontée, il va sans dire, du cône vitré d'où fuse, à maints égards rassurant, le fameux rayon lumineux.

Quatre mètres plus bas, c'est l'onde marine qui sans cesse s'insinue dans les fissures des récifs. Tantôt bordée par un ruban de sable fin, elle est, en de nombreuses et confortables criques, d'une limpidité telle qu'elle incite immanquablement à une baignade improvisée, à une plongée sous-marine ; ou tout simplement à une partie de pêche à la ligne.

Au premier plan, une maisonnette. Presque accrochée au ciel. Ou plutôt est-ce l'inverse ? Notre construction repose, frêle équilibre, sur un socle-promontoire aux abords escarpés. Construction somme toute semblable à celles qui parsèment les deux rives de la Méditerranée : tuiles d'un rouge terre de Sienne, fenêtres à balconnets garnis de bacs à géraniums, courettes ombragées...

Le tout, fraichement repeint aux couleurs locales, est ostensiblement drapé de foisonnants entrelacs de plantes grimpantes et de ferronnerie d'art. Décor typiquement méditerranéen en ce qu'il rappelle, disions-nous, quelque demeure de rivage grec, espagnol ou napolitain.

Pas un nuage, pas même un soupçon de halo : le ciel, couleur pervenche, est comme posé sur le sommet du phare tout proche, que l'on peut admirer en arrière-plan. Début novembre, et pourtant rien n'indique encore que nous sommes aux portes de l'hiver. En contrebas du petit pont qui permet d'accéder à cette précieuse vigie des mers, une minuscule barque ballote, tel un balancier de métronome, au gré d'une légère brise marine. La barque du gardien.

Depuis quelques années déjà, de moyens et petits établissements hôteliers voient le jour à Stora. L'agriculture, pour sa part, n'est pas en reste, quoique bénéficiant de peu de surface utile. Et même si la main d'œuvre locale rechigne parfois devant les conditions de travail physiquement éprouvantes, la station balnéaire garde de sérieux atouts. Bien entendu pour peu que, face à tant de splendeur naturelle, l'homme sache se comporter avec respect de son environnement.

Quand le marbre de Fil Fila habillait les palais de l'Antiquité

On savait, certes, que les mines de marbre de Fil Fila (Skikda) avaient été abondamment mises à contribution par l'empire romain pour embellir les palais et villas de ses tribuns.

Néanmoins, ce qu'on ne savait pas, c'est que des chercheurs américains, sur invitation de l'Agence nationale de géologie et de contrôle minier, sont venus récemment en mission en Algérie où ils ont prélevé des échantillons de marbre dans pratiquement toutes les mines et carrières du pays, mais aussi sur des reliques conservées dans les musées nationaux d'antiquités.

L'équipe en question, qui s'intéresse à l'histoire et à la géographie du marbre, a pu établir des corrélations inattendues, sinon surprenantes. Elle a ainsi pu déterminer que le marbre dit « greco scritto », un marbre blanc utilisé comme revêtement des thermes romains antiques de Chieti, en Italie, provient en réalité de plusieurs carrières d'Algérie.

Quant au marbre du cap de Garde, dans la région d'Annaba, il a été identifié dans des sites antiques de Tunisie (Le Kef, Kairouan, Carthage...) mais aussi en Italie (Cinitile, près de Nola, Campania et Sainte Agathe à Ravenne et Ostie).

Plus étonnant encore concernant l'époque contemporaine, le marbre de Bou Hanifia a servi, aux Etats-Unis, à embellir un gratte-ciel prestigieux, le Chrysler Building. Mais ce marbre-là était jusque-là étiqueté « Marocco marble ». Mieux encore, des parements en marbre, abondamment utilisés lors de la réhabilitation en 1814 des bâtiments de la Maison Blanche à Washington, portent les couleurs emblématiques de l'onyx de Ain Smara (Constantine).

Toujours aux Etats-Unis, le marbre décorant le célèbre « Rockfeller Center » vient des carrières de Kristel (Oran). Enfin, les marbres de Fil Fila (Skikda) dont on sait la notoriété, étaient recherchés pendant l'époque romaine pour leur qualité exceptionnelle dans le domaine de la sculpture.

A noter que les enquêtes de l'équipe américaine ont donné lieu à des présentations dans diverses conférences internationales.

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