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Salah le plasticien, versus Hioun le graveur

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SALAH HIOUN
Kamel Bouslama
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Après quelques années d'absence, Salah Hioun est revenu récemment à Alger dans une somptueuse exposition en galerie. Et, cette fois-ci, c'est la Galerie El Yasmine, située à Dely Ibrahim, qui a eu le privilège d'accueillir les œuvres de l'artiste.

En fait, Salah Hioun ne vient pas de loin, car il vit actuellement à Cherchell. Pourtant, les quelques 100 km qui séparent Alger de Cherchell sont à bien des égards plus lourds de conséquences que les centaines de km existant entre Alger et Paris ou Montréal, ou même Tokyo, où l'artiste a déjà exposé.

Car qui parle "art plastique", que ce soit à Alger, à Lisbonne ou à Dakar, est censé être "branché", connaitre la mode, fréquenter le petit monde (de l'art), ne pas ignorer les "lois" qui le régissent.

Salah Hioun ne fait pas partie de ce monde-là. Même si, au fond, il ne le connait que trop pour y avoir souvent résisté...C'est volontairement aussi qu'il a choisi de vivre à Cherchell (Son épouse y est directrice du musée des Antiquités de la ville). Il s'y est intéressé aux deux musées de la ville et à leurs collections de superbes statues et mosaïques romaines, y a succombé au charme subtil des belombras de la grande place y attenante, cultivé le goût de la sérénité que rares les villes comme l'ancienne capitale de Juba II (lui aussi roi autant que savant et artiste) possèdent ; avec, en prime, une aura de sanctuaire miraculeusement préservé à travers les siècles.

Il n'est d'ailleurs pas étonnant que cette sérénité cherchelloise ait inspiré l'artiste dans le choix de l'intitulé de son exposition algéroise : "Sérénité".

Pour Salah Hioun donc, la "confrontation" Alger-Cherchell est en quelque sorte le symbole de celle de deux mondes -celui de l'Art et celui de la réalité sociale- qui font son univers depuis plus de quarante ans. C'est à la frontière de ces deux mondes parallèles, bien distincts, bien que séparés par aucune barrière tangible, que se situe son terrain d'action. Pour ainsi dire c'est à cheval sur cette frontière, tendant tantôt vers l'un et tantôt vers l'autre bord, d'après les lieux et les circonstances, mais le plus souvent brouillant les cartes et les pistes, qu'il travaille depuis tout ce temps.

Salah Hioun n'est pas un artiste méconnu en Algérie, loin s'en faut. Etablie de longue date, sa notoriété a, depuis belle lurette, dépassé les frontières. Après les récentes éclipses dues à quelques soucis de santé, il a bien voulu exposer à la galerie El Yasmine. Pour lui, il ne s'agit pas de se faire prier. Mais depuis toujours, il revendique, en tant qu'artiste, une liberté d'action et d'expression que le monde de l'art, en tant que phénomène politique et social, n'aime pas toujours accorder.

Et si cette exigence entraîne souvent des conséquences non négligeables, au moins Salah Hioun sait-il -et le monde de l'art le sait avec lui, ainsi que ses amis- que ce qu'il a fait, il l'a entrepris en toute lucidité. Par cette attitude quelque peu non conformiste, à la limite dérangeante mais intègre, l'artiste introduit dans le contexte de l'art un sujet de réflexion valable.

Au fond Salah Hioun ne revendique rien, il "est" artiste !

Pourtant, rien n'est simple pour celui qui pratique aussi l'art et la technique de la gravure. On peut d'ailleurs se demander si Salah Hioun se camoufle en artiste plasticien, alors qu'il est aussi graveur, ou bien si le contraire est vrai. En fait, il revendique le statut d'artiste, mĂŞme s'il s'est dit par moments "artiste plasticien qui veut Ă©galement ĂŞtre artiste graveur".

Mais il n'est pas dupe : il sait d'une part, que la nature même du terrain où fleurit l'art permet de le miner, tandis qu'il sait également et -pour s'y être essayé- peut-être même mieux que quiconque, que le paysage de la réalité sociale n'est pas prêt à changer radicalement. Au fond il ne revendique rien. Il "est" artiste ! Même si quelquefois on est en posture de se demander si, en surimpression, graver des objets de récupération en guise de participation à une exposition relève de l'art plastique ou de la gravure proprement dite...

Il faut dire que l'artiste n'est pas "né de la dernière pluie". Alors qu'il était étudiant à l'ancienne Ecole des Beaux-arts d'Alger durant les années 1950, il a découvert, ébloui, des années d'exposition d'art moderne. Plus tard, il a vu toutes les expositions des galeries contemporaines ici et là, à Alger, à Limoges et à Paris. Et depuis, il a suivi tout ce que l'histoire de l'art, tant en Algérie qu'à l'étranger, a compté comme événements majeurs. Du coup s'est posée pour lui, vraisemblablement vers la fin des années 60, la question importante, obsédante même pour tout artiste in spe : que peindre, que faire, qu'ajouter encore à toutes ces étapes marquantes de l'avant-garde artistique, quel "isme" inventer ? N'oublions pas, bien entendu, la suprême et lancinante question : que faire pour devenir également un grand artiste, un artiste reconnu ?

Il y a de cela aussi dans Salah Hioun. Peut-ĂŞtre est-ce mĂŞme l'une des principales raisons pour laquelle l'artiste n'est pas devenu, comme tant d'autres pairs, un ordinaire "travailleur social" de l'art.

Que faut-il entendre par là ? Que Salah Hioun aime l'art, c'est incontestable. Mais de façon circonspecte, pondérée. Quelque soit la nature de l'événement artistique, quand il est invité à y exposer, il accepte certes, mais tout en se disant, en son for intérieur, avoir à l'esprit que "toute exposition, en musée ou en galerie, n'a, depuis longtemps, plus aucun sens mais qu'on y participe néanmoins".

Participer... à défaut d'autre chose. Tout cela pourrait paraître bien pessimiste. Pourtant la démarche de Salah Hioun est loin d'être pessimiste. Elle est seulement rationnelle, discerne mentale, ce qui n'est pas toujours suffisamment compris dans son entourage. Rien de plus positif, par exemple, que son engagement didactique-social, auquel il n'a jamais renoncé, ouvrant ainsi grandement les portes d'un monde inconnu -celui de l'art- à certaines catégories de gens.

Cela aussi fait partie de l'œuvre de Salah Hioun. En fait, Salah Hioun l'artiste plasticien et graveur et Salah Hioun, l'être humain et social, à l'humilité proverbiale, ne font toujours que Salah Hioun. Même si parfois ils se dédoublent, pour mieux se juger mutuellement et relativiser ainsi leur importance.

Au-delà de toute redite donc, de toute formulation usée, Salah Hioun allie la rationalité formelle à la dérive arbitraire. Pour tout dire il interroge, avec une intensité de plus en plus exigeante, la lumière et ses innombrables faisceaux. A contempler donc son œuvre non comme un aboutissement, mais bien plutôt comme une nouvelle étape prometteuse des arts plastiques et de la gravure en Algérie. Et bien entendu au-delà de nos frontières.

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