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Incivisme, négligences, atteintes à l'environnement, le syndrome algérien (1ère partie)

Publication: Mis à jour:
ALGERIA TRASH
AFP via Getty Images
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"Le principe est simple : à vouloir être coûte que coûte à l'image de nos dirigeants, mais à défaut de pouvoir être comme eux au dessus des lois, eh bien, nous autres gens du peuple faisons tout pour les contourner..." (K.B)

La COP 21 de Paris ? C'est déjà du passé, penserait-on. Mais, à bien y réfléchir, son impact médiatique reste indéniable pour l'humanité. D'autant plus indéniable que survient forcément, dans notre entendement d'Algériens, une interrogation à brûle-pourpoint : cet impact va-t-il permettre, tel un déclic salvateur, que notre regard, jusque là éteint, se décille enfin et que nos frêles consciences, jusque là figées, réalisent et admettent que nous accusons un retard énorme, voire incommensurable en matière de protection multidimensionnelle de l'environnement ?

Admettrons-nous aussi, face à l'implacable évidence, que notre esprit, envers et contre tout, n'a pas suivi la coulée mondialiste en temps opportun ? Que, bien au contraire, nous avons toujours été, jusque-là, à contre-courant des normes universelles, pour ne pas dire de la mondialité, sous ce fallacieux prétexte que nous avions nos propres "constantes nationales" et qu'elles nous suffisaient amplement ?

Maintenant que le mal est fait, et malheureusement de longue date, ne ce serait-ce pas une "mission impossible" ou presque que de vouloir le guérir ? A tout le moins "l'exorciser" ? Ne serait-ce pas un peu comme si, en l'état actuel des choses, il s'agissait de poser un cautère sur une jambe de bois ? Il serait extrêmement difficile, en effet, de faire changer les mentalités en un tour de main, d'autant que nous sommes tenus, désormais dans l'extrême urgence, de cesser de nous fourvoyer dans cette attitude grotesque qui consiste à continuer d'agir, comme par le passé, sur les effets de ce mal, tout en continuant d'en encourager les causes.

En termes clairs il va falloir d'abord : se remettre foncièrement en question ! Et le plus sérieusement du monde ! Ensuite, de façon méthodique et soutenue, consentir à déployer des efforts presque surhumains, voire titanesques et surtout dans le bon sens. Il va falloir, en l'occurrence, mettre en œuvre des moyens matériels et financiers considérables, les inscrire dans la durée, pour espérer peut-être rattraper ce retard dans un peu moins de deux décennies, dans le meilleur des cas dans une seule et, par la même, se (re)mettre quelque peu au diapason des normes et exigences internationales.

Nous manquons encore crucialement de culture minimale en matière d'environnement.

Et puisque nous sommes pour ainsi dire dans "l'œil du cyclone" environnemental, pourquoi tant d'efforts, tant de moyens, et une action aussi soutenue dans le temps et dans l'espace ? Parce que, voyez-vous, les alertes maintes fois répétées et le constat implacablement cinglant, pourtant maintes fois établis de longue date par de nombreux lanceurs d'alerte crédibles, ne cessent à présent de confirmer de façon amère qu'en dépit des promesses creuses et des discours-trompettes serinés officiellement par nos responsables politiques depuis des décennies (1), nous n'avons toujours pas été -et nous ne le sommes toujours pas- à même de résorber ce retard, devenu forcément chronique, car consubstantiel au système prévalent. Un système dont on sait à présent et de façon notoire qu'il est, précisément dans le cas algérien, identifié comme étant un paradigme négatif, précisément parce qu'il est (re)producteur de la rente par la rente. Et là, c'est tout dire...

C'est dire, de triste évidence, que nous avons incommensurablement désappris depuis les années 1970. Bien entendu sans trop nous en être rendus compte au commencement ; particulièrement en matière d'éducation civique à laquelle on a, entretemps et sans aucun scrupule, substitué l'éducation religieuse ( 2) dans les programmes scolaires. Résultat prévisible des courses : nous ne sommes même plus en mesure, à présent, non seulement de respecter ne serait-ce que le temps de dépôt, et par la même, de collecte de nos ordures ménagères, mais pis : nous les déversons à qui mieux mieux, dans n'importe quel coin de rue, sur n'importe quel trottoir, pourvu que l'on ne soit pas trop dérangé, par un regard "inopportun", dans l'accomplissement d'un aussi "noble" acte civique. Après quoi et dès que nous y avons été enjoints par l'appel à la prière, nous nous empressons de nous rendre à la mosquée la plus proche pour tenter de nous faire absoudre de nos péchés quotidiens.

Il va sans dire, à quelques exceptions près, que nous autres Algériens, à tous les niveaux de la hiérarchie sociale, manquons encore crucialement de culture minimale en matière d'environnement. Principalement dans notre rapport à la nature dans toute sa biodiversité. Nous manquons énormément, en effet, ne serait-ce que de ce tant soit peu de discipline d'abord en matière d'hygiène. Et, cela va de soi, de respect de notre propre environnement. Il faut dire aussi, à la décharge de nos hauts responsables, que des décennies durant, le secteur en question a été le parent pauvre des tous les secteurs d'activité nationale, le ministère ou le secrétariat en charge de ce secteur ayant été jusque là, soit géré avec une légèreté déconcertante, soit dilué carrément dans d'autres "super" ministères...

Nous n'avons pas été, depuis 1962, à la hauteur de nos ambitions les plus élémentaires.

Là aussi les résultats prévisibles des courses, nul besoin de les énumérer. Chaque jour que Dieu fait, ils sont tangibles, on les voit à l'œil nu et ce, à l'échelle de tout le territoire national. Où qu'on se trouve, où qu'on se déplace, ils sont incontournables ! On les subit à notre corps défendant : d'ouest en est et du nord au sud, le pays, en dépit de son immense étendue pour une population plutôt moyenne, est visiblement, non pas jalonné, mais submergé de déchets de toutes sortes, aux abords des routes et même au-delà ; avec tout ce que cela peut donner comme raison de craindre pour le cadre de vie et, par la même, pour la santé de la population.

Mais ce n'est pas tout : cela va de ce trop plein de déchets à des menaces moins visibles peut-être, mais encore plus sournoises et plus réelles car plus dévastatrices : déchets dangereux et spécifiques non pris en charge, à l'exemple du milliard de piles annuellement jetées dans la nature -avec les terribles conséquences que l'on devine- en passant par les mille et un défis qu'impose d'ores et déjà la révision, graduelle certes mais soutenue, de notre modèle de consommation énergétique trop pollueur, trop coûteux et menaçant aussi la santé de millions de nationaux.
A cet égard, Il faut bien admettre que, tant au plan de l'éducation nationale que de la culture, nous n'avons pas été, depuis 1962 et pour diverses raisons, principalement d'ordre idéologique, à la hauteur de nos ambitions les plus élémentaires. Ambitions novembristes en l'occurrence. Nous sommes même restés piteusement bien au-dessous. C'est à se demander, aujourd'hui, s'il ne nous aurait pas fallu plutôt un ministère de la Rééducation Nationale pour corriger, redresser tous les dévoiements et déviances de toute nature commis çà et là, sciemment ou non et ce, durant bien des décennies, pour ne pas dire durant bien des générations.

Car non seulement nous n'avons pas été, au terme de plus d'un demi siècle d'indépendance, en mesure de nous hisser dans ce domaine, ne serait-ce qu'au niveau des pays européens les moins nantis des années 1960, à savoir le Portugal, l'Espagne, l'Italie ou la Grèce, de faire briller à leurs yeux nos talents et notre humanité ; non seulement l'humanité ne s'est guère améliorée à notre contact ; non seulement nous n'avons pas su inventer ce qui aurait pu rendre notre sort plus supportable ; non seulement nous n'étions pas capables de nous ériger en modèles positifs pour les autres, mais, entre nous soit dit -et c'est ce qui est bien plus grave- nous nous sommes rendu la vie impossible ! Et là encore, il nous a fallu en rabattre...

Des décennies durant, le seul problème, paradoxalement, était qu'il n'y ait «pas de problème».

Eh oui, à force d'erreurs monumentales maintes fois répétées, cette dégringolade si rapide, si bas au palmarès des nations, cet opprobre pourtant si prévisible pour les esprits avisés nous laissent, jusqu'à ce jour, incrédules, pantois. Une part de nous mêmes refuse de le reconnaitre, et il y a dans ce refus l'orgueil chimérique de ceux, désormais nombreux, qui se prennent pour une race de néo bourgeois, voire d'"aristocrates" (3) et "préfèrent voir autour d'eux leur monde s'effondrer plutôt que de laisser égratigner le costume qu'ils portent gauchement. D'un geste méprisant, ils époussettent l'infime poussière tombée sur leur manche immaculée, tandis qu'autour d'eux tout croule dans un amas de souillures".

Sur notre méridien les gens, de toute évidence, se plaisent, non à ce qu'on leur dit ce qui est réellement, mais ce qu'elles espèrent...Ce qui est ? Cela pose problème, et les problèmes sont toujours importuns, malvenus, indésirables. Des décennies durant, le seul problème, paradoxalement, était qu'il n'y ait "pas de problème". Quoiqu'il arrivait, même une inondation, il ne se passait rien, rien qui tirât à conséquence. Dès qu'il y avait problème, il fallait surtout dire qu'il n'y en avait pas. L'Algérie, d'ailleurs, n'était-elle pas parmi les pays les plus privilégiés ? Quelle nation tiers-mondiste pouvait se comparer à la notre ? L'Histoire était là pour en juger. Quand on s'appelle l'Algérie et qu'on le passé qu'on a, on n'a pas peur d'affronter l'avenir...

Du coup, quiconque montrait du doigt un problème, si infime soit-il, attirait le regard sur lui, non sur ce qui n'allait pas. Quiconque émettait un doute passait pour un réactionnaire ou un contre-révolutionnaire, quand ce n'était pas tout bonnement un pro sioniste ou un «Hizb França ». Pensez donc, quand on est un «bon citoyen» (4), on ne considère que ce qui va. On vous pardonnait, à la rigueur, d'être voleur, violeur, assassin, escroc, charlatan, imposteur, usurpateur, alcoolique, corrompu, corrupteur, prévaricateur, maitre-chanteur, opiomane, homosexuel, pédophile ou militant islamiste radical dans la vie, on vous pardonnait, à la limite, d'avoir commis une intelligence avec un nationalisme étranger, ou d'avoir les mains encore tâchées du sang des victimes du terrorisme islamiste, mais on ne vous pardonnait jamais de voir clair. Pour tout politicien au pouvoir, tout allait -ou plutôt tout devait aller- pour le mieux dans la meilleure des Algérie(s) possible(s). Tel a été en tout cas, des décennies durant, le rôle propagandiste de l'Etat-ex parti unique des années 1960-70-80. Et ça continue ainsi "ad vitam aeternam" (à jamais et pour toujours), bien entendu sans le moindre soupçon de changement à ce jour.

Nous continuons toujours de déverser nos ordures à tout moment de la journée dans nos rues

En vérité, nous n'aimons que ce qui nous est habituel, familier, sempiternel. Bref, nous n'aimons que ce qu'on connait. Ou plutôt, que ce que les institutions en question ont bien voulu nous faire connaitre, de façon répétitive, comme dans un conditionnement psychologique : autrement dit, dans la foulée, plus de superficiel que d'authentique, plus de superfétatoire que d'essentiel, et toute la théâtralité qui va avec ... Nous n'aimons, en fait, que trop le coté frivole de l'existence : les flatteries, les cortèges, les médailles et les rubans officiels, les haies d'honneur, les cérémonies, le lustre, les acclamations. Bref, nous aimons tout ce qui brille, même si, en notre for intérieur, nous nous doutons bien que tout ce qui brille n'est pas or.

Mais nous continuons toujours de déverser nos ordures à tout moment de la journée et à ciel ouvert dans nos rues, quelque fois à partir des étages d'immeuble et jusque dans les places publiques où ont été récemment installées des vasques à plantes et fleurs, transformées aussitôt, du moins pour la plupart d'entre elles, en poubelles par défaut.

A notre décharge, nous ne daignons même pas réparer nos lampes grillées, encore moins nos enseignes lumineuses endommagées, nos réverbères brisés et nos trottoirs défoncés qui, dans le meilleur des cas, ressemblent plutôt à des parcours de combattants. Bref, dans une capitale comme Alger où on compte un peu moins de... douze urinoirs publics fonctionnels, répondant aux normes, pour près de...cinq millions d'habitants !, nous nous complaisons dans notre indifférence à marcher, parfois à faire des slaloms sur des trottoirs défoncés ou rapiécés à n'en plus pouvoir, à peine praticables la nuit tombée, de surcroit dans un décor naguère urbain mais entretemps ruralisé à l'extrême, voire clochardisé. Cette réalité là, nous ne la voyons pas. Elle ne nous intéresse pas !

Plutôt que de nettoyer les vitrines poussiéreuses -au point de devenir opaques- et les auvents loqueteux de nos magasins, de déboucher nos égouts, nos avaloirs et les gouttières de nos toits qui débordent à chaque averse, et de nous occuper de notre voirie, plutôt que de faire réparer par l'APC les dessous de nos balcons qui s'écroulent par pans entiers sur les passants, plutôt que de ne pas piétiner nos plates-bandes, de ne pas laisser pendre sur nos façades des guirlandes d'écheveaux électriques, plutôt que de déposer et collecter régulièrement les détritus qui s'amoncellent et pourrissent dans les coins de nos rues et ruelles, plutôt que de cesser de déverser, à partir des étages, nos eaux usées sur les passants et nos détritus dans les rares lacs et plans d'eau que le pays possède, nous sommes persuadés, campés en cela dans notre "vertueux" et non moins pathétique entendement de musulmans b.c.b.g (5), du prestige de notre culture malmenée, de notre religiosité surfaite, de notre vigilance qui, pourtant, confine insidieusement à une curiosité voyeuriste, malsaine. Et nous nous vantons, souvent avec arrogance et suffisance, du luxe défraichi de notre "identité" culturelle, à laquelle on a allègrement fait sauter le "r" pour en faire, en définitive, un ersatz purement cultuel.

Nous vivons, à nous y méprendre, dans un état permanent de ni guerre ni paix

En fait, nous passons le plus clair de notre temps à nous épier méchamment les uns et les autres, nous nous empêchons carrément de vivre, nous saccageons "allègrement" notre décor quotidien, mais nous croyons porter en nous la lumière de l'Histoire. Nous édifions des "châteaux" de laideur, mais nous flattons la beauté de notre mémoire collective. Pourtant, chez nombre de nos compatriotes, la relation avec autrui a tout bonnement été réduite, depuis belle lurette, à une véritable relation d'affrontement : une relation récurrente, pour ne pas dire pérenne.

Nous vivons, à nous y méprendre, dans un état permanent de ni guerre ni paix qui ne dit pas son nom. Nous avions cru que la politique, à défaut d'être un art, était un conte de fées, sans nous rendre compte que la "limousine" de luxe du tard-venu officiel (6) n'était, en fait, qu'un "radeau de la méduse" à la dérive. Pour tout dire, Nous autres Algériens devrions être protégés de nous-mêmes d'abord, car nous sommes de loin notre premier ennemi, en tout cas bien loin avant la sinistrement notoire "main de l'étranger" (Lire encadré intitulé "Chez nous, l'homme politique se croit fait pour la haute voltige).

Chez nous, l'homme politique se croit fait pour la haute voltige

A la afin de la première partie de ce commentaire, j'écrivais que nous avions cru que la politique, à défaut d'être un art, était un conte de fées, sans nous rendre compte que la "limousine" de luxe du tard-venu officiel n'était, en fait, qu'un "radeau de la méduse" à la dérive.

La politique donc, qui au départ nous paraissait la chose la plus belle et la plus noble du monde, s'est entretemps encombrée de trop nombreux aléas, de trop nombreux facteurs imprévus, de trop nombreux impondérables : elle s'est laissé empêtrer dans d'insoutenables et "inadvertantes" tâches triviales, dans des corvées dites ou supposées municipales, dans des faux-semblants erratiques de gestion de quartiers, dans des répétitions harassantes, des pesanteurs et des forces d'inertie imprévisibles. Bref, dans des montagnes d'incurie, de cauchemars d'hygiène, de désenchantement implacable : où tout, sans cesse, est à refaire, où demain trouve les choses dans le même état qu'hier, où le chaos et la paresse l'emportent sur le travail bien fait et le soin soutenu.

Au contact de ce réel trop compliqué pour ces officiels, parce que trop terre à terre, la politique de la "limousine" de luxe ou de la "chroma" parlementaire n'est plus du tout une idée, encore moins un rêve, ni même la haute opinion que nous avions jusque-là de nous-mêmes. Contre toute attente rationnelle, contre toute logique formelle, parce que relevant tout simplement de l'entendement humain, elle est, contre tout bon sens aussi, devenue forcément ce labeur d'assainissement qui ne réussit jamais, cette réparation perpétuelle et vaine, ces dégradations inexorables telle une malédiction de nos ancêtres, ou peut-être même d'essence "divine", cette victoire fataliste du délabrement, ce triomphe ironique, insidieux du laisser-aller qui contribue à clochardiser inexorablement notre environnement contre toute bonne volonté citoyenne, ce bricolage aveugle, ce rafistolage désespérant, cette propreté souillée, cet espoir dégoûté, cet effort avorté, cette épuisante persévérance qui se lasse de persévérer, ces bras ballants, ces yeux béants, cette panne chronique de volonté citoyenne. Et, en définitive, ce soupir à fendre l'âme, de désespoir, de résignation et d'ennui.

La politique, chez nous autres Algériens, c'est, en quelque sorte, devenu de la haute voltige. Mais sans les hauts voltigeurs (7). Conséquence prévisible, elle ne veut évidemment pas condescendre au réel, qu'elle trouve trop terre à terre. Dans la majorité des cas l'homme dit politique, autoproclamé ou non, n'aime pas trop le terrain, il n'aime pas le fastidieux travail journalier. L'effort lui répugne. Il se croit fait seulement pour les plus grandes choses, pour les grandes tribunes nationales et forums internationaux, les banderoles, les discours et les inaugurations. En quelques mots, nous y voilà : il se croit fait pour la ...haute voltige. Il aime couper les rubans, poser la première pierre et donner des poignées de main. Aussitôt après, comme de bien entendu, il s'en désintéresse. Il déteste le suivi, l'entretien, le souci de perfection. Le coup de pelle, c'est une seule fois, et pour la circonstance. Il n'aime pas cultiver méthodiquement son jardin.

Le toit de sa maison fuit depuis la dernière averse ? Il le laisse fuir. Une vitre est cassée ? Il la fait obturer avec n'importe quoi. Sa femme, qui se tue du matin au soir, le querelle pour son apathie ? Il se sauve au café, au bar ou au salon de thé. Ah ! La politique redevient merveilleuse au café, surtout si elle est assortie d'assertions enflammées sur ces deux autres et incontournables lieux de "culte" que sont la mosquée et le stade : elle est la poésie de la conversation et des bons mots, des théories révolutionnaires, des vues lumineuses de l'esprit. Et, pour reprendre les lieux communs, de la victoire contre l'Occident et Israël, de la résistance aux Américains et à leurs diaboliques valets saoudiens et qataris...

L'état lamentable de nos routes et trottoirs périclite et interpellerait "illico presto" les consciences sous d'autres cieux ? Ici, il ne nous tourmente pas, et l'on se contrefiche, dans la plus grande indifférence, du nombre de blessés, de tués. Les enfants jouent dans des ruelles insalubres ? On se dira malgré tout, bras croisés, l'œil concupiscent ou l'air arrangeant, qu'il faut bien que ces enfants se défoulent quelque part. Des "parkingueurs" autoproclamés attendent-ils, gourdin au poignet, que vous ayez fini se stationner pour vous "racquetter" ? Là aussi on rétorquera, pour leur insoutenable défense, qu'il vaut mieux cette situation que pire, à savoir la répression qui les "inciterait" à voler ou à vandaliser. Et, bien évidemment, à saccager davantage les rares parcmètres récemment installés, entre autres à la rue Larbi Ben M'hidi. Des chenapans élevés dans le formol de l'incivisme, de l'inculture et de l'intolérance crachent-ils sur les passants et leur jettent-ils des mégots et des boules de "chemma" à partir des balcons d'immeubles ? Allez dénoncer cela au commissariat de quartier le plus proche et, sauf si je ne m'abuse, on vous toisera comme si c'est vous qui venez vous constituer prisonnier, après avoir commis le plus abominable des méfaits.

Le café maure, le salon de thé, le bar et même les rares bancs publics où l'on s'assoit quelquefois sont plus malpropres que jamais ? Les laveurs de voitures, méprisant la sécheresse dont ils se doutent bien qu'elle frappera immanquablement les générations futures, laissent couler l'eau des robinets qu'ils ne ferment pas ? Des tapageurs nocturnes en mal de jactance se défoulent en s'interpellant d'un trottoir à l'autre après minuit ? Des automobilistes qui, pour contourner un embouteillage sur un couloir mitoyen à celui du tramway, se permettent de rouler sur le tracé même de ce tramway(8) et ce, en dépit de toutes les catastrophes que leur geste peut engendrer aussitot? Et après ? Qui s'en soucie ? qui s'en offusque ? Tout cela nous laisse indifférents, tout cela nous laisse froids.

Mais on sait s'échauffer les sangs et l'esprit, voire gonfler les "biscoteaux" sur les sujets de prière accomplie ou pas, de politique mondiale ou de football européen. Sur ce(s) terrain(s) là, nous sommes inclassables ! Ce sont d'ailleurs les seules choses qui nous excitent, nos vraies vocations. On met autant de passion dans le verbe "footballistique" ou religieux que d'indifférence pour presque tout le reste. La terre autour de nous peut trembler à la limite, la mer se soulever, la foudre tomber sur nos tètes, nous restons perdus dans notre docte expertise en les matières, dans notre jactance, dans notre grandiloquence, absorbés en cela par l'énergie invisible d'une plus haute mission.

(*) D'après Hélé Béji, "Nous, décolonisés", Edition Arléa , Paris 2008

Notes :

(1) discours à caractères o combien démagogique et populiste
(2) soumise, urbi et orbi, au contrôle de l'autorité de la Sunna.
(3) des "beggarines" en réalité
(4) expression remplacée depuis peu par un "bon musulman" et ce, pour une finalité idéologique évidente
(5) musulman bon chic bon genre (b.c.b.g.)
(6) en fait, du parvenu officiel.

(7) entendre par là au sens politique du terme. Donc rien à voir avec les hauts voltigeurs des cirques dont le métier est tout à fait respectable.
(8) comme ce fut récemment le cas, rapporté par la presse, rue de Tripoli à Hussein Dey

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