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Flânerie printanière dans Béjaïa l'intemporelle (1ère partie)

Publication: Mis à jour:
BEJAIA
Kamel Bouslama
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Ayant la réputation d'être bien protégée par son immense baie, l'une des mieux abritées du Bassin méditerranée, la ville de Béjaïa ressemble à un sanctuaire, tant la mer y semble toujours calme. L'air y est d'une pureté originelle et la dimension de chaque élément est parfaite.

Dans ce site où la nature est encore miraculeusement accessible, la ville s'inscrit avec une netteté charmante, se délimitant d'elle-même. Il faut dire que Bejaia a ce précieux avantage d'être une ville à dimension humaine, à la mesure de l'homme, un univers où l'on peut aimer vivre en ignorant le stress et autres contingences de la vie au quotidien.

Venant de l'aéroport distant d'une quinzaine de kilomètres du centre-ville, nous abordons l'incontournable pont de l'oued Sebaou qui nous porte tout naturellement au cœur de la cité hammadite. "Du bon coté" disent les habitants. Fuyant les cartes postales, les souvenirs, et cette bonhomie qui habituellement fascine les visiteurs, nous entrons comme prévu rue du Théâtre Régional de la ville (TRB), saluant au passage l'immémoriale placette qui le jouxte. Il faut dire, la aussi, que l'équilibre des volumes de cette placette nous a toujours fortement impressionnés.Tout comme du reste cette étiquette de pourvoyeuse de calories qui a toujours collé aux "tripes" de l'ancienne capitale des Hammadites.

Décidément cette fonction de pourvoyeuse de calories n'a pas tellement changé pour Bejaia, "Bougie" en français, et pour cause : d'abord la ville exporta, des siècles durant, la cire d'abeille produite dans les monts de Kabylie. Une cire grâce à laquelle toute L'Europe s'éclairait aux chandelles ou...bougies (Lire encadré intitulé "La bougie est née à...Bougie).

C'est donc la placette en question -du reste fort avenante- et la vieille ville qui, naturellement, constituent le noyau historique de la cité actuelle, l'espace vivant des traditions béjaouies. Plus on monte, en effet, plus on rencontre des boutiques d'anciens. On (ré) découvre des estaminets, des bouchons et même une petite taverne, ou quelque chose de ressemblant, au fond de la célèbre rue des Vieillards, non loin de laquelle veille le majestueux minaret de la superbe mosquée de Sidi Soufi, datant du XVIe siècle. Coté animation, rien ne semble manquer à cette rue où, dit-on, se promena, de 1931 à 1941, le Président en exil du Portugal, Manuel Teixeira Gomes.

De la rue des Vieillards, on s'évade vers le port par les escaliers attenant au bel édifice qui abrite l'Assemblée populaire communale, semblable en certaines "entournures" à celui de la "Comedia dell'arte", édifice qui nous facilite l'accès à la vieille ville. Nous voici, nous voilà, par le détour d'une ruelle digne du Corneille de "Galerie du Palais", sur une placette -une autre- avec un banc de pierre et le plaisir de souffler quelque peu après notre premier tour de reconnaissance. Histoire d'admirer de plus près le fameux Cippe romain de Lambèse, datant du IIe siècle ap. J.-C. de l'époque romaine, lorsque l'antique Saldae était alimentée en eau, via un aqueduc, à partir du village de Toudja. En tout cas, à partir de ce haut-lieu historique, l'ascension de la vieille ville devrait figurer aux programmes des visites touristiques de Bejaia et de sa région.

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L'époque hammadite : peu de vestiges d'un prestigieux passé

Dommage. Elle est bien séduisante, cette cité construite en escalier au flanc d'un pic couvert de bois ("le bois sacré"), serrée entre le roc et la mer qui venait battre ses entrailles. De celles-ci, subsiste la porte "sarrasine", ancrée aujourd'hui dans l'asphalte de la route moderne longeant le port. Véritable arc de triomphe plein de majesté, immense, et pour cause, la "Porte sarrasine" était l'entrée maritime du port d'En Naciria. Les navires passaient sous son arche magistral, en arc brisé, très gracieux de galbe malgré son aspect monumental.Très simplement et poétiquement aussi, cette porte s'appelait "Bab El Bahr" (porte de la mer), parfaite illustration de l'architecture hammadite du XIe siècle. A cette époque, la ville était couverte de forts et de palais d'une grande richesse. Dommage, une fois de plus, que ses beautés nous soient à présent refusées par l'usure du temps, par l'histoire.

Peu de vestiges, il est vrai, subsistent de cette prestigieuse époque. La ville actuelle s'est construite sur les ruines de l'antique cité. Des casernes, en effet, s'appuient sur les fondations des anciens palais : palais de l'Etoile (sous l'actuel Fort-Moussa), palais d'Amimoun, que bâtit El Mansour, fils d'En Nacer et dont nous est parvenue une description de Léon l'Africain, palais de la Perle, si célèbre qu'il fit chanter moult poètes et, plus tard, couler beaucoup d'encre : il se trouvait sans doute sur la crête de la Bridja, sous la caserne bâtie par les Français durant l'occupation.

De ses murailles que venait battre la mer subsiste donc "Bab El Bahr" (la Porte de la Mer) précisément, arc magistral a-t-on dit, brisé et outrepassé. A cette époque la ville, qui battait monnaie et possédait l'un des rares chantiers navals en Méditerranée, se couvrit de forts et de palais d'une grande richesse. Outre "Bab el Bahr", subsiste de la même époque "Bab el Bounoud" (Porte des étendards), aujourd'hui appelée familièrement "Porte de Fouka" : tout à fait bien conservée, avec ses trois tours hexagonales et ses deux portes en ogive, c'est l'emblématique signe d'accueil de la cité hammadite. Outre "Bab el Bahr" et "Bab el Bounoud" subsistent de la même époque le "marabout de Sidi Touati", fondateur au XIIe siècle d'une université musulmane, laquelle fonctionna jusqu'en 1824, mais loin du port : autrement dit sur les hauteurs de la cité près de la porte du ravin, route du Gouraya. (Lire encadré 1 intitulé "une tolérance digne de la grandeur des Hammadites)

Chose étrange, ou peut-être pas tout à fait, ces divers édifices se situent, pour la plupart, à proximité d'une place en terrasse fort exigüe, la place du 1er Novembre (ex. place Gueydon), ouverte d'un coté face à la mer : le centre de gravité même de la ville ! Il n'est d'ailleurs pas étonnant que de cette place, on a l'une des plus belles vues de la baie de Bejaia...C'est aussi de cette même place que l'on réalise combien, dans la ville resserrée sur elle-même, accrochée aux aspérités de la falaise qui la domine, l'espace est durement négocié à des ruelles montantes et tortueuses. Les voitures qui d'ailleurs se risquent dans le labyrinthe de rues ont quelque difficulté à en sortir.

Tout est calme à l'horizon, pas d'orage en vue

Nous nous postons alors sur la rambarde, où nous passons le plus clair de notre temps, Saad Taklit (1) et moi-mème, à examiner mollement l'étendue brumeuse qui, recouvrant presque entièrement le port, s'offre ainsi au regard. Nous nous laissons absorber tout entiers par cette distraction indolente, cette tâche immense. Tout est calme à l'horizon, pas d'orage en vue, pas de grand changement. Je me sens incliner à en faire autant moi-même. Laisser là mes préoccupations domestiques, abandonner ma place d'observateur privilégié, pour me fondre dans l'harmonie vaporeuse de la ville. On se retrouve un peu dans l'attitude d'un peintre à la recherche de l'angle idéal, du point de vue unique, qui embrasse la totalité d'un paysage, la plénitude d'une vision. Seule manifestation digne d'intérêt, le ciel dominant massivement la vieille ville, et toute la terre ici bas, courbée sous le poids d'un vide insoutenable.

Au centre supérieur de la ville, sur le trottoir de la rue piétonne où nous nous rendons aussitôt, des groupes d'hommes et de femmes s'avancent en une masse compacte, ondulante, apparemment sans soucis. Nous marchons à contre-courant, dans cette rue commerçante où boutiques d'artisanat, magasins de vêtements et supérettes se côtoient sans façon, marquant quelque halte ici et là avant de rejoindre à nouveau la place du 1er novembre, en direction du fameux Cippe romain décrit plus haut, non loin de l'édifice de l'APC de Bejaia. Et c'est chemin faisant qu'on aura l'occasion de faire une autre halte sur une autre petite placette (2) non moins sympathique où trône, majestueux, le buste de Manuel Teixeira Gomes, le fameux président du Portugal en exil à Bejaia -où il mourut- de 1931 à 1941.

Toutes ces références historiques et culturelles font, bien sûr, le charme avéré de Bejaia, et ce, d'autant que toute la montagne environnante qui se brise brusquement dans la mer Méditerranée offre, aux portes mêmes de la ville, des possibilités d'excursions et de promenades exceptionnelles : comme celle -en allant vers les Aiguades et juste après avoir traversé le tunnel Sidi Abdelkader- récemment aménagée à même l'établissement "La Brise de mer" jouxtant le port de pèche et dénommée "Promenade Léonardo Fibonacci de Pise", fils d'un négociant italien, ayant séjourné dans la cité des Hammdites pour y apprendre les mathématiques qu'il introduisit d'ailleurs, pour la première fois, en Occident (Lire encadrés intitulé "Fibonacci et l'invention du zéro").

Pour en revenir à la montagne en question, celle-ci, sans doute, a-t-elle toujours été associée dans mon esprit à l'imposante stature d'une forteresse gardée de hauts remparts (Bordj Moussa, XVIe siècle), à l'abri desquels on découvre, chaque fois avec surprise, l'esplanade déserte au milieu, dénuée de toute autre présence ou objet notable que de l'herbe, des buissons et des pierres -bref, toute la continuité de la terre résumée à cette portion de verdure essentielle. Une citadelle vide dressée sur un plan montagneux, le pourtour d'une falaise décrivant un espace fini à l'intérieur duquel repose, intact, le terrain vague du sommet. Tertre élevé, en l'honneur de la circonstance exceptionnelle du lieu, assiégé de vallées et de plaines indistinctes, par-delà lesquelles le grand large du monde méditerranéen étend son anonymat jusqu'aux confins de l'horizon.

Des promenades et excursions exceptionnelles, disions-nous. A partir de "Bab el Bahr" par exemple : là, une route en lacets conduit jusqu'au pied du sommet principal, le "Pic des singes", dominant le rivage de 430 mètres, un des points de vue les plus beaux qu'il soit permis d'admirer. Puis, en suivant l'arête, jusqu'au "Fort de Gouraya", à 680 mètres d'altitude, où se remarque un édifice construit par les Espagnols et remanié par les Turcs. Circuit agreste de 14 km environ. Vue étendue sur... les deux Kabylie(s) et le Djurdjura à l'ouest.

Très curieusement, la ville semble faite de deux parties distinctes, séparées, et cela n'est pas une erreur, ni même un hasard. La Bejaia ancienne, celle des Beni Hammad, montait en effet vers le Gouraya, un peu comme un triangle dont la base serait le port, la mer. Ainsi était bâtie la Qalaà des mêmes seigneurs, avant qu'ils ne vinrent s'établir à Bejaia, mais la base du triangle était alors tournée vers les hauts plateaux du Sud.

Vallée de la Soummam : une frontière naturelle entre les deux Kabylies

Aujourd'hui, Bejaia s'est considérablement agrandie ; mais une frontière naturelle délimite toujours avec fermeté l'ancienne ville, ou "ville enclose", de la nouvelle, qui s'étend vers la vallée de la Soummam. Cette frontière, c'est une colline boisée d'apparence anodine mais qui se révèle avec son nom : "le bois sacré".

On aime raconter qu'ici, pendant des générations, même au temps de l'occupation française, les musulmans de toute la région venaient prier en foule le 27e jour du mois de Ramadhan. Le bois sacré n'est autre que l'ancien cimetière d'En Naciria la hammadite, au temps où, sans conteste, la ville s'appelait aussi "la perle du Maghreb".

La ville nouvelle, ou ville basse, appelée "El Khemis" (Le jeudi, qui est jour de marché) se prolonge donc du coté du bois sacré, dans la plaine. Et on peut se plaire à imaginer tous les fondouks, ces "structures d'accueil" réservées jadis aux étrangers venus au marché, à leurs suites, leurs animaux et leurs marchandises.

"La ville enclose parait avoir été trois fois plus étendue que la récente ou la Saldae romaine", dit E.F. Gauthier dans "Le passé de L'Afrique du Nord"...Pour sa part, Léon l'Africain estime qu'«en son beau temps (le temps Hammadide) elle a pu contenir 24.000 feux, ce qui ferait quelque chose comme 100.000 habitants". Il faut savoir qu'El Khemis n'était pas compris dans cette ville enclose, puisqu'il est de construction plutot "récente".

Pour compléter la description du paysage et en même temps faire comprendre l'importance géographique de Bejaia, il est nécessaire d'évoquer la vallée de la Soummam qui creuse les montagnes entre les deux pointes du croissant que forme la baie. C'est un des éléments le plus important du décor, puisqu'il le coupe en deux. Une très belle route longe ces larges méandres qui baignent des rives verdoyantes en toutes saisons.

C'est la frontière géographique entre les deux Kabylie. En allant vers la mer, on voit la grande à gauche et la petite à droite, figurées toujours par de hautes montagnes. Sur leurs flancs, sur les crêtes, les petits villages s'accrochent, gracieux, innombrables. On y devine ces maisons anciennes dans lesquelles on se plait à imaginer que tout est sculpture en creux, modelage à la façon de l'ameublement le plus fonctionnel, et cela depuis des siècles.

Au pic des Singes -si on ne les rencontre pas systématiquement, il faut savoir qu'ils y viennent parfois- on s'arrête plus longtemps sur les plates-formes aménagées, peut-être parce qu'on n'y a guère la place de déambuler comme dans l'énorme fort. Peut-être aussi parce que le chemin taillé dans le roc qui y mène, tout agréable et facile qu'il soit, est quelque peu vertigineux. Pourtant nous ne sommes plus là qu'à 430 mètres d'altitude. Pour distraire de la vue du précipice duquel nous garde une rampe solide, d'insolites petites fleurs, d'un bleu vif, et qui ressemblent à des gentianes, émaillent le rocher nu.

Au sommet du pic, après s'être instruit et amusé de la table d'orientation, on s'assied et on se laisse éblouir. A droite, un sentier asphalté descend jusqu'au niveau des flots, puis gagne la presqu'ile rocheuse du Cap Carbon, dans la base de laquelle la mer a creusé un porche impressionnant. Celui-ci porte, à quelque 220 mètres d'altitude, le phare et le sémaphore les plus hauts d'Afrique, voire du monde. Le phare est aussi le plus puissant de la cote algérienne, car il a une portée de 37,5 miles.

Du pic des Singes, on domine sa très belle construction fonctionnelle. On voit aussi un troisième célèbre site que l'on gagne par un sentier taillé à flanc de rocher et exclusivement piétonnier qui, par le Cap Noir, contourne la falaise : "l'anse des Aiguades", avec le Cap Bouak, celui-là même sur lequel étaient à la fois un oratoire, (Sidi M'lih), six batteries détruites comme lui à la conquête française. Et ce fameux sonneur de bouk qui avertissait, dans le port, les navires de course de la lointaine présence d'un navire marchand.

Moins impressionnante, mais sans doute plus belle, se révèle la promenade au "Cap Carbon". La route en corniche très pittoresque s'élève lentement à travers un bois de pins et d'oliviers et contourne à mi-hauteur les épaulements de Gouraya, jusqu'à une aire de parking, face à la mer (4 km environ depuis le centre ville). Un étroit tunnel creusé dans le rocher débouche sur un site merveilleux de falaises, d'escarpements boisés et de mer face au cap, ancienne ile qu'un étroit pédoncule relie à la terre. Encore une fois vues splendides sur le golfe de Bejaia.

La cote de Saphir : une corniche littorale unique au monde

Et, bien sûr, toujours les hautes montagnes des Babors dominant la baie. D'ici on ne voit point la ville. Au pic des Singes, il faut savoir que l'élément naturel est primordial. On aperçoit à peine l'extrémité des deux jetées, et les installations pétrolières sont si bien intégrées dans l'ensemble qu'elles ne choquent guère. Elles ont leur raison profonde, les navires s'y rendent, c'est un but. Les éléments du modernisme le plus avancé, là encore, font partie du site sans en troubler la beauté.

Une route carrossable conduit également aux Aiguades : elle s'embranche à mi-parcours sur la route du Cap Carbon, jusqu'à l'entrée d'un tunnel dans lequel on passe à pied. Cette petite baie tapissée de galets et propice à la baignade n'a pas le caractère grandiose des sites décrits précédemment. On vient pique-niquer le week-end sous les ombrages et dans la fraicheur d'une source permanente à laquelle les marins de jadis venaient s'approvisionner : l'aiguade...Ici les Espagnols ont débarqué en 1507 avant d'en être chassés par Salah Rais. Le lieu a depuis peu été aménagé en parc de vacances. Des criques d'un bleu profond y invitent à chausser les palmes et à brandir le harpon.

Est-il besoin de parler des plages de Bejaia? Tout au long de sa cote, la baie offre toutes les possibilités balnéaires. Des sites de mer d'une beauté à couper le souffle restent à découvrir, s'étirant vers le Nord-ouest jusqu'au Cap Sigli, et au-delà jusqu'à Azzefoun, la route étant aisément carrossable. Depuis Bejaia on peut cependant gagner la pointe "Boulimat" -16 km environ à l'ouest de Bejaia- qui couvre une belle plage de sable fin et doré, dénommée parfois "Djerba". L'ile des Pisans, qui se trouve à l'Ouest, apparait toute proche, nette, en face du port punique de Boulimat. L'eau y est profonde. Les montagnes plongent directement de leur haut dans la mer et cela ajoute à la majesté du tableau.

Quant au Cap Sigli -40km à l'ouest de Bejaia-, il est réputé pour l'abondance de la faune sous-marine dans les parages. Quelques chasseurs au harpon et campeurs amateurs de solitude s'y retrouvent. Ce site est accessible en voiture en empruntant la route de l'intérieur qui traverse de beaux massifs forestiers.

A l'inverse de cette contrée littorale au relief tourmenté, le fond du golfe de Bejaia s'étire mollement vers l'est sur près de 40 km. Dunes et plages de sable fin sur des dizaines de km, alluvions du puissant oued Soummam forment le rivage jusqu' à l'embouchure marécageuse de l'oued Agrioun. Au-delà, la cote redevient escarpée : c'est la Corniche Kabylo-jijellienne, dite aussi "Cote de Saphir" (Lire encadré intitulé "Tichy, coquette station balnéaire").

Bejaia, c'est tout cela à la fois : une ville impensable hors de la région qui, de façon avérée, lui fait joliment écrin. Mais peut-on imaginer à ce site, dans cette clarté, une autre ville qu'elle ? Il faut dire qu'elle est tout : grande dans l'histoire de l'Algérie comme est grande l'histoire de l'Algérie dans celle de l'Afrique du nord, voire du continent africain. Bejaia, au regard de son flamboyant passé, peut en témoigner à juste titre : à travers son plurilinguisme, son inter culturalité, sa capacité d'ouverture et de modernité...

Ville modeste certes, mais c'est surtout une ville qui se respecte elle-même. Une ville qui, malgré les périodes difficiles qu'elle a eu à connaitre, a su préserver son histoire, préserver aussi et surtout son site privilégié, à la fois attachant et inoubliable. Une telle sagesse se rencontre rarement de nos jours dans notre pays, elle n'est pas donnée à n'importe qui... Il faut être allé à Bejaia pour en prendre la juste mesure. Dans les faits et gestes de ses sympathiques habitants.

Notes :

(1) Ecrivain lui aussi de passage à Bejaia, auteur de "Djebel Tafat", "Le journal de Rachid"et "L'Allemande de mon village", romans qui ont déjà fait l'objet de notes de lecture dans El Moudjahid et le Huffington Post Maghreb-Algérie .

(2) qui est d'ailleurs attenante à la place du 1er novembre.

La bougie et née à... Bougie

Les petits enfants qui s'amusent avec les mots jouent souvent à se demander entre eux : quelle est la ville la plus légère ? Réponse : Tulle. La ville la plus lumineuse ?...Bougie ! Ils ont doublement raison.

D'abord parce que Bejaia -qui tire son nom de celui d'une tribu berbère qui occupa, un temps, l'antique port de Saldae - est une ville exceptionnellement lumineuse et cela tient à son site. Autrement dit à cette immense baie dont la mer, le matin, fait miroir, et qui reste ensoleillée jusqu'aux derniers instants du jour. Ensuite parce que le jeu de mots n'est nullement fortuit. Bejaia, Bougie sous la forme francisée, est à l'origine du mot rendu commun par l'usage de "bougie", ou "chandelle de bougie". C'est un des nombreux exemples d'un nom commun issu d'un nom propre.

Le dictionnaire "Le Littré", après maintes citations, nous en donne une datant du XIIIe siècle, puis une autre du XVe siècle. "A Jehan Guérin, en faveur de ce qu'il a apporté à Madame des chandelles de BOUGYIE qu'envoyait à la dite Dame le comte de Beauvais". Le Littré termine par une définition : "Bougie, ville d'Algérie où l'on fabriquait cette sorte de chandelle". Et le fabuliste La Fontaine ayant par ailleurs précisé que la bougie "se fait avec de la cire d'abeilles", on imagine aussitôt les montagnes et collines proches de la ville parsemées de ruches et l'on songe au miel de l'Hymette à la douce lumière de l'Attique (en Grèce), si proche et si semblable.

En fait, Bejaia produisait et exportait aussi de la cire d'abeille de très grande qualité vers Genova, en Italie, où se trouvaient d'importantes fabriques de chandelles. En ce temps-là, flambeaux, cierges, "Bougies", chandelles donc, étaient avec les lampes à huile les seuls moyens d'éclairage de nuit et l'industrie devait en être fort importante. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'en Europe -au XIe siècle- on s'éclairait encore à la lampe à huile et au petit cierge de suif, les chandelles "faites de cire d'abeille" étaient sans doute la branche la plus luxueuse. Trois siècles plus tard, la "chandelle de Bougie traversait la Méditerranée comme un produit de luxe.

Une tolérance digne de la grandeur des Hammadites

Quelle vie menait-on à En Naciria du temps du sultan En Nacer ?

C'était, s'il en fut, une cité heureuse qui bénéficiait d'activités culturelles, religieuses, artisanales, agricoles et maritime, toutes très intenses : Moulay En Nacer y avait exempté les habitants d'impôts. De nombreuses mosquées attestaient la religion islamique des Ibn Hammad. On appela longtemps Naciria "la petite Mecque" et aujourd'hui encore, ses habitants disent en souriant que le pèlerinage se ferait à Bejaia s'il ne lui manquait un saint pour en faire Cent.

Cependant une tolérance digne de la grandeur des Hammadites était admise. Une communauté de chrétiens y avait son évêque et l'on a gardé les traces d'une correspondance entre le sultan En Nacer et le pape contemporain Grégoire VII, qui devait envoyer ses techniciens génois dont parle le manuscrit d'un calligraphe bejaoui, justement surnommé Bedjaoui, pour l'aider dans l'édification de ses palais.

Bien entendu la vie culturelle était étroitement liée à cette vie religieuse et En Naciria, capitale berbère au cœur de la Kabylie, se cultivait en langue arabe. Le célèbre institut de Sidi Touati, qui fonctionna jusqu'en 1824, avait été créé par le sultan lui-même. Il comporta jusqu'à 3000 étudiants. On y enseignait toutes les disciplines, y compris l'astronomie. Des savants d'Orient et d'Espagne y étaient conviés et, au cours d'un colloque, une étudiante de cette université tint une conférence de trois jours sur le signe du Zodiaque devant un groupe de savants étrangers.

Cela donne à penser que la tolérance n'allait pas seulement aux religions mais aux usages puisque dans cette ville hautement méditerranéenne, les jeunes filles étaient admises non seulement à s'instruire mais à soutenir des thèses au nom de l'université.

Léonardo Fibonacci et l'invention du zéro

L'histoire de l'introduction des chiffres arabes en France, voire en Occident, commence comme un conte de fées.

Gerbert d'Aurillac et les chiffres arabes

Déjà bien avant Léonardo Fibonacci, dont on retient que c'est lui qui, de retour d'un séjour à Bejaia où, dans l'université de la ville, il reçut des cours d'algèbre, a introduit les mathématiques en Occident, en 945 ap. J.-C., un nouveau-né est abandonné à la porte du monastère d'Aurillac, en Auvergne. Recueilli puis élevé par les moines de cette institution, ce petit garçon très doué aura un destin exceptionnel puisqu'il deviendra archevêque de Reims et qu'il sera pape en 999 sous le nom de Sylvestre II. A l'âge de vingt ans, il sera autorisé à accompagner en Espagne le marquis de Borel de Barcelone. c'est à cette époque qu'il rencontrera des érudits arabes qui l'initieront au maniement des signes numériques arabes récemment introduits en Espagne.

Gerbert d'Aurillac est donc le premier savant occidental à avoir utilisé les chiffres arabes, à l'exception toutefois du zéro, dont il ne connaissait pas l'existence.

Fibonacci et l'invention du zéro

Avec les neuf chiffres arabo-indiens, tous les problèmes d'arithmétique n'étaient pas résolus. Encore fallait-il élaborer une méthode de calcul permettant d'éviter les erreurs dues à l'inexistence d'un signe correspondant à une valeur nulle.

Dans la numération décimale des mathématiciens indiens, on disposait en colonnes les chiffres des unités avec, à leur gauche, successivement les chiffres des dizaines, les chiffres des centaines, etc.

Ainsi pour le nombre 634 : le chiffre 4 correspondait aux unités, le chiffre 3 correspondait aux dizaines et le chiffre 6 correspondait aux centaines.

Si on voulait soustraire, par exemple, 32 de 634, on obtenait comme résultat : 2 pour les unités, rien pour les dizaines et 6 pour les centaines.

Mais comment écrire ce nouveau nombre, 602 ? On a d'abord laissé un vide entre le 6 et le 2, ce qui était la source d'un grand nombre d'erreurs.

Pour les éviter, les Indiens, et à leur suite les Arabes ont donc remplacé cet espace vide par un point -point qui est toujours utilisé dans les chiffres "indiens" de l'écriture arabe- et finalement, pour encore plus de clarté, on a préféré matérialiser ce vide par un nouveau signe, plus visible, ayant la forme d'un petit < o >, que l'on a d'abord nommé "chiffre" d'après l'arabe "sifr" (vide). Plus tard, on nomma ce signe "zéro", grâce à l'initiative du mathématicien italien léonardo de Pise, dit "Fibonacci" (vers 1175-vers 1250), qui introduisit la forme latinisée "zephirum", italianisée en "zefiro" et finalement contractée en "zero". Ce nom fut ensuite introduit dans toutes les langues de l'Europe.

D'autres traces de l'arabe dans les usages occidentaux

Le concept du zéro n'était pas inconnu des peuples qui avaient précédé les Arabes dans la région du Proche-Orient. On en trouve en effet des traces dans les documents babyloniens. Le mérite des Arabes a été d'en faire un usage systématique et de l'avoir transmis aux milieux scientifiques occidentaux.
De plus, la forme des chiffres et le zéro ne sont pas les seuls témoignages de l'apport des Arabes aux mathématiques. Il faut en effet remarquer que dans toutes les opérations de calcul (addition, soustraction...) pratiquées dans les langues de l'Occident, les chiffres sont pris en compte à partir des unités, de la droite vers la gauche, dans le sens même de l'écriture de la langue arabe, cette langue qui a transmis à l'Occident l'art de calculer.

Dans un tout autre domaine, on peut encore remarquer que les usages linguistiques de l'arabe de reflètent aussi dans les noms des jours de la semaine : en portugais, par exemple, le lundi se dit "segundafeira", c'est-à-dire le "deuxième jour de la semaine", sur le modèle de l'arabe "al-'ithnayn" (le deuxième), et ainsi de suite jusqu'au vendredi, "sixième jour" de la semaine.
Quand on demande à un francophone de citer les jours de la semaine, il commence toujours par le lundi, alors qu'en arabe, c'est le dimanche qui vient en premier. Cette manière de compter se retrouve en portugais, où, à l'exception du samedi et du dimanche, les noms des jours de la semaine sont des calques de l'arabe.

Enfin, l'écriture de l'arabe a également été le point de départ d'une longue histoire où la recherche de la forme des lettres conduira à un développement exceptionnel de l'art calligraphique.

Qui est Léonardo Fibonacci ?

Le célèbre "Dictionary chrétien of scientific biography" le présente comme le premier grand mathématicien de l'Occident. Dans son important ouvrage, "Le Liber Abaci", il dit lui même qu'il a étudié la science du calcul et l'algèbre d'Al-Khawarismi à Bejaïa auprès d'un maitre admirable ("exmirabili magisterio").

Il y a appris "le maniement de l'abaque, en même temps que celui des chiffres arabes, la façon d'apprécier la valeur d'une monnaie d'après la quantité de fin...". Cet événement permettra le début d'une ère nouvelle en Occident. En effet, l'activité créatrice dans le domaine des mathématiques va renaitre grâce à l'initiation des savants italiens aux méthodes de calcul des pays de l'islam.

Le Liber Abaci

Le "Liber Abaci " a été publié en 1202. Il s'agit d'un traité d'arithmétique qui prône les avantages de la méthode positionnelle indienne. Les démonstrations reposent sur des arguments géométriques empruntés à Euclide car, comme Fibonacci le signale, arithmétique et géométriques s'interpénètrent et se viennent mutuellement en aide.

L'ouvrage se veut didactique et est divisé en quinze chapitres. Le chapitre 1 traite de la connaissance des neuf figures indiennes ainsi que du zéro qui indique qu'une position est "vacante". Les autres chapitres traitent de la multiplication des entiers, addition, soustraction, division, multiplication des fractions et des entiers, calcul des prix, applications commerciales, (alliages et monnaies), progressions et règles de fausses positions, calcul à effectuer avec des radicaux carrés et cubiques (il est donc dans la tradition du livre X d'Euclide).

Enfin, le dernier chapitre est consacré à des problèmes numériques de géométrie et à la résolution des équations du second degré, suivant les méthodes d'Al-Khawarismi (mort en l'an 850).

Fibonacci à Béjaïa (Liber Abaci)

Incipit Liber Abaci Compositus a Leonardo filio Bonacij Pisani
In Anno. M° cc° ij.°

"Lorsque mon père fut nommé, loin de la patrie, scribe officiel à la douane de Bejaïa, en mission pour les commerçants de Pise, il me fit venir auprès de lui alors que j'étais pueritia (jeune), et ayant réfléchi aux intérêts et avantages futurs que je pourrais en tirer, il voulut que je reste pendant quelque temps pour étudier l'abaque et en recevoir l'instruction.

Là, initié grâce à un exmirabili Magisterio (enseignement remarquable) dans le savoir faire au moyen de neuf figures indiennes, la science de cet art me plut à un point plus élevé que tout le reste et j'appris, pour mieux la connaitre, tout ce qu'on pouvait étudier d'elle en Egypte, en Syrie, en Grèce, en Sicile et chez les habitants de Provence, selon les façons propres à chacun".

Béjaïa médiévale : un centre de contact entre les mondes musulman et chrétien

A la fin du XIIème siècle, la ville de Béjaia était l'un des centres culturels et scientifiques les plus dynamiques du Maghreb. Elle était le siège d'un "foundouk" et d'un consulat de la république de Pise. Au moment où le père de Fibonacci y représente les marchands italiens, les relations entre les deux Etats sont excellentes, comme le prouve une fameuse lettre du 18 mai 1182.

C'est l'époque où l'audience des "princes de la science" (Sidi Boumedienne, Abd al-Haq al-Isbili, Al-Qurashi,...) était à son apogée. Parmi les lieux d'enseignements les plus célèbres, citons : "Madinat al'ilm" (la cité des sciences) où se réunissaient des savants et "Beit al Hikma" (la maison de la sagesse) qui symbolisait les échanges intellectuels entre musulmans et non musulmans, résidant dans la ville ou y venant de l'étranger.

Les mathématiques à Béjaia et Fibonacci

Le haut niveau des enseignements mathématiques qui y étaient dispensés est notamment attesté par le cours d'algèbre supérieure d'al-Qurashi. Ce dernier, qui a vécu à Bougie vers la fin du XIIème siècle (avant le séjour de Fibonacci), aurait rédigé l'un des meilleurs commentaires du traité d'algèbre du célèbre mathématicien égyptien Abu Kamil sur les six équations (canoniques). Or, l'influence d'Abu Kamil sur l'œuvre de Fibonacci a été soulignée par plusieurs auteurs (cf. les travaux de S.Chelboub et d'André Allard).

En ce qui concerne le "maitre admirable" de Fibonacci, aucun élément ne permet de l'identifier. On peut néanmoins faire certaines hypothèses en se basant sur la structuration du milieu scientifique. La plus probable est qu'il ait appartenu au groupe du mathématicien al-Usuli. L'appartenance au groupe des andalous et de la Kalaà est possible (Ibn Hammad avait dépassé la quarantaine au moment du séjour des Fibonacci).

A rappeler, par ailleurs, que l'utilisation d'un certain symbolisme pour exprimer les concepts essentiels était l'une des principales caractéristiques de l'enseignement mathématique dans le Nord de l'Afrique au moyen âge. Or, le genre de symbole que l'on retrouve déjà au XIIème siècle chez le mathématicien al-Hassar (qui était la référence à Bougie -cf. le témoignage du biographe al-Gubrini) semble avoir joué chez Léonard de Pise un certain rôle (cf. l'exemple des fractions continues ascendantes- Fibonacci les appelle "fractions in gradibus" (fractions en degrés).

Béjaïa et les mathématiques commerciales

Tous les historiens reconnaissent aujourd'hui le rôle historique joué par les marchands dans la transmission de la culture mathématique. Cette dernière a ouvert des voies nouvelles dans la façon de penser la science, autrement dit de préparer l'ère moderne.

On retrouve dans le "Liber Abaci" de nombreuses applications de l'arithmétique opératoire au commerce : calcul des prix, trocs et ristournes, règle de société, problèmes de change (alliages et monnaies). L'équivalence des mesures entre Bougie, Pise et Gènes y est traitée. A ce propos, un autre opuscule d'usage courant illustre l'équivalence entre les différents systèmes du "contare" en usage à Bougie, à Pise et à Gènes. Il s'agit du "mémoria" de 1278 (qui est d'un auteur inconnu).

Tichy, coquette station balnéaire

A quelque 17 km à l'est de Bejaia, Tichy, autrefois petit hameau marqué par un bouquet d'arbres, a été choisi pour l'aménagement, non loin des jolis cabanons et de la "Grande terrasse", d'un "complexe touristique" qui, à présent, sert en quelque sorte de luxueuse annexe-vacances. Ici la plage est la plus large, le sable plus fin. Le bel hôtel "les Hammadites", le complexe balnéaire "Capri Tours", tout comme "Le Club Aloui" et "Le Saphir bleu", pour ne citer que ces ensembles hôteliers, peuvent réjouir les amateurs de farniente au soleil comme les sportifs (tennis, centre équestre, etc.).

Piscines pour enfants, jardins fleuris, salles pour réunions et soirées de gala rendent le séjour des plus agréables. Au Cap Aokas, promontoire pittoresque, à Souk El Tenine et à Melbou, plus à l'est, d'autres installations touristiques ont vu le jour. Plus à l'est encore, à quelque 800 mètres du village dit "Les Falaises", on se laissera surprendre par un impressionnant site aux escarpements abrupts, percés de grottes et de tunnels.

Autant dire que de Tichy comme de Béjaia, les excursions, les ballades à pied, à cheval ou en voiture, et les promenades tout au long du rivage, dans cette lumière intense, au milieu de cette végétation de sable, agaves et palmiers, sont nombreuses, pleines de découvertes et laisseront des souvenirs impérissables.

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