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Entretien avec Saàd Taklit: "La dimension historique est incontournable dans le récit" (PARTIE II)

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La mémoire collective, si elle ne peut se substituer à l'Histoire, se légitime malgré tout dans la mesure où elle vise, entre autres finalités, à garantir l'identité d'un groupe, d'une communauté, d'une ethnie, voire de tout un peuple qui a un rapport affectif et douloureux à son passé.

C'est en se situant dans un tel contexte que le premier roman de l'écrivain Saàd taklit, "Djebel Tafat", chronique d'un village algérien durant la colonisation française, loin des mensonges et contre-vérités de l'idéologie officielle de l'ancien colonisateur, relate la chronique documentée de ce que vécurent les habitants d'un village de l'Algérie profonde, Bougaa (ex Lafayette) pendant la période coloniale de 1830 à 1962. C'est, pour ainsi dire, l'histoire de la colonisation racontée à travers l'histoire d'un village et tout particulièrement l'histoire d'une famille.

Après "Djebel Tafat", le deuxième roman du même auteur, "Le journal de Rachid" s'inscrit comme une conséquence logique de cette colonisation à travers la présence, sur le sol français, d'une forte communauté algérienne émigrée. Dans un style sobre et un texte limpide, qui confine à l'autobiographie, l'auteur, se basant entre autres vécus sur le sien propre, nous invite à une immersion dans la vie quotidienne d'une tranche de cette communauté émigrée laborieusement intégrée dans l'univers de plus en plus fermé d'une France en crise socio-économique ; et partant, en crise de valeurs culturelles, voire humanistes.

Avec son troisième roman "L'Allemande de mon village", Saàd Taklit n'a pas lésiné sur le parti à prendre : se mettre carrément à la place de son héroine, Edith Ursula, cette Allemande que le destin, à la fin de la Seconde guerre mondiale, a fait venir à Bougaa pour y vivre et en faire sa dernière demeure. Autrement dit avec la photographe de métier, nommée affectueusement "Amti Saliha" par les habitants et dont il a épousé une des deux filles, il s'agissait d'y aller comme à une sorte de (re)découverte d'une Algérie villageoise caractérisée par la profondeur rurale et l'ingénuité paysanne à travers ce qu'était encore le Bougaa des années 1950.

LIRE AUSSI: Trois romans de Saàd Taklit pour décrypter la colonisation (PARTIE I)

Ici un entretien avec un romancier, Saàd Taklit, qui a basé son oeuvre sur un travail de remémoration de faits qui se sont produits selon les trois unités élémentaires que sont le temps, le lieu, l'action :

HuffPost Algérie: Vos trois romans semblent avoir pour dénominateur commun le concept de remémoration. Concept qui, au demeurant, s'articule autour de trois évènements majeurs : la Première et la Seconde Guerre mondiales ainsi que l'émigration algérienne post indépendance. Peut-on parler d'une sorte de pari, pour le romancier que vous êtes, de précéder l'usure du temps en restituant du mieux qu'il peut un vécu, si fragmenté soit-il, des plus déterminants pour la suite de l'histoire  ?

Saàd Taklit: Je pense que oui...sans oublier l'événement le plus marquant de notre histoire qu'est le 1er novembre 1954, date du déclenchement de la Révolution algérienne, et qui a marqué à jamais des générations entières. Cela apparait nettement dans "Djebel Tafat" à travers les souvenirs et les événements vécus de l'adolescent de 10 ans que j'étais. En un mot, c'est l'expression de la transmission de la mémoire et la lutte contre l'oubli.

HuffPost Algérie: Quel que ce soit le roman publié, on constate que la dimension historique est particulièrement convoquée dans vos récits. Pensez-vous, à ce titre, que la littérature peut, elle aussi, être touchée  par l'histoire  ?

S.T: Certainement. En ce qui me concerne, la dimension historique est incontournable dans le récit. Situer les faits, les histoires, et autres événements dans leur contexte historique, c'est mieux les comprendre. Au lecteur de se faire sa propre idée...

HuffPost Algérie: Votre dernier roman, "L'Allemande de mon village", met en scène deux personnages emblématiques, Abdallah Kahla et Edith Ursula, que le destin va unir à travers le mariage et la naissance de trois enfants... N'est-ce pas là aussi une sorte de pari, pour un romancier, de prêter, à titre posthume, la voix à un homme, en l'occurrence Abdallah Kahla, et à une femme, Édith Ursula, qui n'est autre que l'Allemande de votre village de naissance  et de jeunesse ?

S.T : C'est en quelque sorte un hommage que je rends à Edith Ursula Scherzer , "Amti Saliha" pour les intimes, qui a tant aimé notre pays.

HuffPost Algérie: Dans ce dernier roman, vous donnez des clés concernant l'écriture des précédents, comme si vous revendiquiez une continuité entre passé et présent, fiction et réalité...

S.T: Oui, je revendique cette continuité entre passé et présent. Au demeurant peut-on parler de rupture  ? N'est-ce pas le passé qui permet de nous projeter dans l'avenir  ? Certes, il y a toujours une part de légende ou de fiction dans l'écrit, mais la réalité prédomine largement dans mes récits.

HuffPost Algérie: Vu l'accélération du temps, peut-on parler d'un sentiment d'urgence qui vous aurait conduit à écrire "L'Allemande de mon village"   ?

S.T : Sentiment d'urgence  ? Oui et non ... En revanche, le besoin de transmettre, de témoigner est présent en nous à chaque instant ... On se dit qu'un jour ou l'autre, il faut qu'on en parle. Après, c'est une question de déclic ou d'opportunité, d'inspiration aussi... c'est selon.

HuffPost Algérie: Cette accélération du temps n'est-elle pas, par ailleurs, et à bien y regarder, une caractéristique de notre société  actuelle  ?

S.T : je le pense, oui.

HuffPost Algérie: Les trois romans que vous avez publiés constituent- ils un tournant décisif dans votre travail de romancier ?

S.T : Les premiers romans sont toujours un tournant décisif. Car, dès qu'on franchit le premier pas, on éprouve le besoin irrésistible de franchir d'autres étapes.

HuffPost Algérie: S'agissant des aspects sous-jacents que sont l'économie et la finance de l'édition romanesque, on constate tout de mème que la rémunération de l'écrivain n'est pas l'objectif premier des métiers du livre ; quand on est auteur par exemple, on fait rarement fortune avec le livre...Quel est votre sentiment   à ce sujet ?

S.T : c'est absolument vrai, du moins en ce qui me concerne.

HuffPost Algérie: Par ailleurs, on constate que le livre semble aborder sa mue avec l'introduction de la dimension numérique. Or cette entrée du livre dans l'ère numérique ne va-t-elle pas conduire, selon vous, pas à d'autres formes de mutations  du roman ? En tant que romancier pour ainsi dire classique, pensez-vous que l'édition écrite va continuer d'exister comme telle face l'apparition de cette nouvelle donne  ?

S.T : Je pense que oui. L'ère du numérique facilite l'accession au savoir et à la culture dans le monde entier à moindre coût...mais, à mon avis, rien ne pourra remplacer le plaisir d'ouvrir les pages d'un livre « classique ». Il a une part de sacré.

HuffPost Algérie: Y-a-t-il un nouveau roman en préparation et de quoi va-t-il parler  ?

S.T : Oui, il s'agit d'un recueil de nouvelles  inspirées de faits réels où le passé est toujours présent...

Bio express
Saad Taklit est né le 18 avril 1948 à Bougaa (ex Lafayette) dans la wilaya de Sétif. Il fréquente l'école primaire de son village natal avant de s'inscrire comme élève interne au lycée Mohamed Kerouani (ex Eugène Albertini) de Sétif. En 1972, il termine ses études universitaires à la faculté de Droit et de Sciences économiques d'Alger. « Djebel Tafat » est son premier roman.