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Constantine, un prodigieux destin (2e partie)

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CONSTANTIN
Kamel Bouslama
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Comment dire Constantine... Comment raconter la légendaire Cirta qui, tel l'immuable Rhumel, coule toujours dans ses veines... Parce que Constantine est tout un monde et l'on a qu'une seule vie. Il faut se faire une raison...Ou plutôt deux...voire davantage...

LIRE AUSSI: Constantine, mémoire « forteresse » (1ère partie)

Histoire de revenir en ces lieux souvent et de pouvoir, aussi complètement que possible, enlacer cette immensité du détail, cette majesté légendaire héritée d'un emplacement géographique privilégié, site incomparable auquel la capitale de l'Est algérien doit son prodigieux destin.

Ainsi donc, nous voilà à Constantine muni d'un message de reconnaissance et de bénédiction pour Massinissa, le saviez-vous ? Ce père émérite de l'Etat numide, le premier Etat de toute l'Histoire de l'Afrique du Nord, ce mécène patenté dans le domaine des arts et de la culture qui fit de l'antique Cirta l'une des cités culturelles les plus en vue du Bassin méditerranéen. Comment pourrait-on esquisser un portrait de la ville sans ce bref rappel historique ?

Constantine, quoiqu'il en soit, demeure un pont. Un gigantesque ouvrage d'art, d'histoire et d'urbanité qui a su, opiniâtrement, réaliser la fusion entre deux rives rupestres, mais aussi entre la tradition et la modernité. Symboles encore dans cette ville qui en supporte tant : un pont suspendu (Sidi-M'Cid), trois ponts sur arches (Sidi-Rached, El-Kantara et le pont des chutes), un viaduc (le Transrhumel), une passerelle (Mellah, ex Perrégaux) comme autant de grands bras tendus pour étreindre à la fois tout le rocher sur lequel la cité prit naissance (Lire encadré sur le pont Sidi-Rached).

Des ouvrages qui s'avèrent encore insuffisants et ce, quand bien même le dernier né des ponts, l'immense viaduc transrhumel dénommé Salah Bey, arbore depuis peu sa haute silhouette au-dessus de la ville. Quand on est si haut perché depuis la nuit des temps et que l'histoire vous a pourvu d'un destin aussi prodigieux, on ne déchoit pas, en effet. On ne déchoit pas quand on possède l'immense prestige d'un passé aussi flamboyant, quand on détient les avantages d'une position géostratégique aussi remarquable.

La magie de Constantine : encore plus spécifique, plus puissante

Aujourd'hui la ville conserve toujours les atouts qu'elle avait quand, aux confins de l'Histoire et de la légende, Massinissa et sa cavalerie numide partaient, ivres d'un rêve héroïque, à la conquête de Carthage : celui de commander l'accès à l'intérieur du pays pour les riverains de la Méditerranée.

Il n'y a donc pas eu de problème de continuité de la Cirta antique à la Constantine actuelle ? Non, et on en était un peu convaincu à l'avance, car, depuis qu'elle a germé dans pas mal d'esprits avertis, l'idée a fait du chemin. La ligne de démarcation, à supposer qu'il y en ait une, est tracée d'une main immatérielle par un peuple qui, grâce à sa capacité phénoménale d'absorption de l'histoire, a si bien tout assimilé qu'il n'a rien eu à renier. Qui a su se constituer un inestimable patrimoine où la légende estompée -oh ! si peu- est respectée à l'égal de la foi musulmane acquise inébranlablement.

Guy de Maupassant, Théophile Gautier, Alexandre Dumas et tant d'autres voyageurs de marque que l'on cite aujourd'hui beaucoup plus qu'on ne les lit, ont créé une façon d'aimer Constantine incontestablement élogieuse. Ainsi Constantine, assurait Gustave Flaubert, c'est, entre autres, l'assertion ci-après : « la seule chose importante que j'ai vue jusqu'à présent, c'est Constantine, le pays de Jugurtha. Il y a un ravin démesuré qui entoure la ville...C'est une chose formidable et qui donne le vertige, je me suis promené en dessus, à pieds, et dedans, à cheval. Des gypaètes tournaient dans le ciel ». (Lire encadré sur le séjour à Constantine de Clément Ader, père de l'aviation civile internationale, en 1882)

Si l'adoration à la Guy de Maupassant ou à la Alexandre Dumas est aujourd'hui largement révolue, il n'en demeure pas moins que ce genre de culte est devenu une seconde nature pour un grand nombre d'illustres visiteurs de cette terre où Albert camus s'ébahissait de voir « un pont suspendu où l'on se fait photographier. Les jours de grand vent, le pont se balance au-dessus des profondes gorges du Rhumel et on a le sentiment du danger. Clic Clac...on s'en va ! Pressé ? Cynique ? Désabusé ? ». La notation est certes séduisante. Mais convenue. Pensez à d'autres mégalopoles sans doute plus attractives, plus magiques...La magie de Constantine est encore plus spécifique, plus puissante...

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Une capitale perpétuellement en quête d'un territoire à sa mesure

Mais alors, de quoi, diable, cette magie est-elle donc faite ? Et pour quelle raison nous parait-elle à ce point insaisissable ? Les deux éléments qui, croyons-nous savoir, se combinent ici sont finalement immatériels : une quantité phénoménale d'énergie ajoutée à une mémoire si longue, si têtue, si patiente qu'elle n'est plus vraiment mesurable. Voilà des millénaires qu'en ce lieu -on ne sait trop pourquoi- enfle, gronde, prolifère un projet de ville bien trop considérable pour une seule région. Une capitale extravagante, perpétuellement en quête d'un territoire à sa mesure.

Et d'ailleurs...aussi loin que remonte le souvenir, on dirait bien que nul témoin ne s'est jamais trompé sur cette inclination particulière de l'ancienne Cirta, consacrée capitale par Syphax, roi des Massaesyles, puis Massinissa, le premier chef d'Etat (la Numidie) que l'Histoire ait donné sur ce sol nord-africain, ensuite par son petit-fils Jugurtha, le premier grand résistant contre un impérialisme donné (ici l'impérialisme romain) que l'Histoire ait connu ; et enfin par l'empereur romain Constantin1er Le Grand qui, en l'an 313 ap. J.-C., la rebaptisa Constantine, le nom qu'elle porte encore à nos jours. Et, pour clore la liste de ses apanages, capitale beylicale par Salah Bey et Ahmed Bey.

Puis l'écume des siècles aidant, « la ville fut occupée par les Vandales. Genséric n'a pas laissé passer, en 455, l'occasion qui s'offrait à lui de réoccuper ce point stratégique exceptionnel et cet argument de bon sens trouve son appui dans le fait qu'on découvrit en 1949, dans les jardins du Hamma, un trésor de monnaies romaines et vandales parmi lesquelles se trouvaient 26 pièces frappées sous le règne de Thrasamuna » (Malek Haddad)

D'un événement à l'autre donc, celui qui arabisa Constantine est lié à la destinée des Fatimides. Il arriva que « les partisans d'Ali et de sa femme Fatima, fille du Prophète Mohammed, purent faire valoir des droits imprescriptibles des descendants du Prophète en s'appuyant sur la tribu des Qotama qui occupaient la basse Kabylie entre Jijel et Collo. Lorsque les guerriers descendirent de leurs montagnes, ils eurent besoin de bases et ils les trouvèrent à Mila, à Constantine et dans les anciens « castella », dont Tiddis. Ce fut, pour ces cités, l'occasion d'un réveil lié directement à l'apport de la nouvelle civilisation arabe et islamique ».

Constantine, un destin hors normes que lui assigna l'Histoire

De ce réveil, les fouilles de Tiddis donnent des preuves qui sont valables pour imaginer le destin de Constantine à la même époque. Un nouveau quartier se construisit au Xe siècle dans cette cité pour abriter les artisans potiers latins et chrétiens qui eurent alors, grâce à la tolérance musulmane, la possibilité d'exercer à nouveau leur art. Comme à Tiddis, il a dû exister, sous les Fatimides, à Constantine, une communauté latine et chrétienne coexistant avec les Berbères.

« On constate (pourtant, ndlr) un silence archéologique à Constantine, du XIIIe au XVIIIe siècle. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour assister à un renouveau de la civilisation qui se produisit à l'époque turque, "au temps où les beys étaient presque indépendants du Gouvernement d'Alger » (Malek Haddad)

Depuis toujours, en somme, l'histoire assigna à ce périmètre de terre, de roche et d'eau, à ces collines exubérantes, dévalant vers les plaines avoisinantes, un destin hors normes. Comme si l'espace même où fut bâtie la ville s'était trouvé hanté, dès l'origine, par une énergie vitale, un principe de démesure qui (hormis Tolède en Espagne) n'a guère d'équivalent dans le monde.

Et surtout que l'on ne se méprenne pas, cette vocation spécifique n'appartient pas qu'au passé. Parlez aujourd'hui avec les vrais habitants de Constantine, invitez-les à consulter leur propre mémoire, puis demandez-leur d'imaginer l'avenir. Vous verrez que rodent à nouveau, sous le pont suspendu de Sidi-M 'Cid, on ne sait quelle nostalgie antique, une réminiscence de métropole rêveuse de ville-mère tournant à nouveau les yeux vers le dehors, comme pour mieux reculer les limites de son horizon.

Dès qu'on garde cette idée à l'esprit, la (re) découverte du Constantine d'aujourd'hui s'enrichit davantage. Et, pour tout dire, d'une séduisante façon.

Sidi Rached, le pont de pierre le plus haut du monde

Selon les archives de la direction des travaux publics de la ville de Constantine, le projet du pont de Sidi Rached, pont de pierre le plus haut du monde, aujourd'hui plus que centenaire, avait été confié en 1907 à Georges Boisnier, spécialiste des grands ponts au monde.

Cette audacieuse réalisation en pierre de taille qui traverse les gorges du Rhumel, est longue de 447 m, large de 12 m, et s'élève à une hauteur de 102 m au-dessus de ce dernier (l'oued). Elle repose sur 27 arches dont 13 ont une ouverture de 8,80 m, une de 30 m et la plus large de 70 m. Lors de sa construction, il est répertorié comme le pont de pierre le plus haut du monde. Certains spécialistes le considèrent comme un ouvrage spectaculaire. Il est une sorte de jumeau du pont Adolphe à Luxembourg qui, lui, est moins haut et moins long (153 m).

Figure emblématique de la ville, le pont Sidi Rachad a été érigé sur un remblai caractérisé par des glissements de terrain ; plusieurs déplacements de ses fondations ont été enregistrés du côté Est, juste au niveau des cinq arches, situées du côté de l'avenue des Frères Zaàmouche, à quelques pas de la voie ferrée. Des opérations de renforcement ont été engagées déjà dès 1922, dont la plus importante avait été réalisée en 1952.

Après l'indépendance, des opérations similaires ont été menées, telle celle de 1979 où une arche métallique a été installée pour remplacer trois articulations de la voûte du côté de la gare. La dernière opération, dont les travaux ont été entamés il y a trois ans dans le but de sauvegarder ce monument historique de la ville, sont en voie d'achèvement.

Depuis un siècle au moins, le pont Sidi Rached, élégant et original, voisine avec Souika, la cité éternelle. Les deux sites sont comme deux êtres qui ne peuvent se séparer. Toute la vie dans la vieille ville s'anime sous les arcs de l'un et entre les murailles de l'autre. A Bab El Djabia, les maisons fraichement rénovées côtoient les bâtisses délabrées, aux tuiles vieillies, envahies par les plantes.

Clément Ader à Constantine en 1882

A Constantine, la dernière apparition d'un oiseau rapace remonte à 1998. L'aigle a survolé les gorges du Rhumel et, au grand étonnement des riverains, a trouvé refuge dans le ravin qui fait face à la passerelle Mellah (ex Perrégaux).

L'existence d'aigles et de vautours à Constantine a été relevée à une certaine époque, comme en témoigne le médaillon central de la mosaïque de Sidi M'Cid qui représente « Un aigle tenant la foudre entre ses serres »

Après Louis Mouillard (pionnier de l'aviation civile en Algérie, a réalisé le premier vol humain en Afrique) et son vol sur un planeur de sa conception le 12 septembre 1865 à Baba Ali, dans les environs d'Alger, il se trouve que c'est Clément Ader, père de l'aviation civile internationale, qui vient à Constantine en 1882 pour y étudier le vol des aigles et vautours nombreux sur les gorges du Rhummel et en tire une conclusion prémonitoire : « L'Algérie présente la particularité, importante pour l'avenir, d'avoir son territoire sillonné par de grandes voies aériennes, dans lesquelles les avions de guerre pourront voler facilement et économiquement, pour conserver à la France, si elle l'a encore, cette partie d'elle-même ».

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