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Cirta, deuxième ville punique après Carthage (3e partie)

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CONSTANTINE
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Berceau d'une civilisation trois fois millénaire, Constantine est un concentré d'Histoire universelle. Son emplacement géographique la place au cœur de la Méditerranée, son passé la désigne comme un brillant foyer de culture et ses valeurs de tolérance et d'hospitalité la nomment terre d'accueil et de métissage.

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Qui aurait pu se douter que Constantine, la Cirta à priori numide, mériterait un jour le titre de second Carthage, le Carthage de l'intérieur des terres ! Imaginer pour elle une pareille destinée se heurtait immanquablement à trois objections fondamentales : tout d'abord, Constantine paraissait être la capitale incontestée du royaume de Numidie. Ensuite, les Phéniciens étaient censés n'avoir installé de comptoirs que sur la cote. Enfin, les vestiges puniques découverts à Constantine n'étaient pas assez nombreux pour attirer l'attention.

Toujours est-il que la mise en lumière du rôle du Kef (Tunisie), les observations de P. Cintas sur les sites puniques, enfin les découvertes archéologiques retentissantes faites depuis 1950 ont permis de reconsidérer le passé pré-romain de Constantine.

Déjà, au début du XXe siècle, les érudits « locaux » avaient eu l'intuition de la haute antiquité de la ville. Quand, en 1915, M. Bonnell, architecte du Gouvernement général, eut l'occasion de fouiller le monument gréco-punique dit « Soumaà », près du Khroub, à quinze kilomètres de Constantine, le compte-rendu de ses découvertes était assorti de l'hypothèse qu'on était en présence du tombeau de Massinissa. Mais E. Thépenier, alors secrétaire de la Société archéologique, se montra d'un avis contraire et déclara que l'édifice en question pouvait « se rapporter à un chef punique sur lequel l'histoire est muette ».

Dans une étude datée de 1927, E. Thépenier faisait valoir les vestiges puniques de Constantine : « Des tombeaux creusés dans le roc, d'un travail très soigné, ont été mis au jour en 1888, lors de la construction de la route de la corniche, à l'endroit où a été creusée, à la mine, la première tranchée. Ce genre de tombeaux se poursuit jusqu'à Sidi-Mabrouk, à 2 km de la ville. Si on rapproche toutes ces trouvailles du nom de « Cirta » (1) et des inscriptions en caractères phéniciens frappés sur les monnaies des rois numides, Massinissa et ses successeurs, on peut en déduire que bien des siècles avant l'occupation romaine, une colonie de ce peuple était établie à Constantine et y avait installé son commerce, sa religion et sa civilisation ».

Un autre chercheur, Joseph Bosco dont le nom, à l'époque, avait été donné à une rue de la cité, fut toujours persuadé qu'il existait une histoire des Phéniciens à « Cirta ». Dans son étude intitulée « Toponymie phénicienne » et publiée en 1917, il osa écrire : « Les Phéniciens firent de Cirta la capitale d'un Etat autonome dont l'étendue nous est inconnue et qu'aucun auteur de l'Antiquité n'a indiqué ».

Ce qui apparemment gênait E. Thépenier et J. Bosco était le problème de la coexistence ou de la succession des Phéniciens et des Numides, mais tous deux avaient perçu une réalité que des découvertes archéologiques ultérieures sont venues concrétiser.

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Une société qui ne différait pas de celle de Carthage

Et d'abord, pourquoi les Phéniciens se seraient-ils installés à l'intérieur des terres ? C'est, répond André Berthier (2), « le miracle du rocher de Constantine. C'est lui qui donne à la ville son faciès punique ». Conservateur du Musée national Cirta de Constantine jusqu'en 1972 et auteur de nombreux ouvrages sur la ville, A. Berthier fait remarquer que l'expression est de P. Cintas, qui a ainsi précisé sa pensée : « A l'intérieur des terres, pour la recherche des anciens habitants, l'équation est à poser de la même façon que pour le littoral ; seules les données diffèrent un peu. S'il n'est plus question de plages où aborder, du moins a-t-il fallu penser à la protection qu'accordaient, ailleurs, l'ile ou le promontoire aux cités maritimes. C'est pourquoi les Puniques ont toujours disposé leurs centres ruraux sur des escarpements très faciles à défendre. Dans tous les cas, la source ou la rivière sont proches, et du haut de l'aire où se retiraient les hommes, on embrasse la plaine d'un regard qui porte très loin. Sur une pente, au sec, est installée la nécropole. De tels « faciès » sont parfaitement connus. Constantine, en Algérie, fournit évidemment le plus parfait ».

Sur ce site voué donc à être occupé par les Phéniciens, des témoins archéologiques nombreux attestent de l'ampleur de leur établissement. Le nombre de ces vestiges a considérablement augmenté depuis 1950 et A. Berthier écrit avoir été lui-même « l'heureux bénéficiaire » de découvertes dues à de grands travaux exécutés dans la ville et à ses abords...Trois secteurs ont particulièrement favorisé les recherches : la rive gauche du Rhummel, dont le nom antique est « Ampsaga », probablement d'origine phénicienne ; le plateau de Coudiat-Bellevue et le Mansourah.

C'est la deuxième moitié du IIIe siècle et le début du IIe siècle avant notre ère qui paraissent avoir marqué l'apogée de Constantine, ville phénicienne. C'est alors qu'on multiplie les sanctuaires, qu'on entreprend de grandioses constructions, dont le grand mur à bossage de la Casbah de Constantine, la « Soumaà » du Khroub et le « Medracen » dans l'arrière-pays, sont les plus impressionnants vestiges (3) (Lire encadré sur l'art libyco-punique).

Alors vivait sur le rocher une société qui ne différait pas de celle de Carthage. Son horizon religieux égalait le Panthéon carthaginois. Les sacrifices d'enfants étaient acceptés par toutes les classes de la société. Les pratiques funéraires vulgarisaient le rite de l'incinération. Les collèges religieux se composaient de prêtres et aussi de prêtresses. La classe dirigeante comprenait des scribes, des chefs militaires, des médecins. Des suffètes administraient la cité. Le commerce était actif et les amphores de Rhodes apportaient un vin particulièrement apprécié. Des étrangers étaient enrôlés dans l'armée à titre de mercenaires et l'on faisait appel aux Thraces. Cette société, qui a connu son moment le plus brillant à l'époque où Carthage elle-même triomphait, a survécu à la destruction de la métropole punique (4).

Notes :

(1) Cirta : appelée ainsi par les historiens latins. Mot dérivant de « Kart » qui, en punique, signifie ville.
(2) Auteur de « La Numidie, Rome et le Maghreb », Ed. Picard, 1981.
(3) D'ailleurs, selon Gabriel Camps, auteur de l'ouvrage « Massinissa, ou les débuts de l'Histoire », quelques décennies plus tard, le roi numide, tout imprégné de culture punique, parlait lui-même le phénicien dont il fit la langue officielle de son état. Il en connaissait parfaitement la culture, qui était l'une des plus avancées de l'époque, autant dans le commerce, l'industrie que l'agriculture.
(4) D'après l'écrivain Rachid Boudjedra.

L'art libyco-punique sous le règne de Massinissa

A l'époque libyco-punique, l'originalité de l'art africain se situe essentiellement par rapport au domaine de la religion. Le peuple libyen avait ses traditions propres qui ont été plus ou moins transformées au contact des traditions puniques, mais les représentations appartiennent toujours au monde du sacré. Elles cherchent à traduire les sentiments religieux, et c'est surtout dans le domaine de la sculpture et de la gravure de la pierre qu'ils sont exprimés.

La célèbre gravure du "cavalier d'Abizar", du Musée National des Antiquités d'Alger, sur un morceau de roche de Kabylie, représentant quelque divinité ou génie protecteur des montagnes ou de la chasse, n'est pas sans rappeler une tradition qui remonte à la protohistoire et qui se poursuivra jusqu'à l'époque romaine.

Une importante découverte, comme celle du sanctuaire situé sur la colline d'El Hofra, à Constantine, où ont été retrouvés en 1950 près de 600 stèles ou fragments de stèles votives, est la preuve de l'extension de la civilisation carthaginoise et du culte punique dans les royaumes numides.

Avec ce sanctuaire très important consacré au culte de Ba'al Hammon et de sa parèdre Tanit, Cirta a dû être considérée comme le second foyer religieux punique de l'Afrique du Nord après Carthage, et après la chute de cette dernière, comme un conservatoire des rites culturels et de l'iconographie puniques dans ce que fut l'ancienne zone d'influence punique en Méditerranée. Sa construction pourrait coïncider avec la venue de Sophonisbe, l'épouse carthaginoise de Syphax, mais son rayonnement à Cirta et dans la Numidie massyle, aura été grandement facilité par le soutien de Massinissa.

Beaucoup de stèles appartiennent d'ailleurs au IIIe siècle av. J.-C. Certaines comportent une inscription qui permet de les dater précisément entre 162 et 147 av. J., sous les règnes de Massinissa, Micipsa, Gulussa et Mastanabal (père de Jugurtha). Ces stèles portent généralement un texte commémoratif et un décor emprunté au vocabulaire artistique où l'on saisit tour à tour l'empreinte de l'Egypte, de la Grèce et de l'époque tardive de Rome.

Parmi les nombreux symboles de la vie religieuse libyco-punique, le symbole dit de Tanit tient une place prépondérante. En tout cas, même si sa signification n'est pas toujours très claire, on le voit représenté sur la plupart des stèles d'époque romaine, surtout dans les musées d'Hippone (Annaba), de Guelma, de Constantine, de Timgad, de Lambèse, de Sétif, d'Alger, de Tipasa, de Cherchell et d'Oran. Comme sur les stèles, les artistes qui ont travaillé sur le bronze, sur l'or et sur l'ivoire ont emprunté leurs motifs au répertoire égyptien ou grec.

Provenant de Tiddis, et exposés au Musée national Cirta de Constantine, ce sont, par exemple, une feuille de vigne travaillée, un bijou d'or filigrané, un pied de candélabre montrant une tête de lion et surtout un sphinx en bronze trouvé en 1898. Stéphane Gsell a écrit au sujet de ce sphinx : « Cette statuette est, je crois, le plus ancien objet d'art grec qui ait été recueilli jusqu'à présent en Algérie...Un chef indigène avait reçu vers le VIe siècle, sans doute par l'intermédiaire d'un marchand phénicien, un trépied grec en bronze, dont un fragment nous est parvenu ».

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