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Au commencement, étaient Les Bedjaia (2ème partie)

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BEJAIA
Kamel Bouslama
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On a dit du nom « Bejaia » que c'était une déformation de « Bekaia », les rescapés, les survivants. Cette théorie n'est pas prouvée. Les populations qui étaient sur le site de Bougie s'appelaient effectivement les « Bedjaia », « Amsyouen » dans l'Antiquité. Mais lorsque le Sultan hammadite En Nacer vint y établir sa nouvelle capitale, B'gaieth la berbère devint naturellement « En Naciria » et prit une place très importante à l'époque. Chose curieuse, la ville restera Bejaia jusqu'à nos jours.

LIRE AUSSI: Flânerie printanière dans Béjaïa l'intemporelle (1ère partie)

Pourtant il n'y avait eu aucune hostilité à l'arrivée d'En Nacer, ni à son installation. Les Bedjaia étaient de la même grande famille des Sanhadja qu'Ibn Khaldoun appelle « de première race », famille dont la deuxième branche donnait au même moment, au Maroc et au Sahara occidental, les Almoravides, devenus plus tard les Andalous en Espagne.

La destinée de Bejaia est donc peu ordinaire. Le site, en plein cœur de l'espace méditerranéen, en est si heureux qu'elle a sans doute toujours existé. Comme toutes les villes vivantes et sans doute à cause même de -ou plutôt grâce à- ce site unique, elle s'est reconstruite sans cesse sur elle-même, effaçant à mesure les traces les plus anciennes.

Béjaia fut sans aucun doute un comptoir punique. Il eut fallu un bien étonnant concours de circonstances pour que les Phéniciens l'oubliassent dans la liste logique de leurs établissements commerciaux et portuaires, alors qu'elle était la seule grande rade naturelle de cette cote du Maghreb que les Romains qualifièrent d' « Importuosum » (sans port). Le port, justement, était probablement dans la petite crique de Boulimat et le musée présente des stèles phéniciennes attestant du passage et de l'installation des Puniques.

La ville, ensuite, fut romaine et se nommait Saldae, port d'embarquement de blé pour Ostie, le port de Rome. Aujourd'hui encore, les citernes romaines servent à l'alimentation de la ville. C'est l'un des exemples les plus prodigieux de l'utilisation continue, au cours de l'histoire, d'installations âgées de plus de...quinze siècles ! Toute la campagne environnante témoigne que les Romains, qui avaient le gout des beaux sites, avaient multiplié les efforts pour faire de cette ravissante ville un séjour viable ; et la viabilité d'une ville, c'est d'abord l'eau.

Contemporaine de Tipasa, en Maurétanie césarienne, de Djemila (Cuicul), de Lambèse, de Timgad, toutes dépendantes de Cirta (Constantine), Saldae avait lancé dans la montagne, pour son alimentation en eau, une conduite de 21 kilomètres que soutenaient par endroits des aqueducs dont certains, en partie, subsistent à ce jour. C'est d'ailleurs à Lambèse qu'on a découvert ce « cippe hexagona », exposé aujourd'hui en face de l'assemblée communale de Bejaia, sur lequel est gravée en latin la relation de l'effort gigantesque de Nonius Datus, de la 3e légion. Ce légionnaire avait fait creuser le souterrain long de 428 mètres, qui amenait les eaux de Toudja, par une pente continue, vers les citernes encore en fonction aujourd'hui (Lire encadré 1 intitulé « Toudja, l'aqueduc romain de Saldae » (Bejaia).

Vandales et Byzantins sont sans doute passés aussi dans ce site privilégié, et peut-être parfois, par sa beauté même, infortuné. Son histoire vraiment algérienne, le temps, devrait-on plutôt dire, de sa plus grande gloire qui justement était essentiellement algérienne, commence au IIe siècle, et non en ce lieu même mais au cœur de l'Algérie, dans les monts du Hodna, 60 années avant que En Naciria ne le dispute à Béjaia, pour nommer la perle du Maghreb.

Au 10e siècle, le Maghreb, entièrement islamisé, pouvait en gros se subdiviser en trois régions principales, trois sortes de grandes provinces. Le Maghreb extrême (Maroc), le Moghreb central (Algérie) et l'Ifrikiya (Tunisie). Ces provinces étaient gouvernées par des princes venus de la lointaine Arabie et que s'étaient réellement choisis les chefs locaux, enthousiasmés par la foi islamique.El Moezz, dernier sultan fatimide au Maghreb central et en Ifrikiya, avait décidé de se retirer en Egypte et choisit, pour le remplacer au gouvernement de ces deux provinces, Bologuine, fils de Ziri qui, pour le seconder, avait déjà sa propre capitale, Achir.

Bologuine mourut en 958, père de plusieurs fils dont l'un, El Mansour, reçut le gouvernement de Kairouan, Ifrikiya (Tunisie) et l'autre, Hammad, fonda plus tard la Kalaà (en 1007), assumant ainsi la responsabilité de plus des deux tiers (2/3) de l'Algérie du Nord, soit les provinces actuelles d'Alger et de Constantine.

Il va sans dire que Hammad voulait une capitale

Et, à l'époque, les capitales étaient avant tout des places fortes; en second lieu des carrefours où rencontres et échanges étaient culturels au moins autant que commerciaux. Or le site de la Kalaà, sans être à proprement parler un nid d'aigle, est extrêmement bien protégé, tout en haut de sa vallée, dans le mont du Hodna, dominant, vers le Sud, les hauts plateaux. L'eau existait en suffisance, elle abondait même au point de permettre la construction de palais se reflétant dans d'immenses bassins. Là était venu jadis Abou Yezid, le tristement légendaire « homme à l'âne ».

Une fois les murs délimités, Hammad invita, non sans quelque persuasion, les habitants des villes de M'sila et Hamza Bouira à venir l'habiter « ainsi, dit Ibn Khaldoun, que la famille des Djeraona (Djeraoua), peuplade du Moghreb » qui n'étaient autres que les descendants de la famille de la célèbre Kahéna, la devineresse, et qui probablement constituèrent la garde personnelle du Sultan.

A la fin du 4e siècle de l'Hégire (10e siècle de l'ère chrétienne), la Kalaà (qui, rappelons-le, avait été créée en 1007) était une ville achevée. Une foule d'immigrés la renforçaient, artisans et étudiants, hommes d'armes, commerçants et cultivateurs car des jardins, hors remparts, permettaient de nourrir tous ces gens. Achir, l'ancienne capitale de l'aïeul, Ziri, vivait encore et Hammad, son petit-fils, s'y tenait souvent, partageant ses activités de chef entre la ville héritée et la ville créée. Mais la Kalaà, ce nouveau centre politique et spirituel, allait être abandonné en 1090, au bénéfice de Béjaia, sur la mer. Car dans l'intervalle, un nouveau « cataclysme » a fondu sur le Maghreb.

Les Fatimides du Caire, se sentant trahis par les gouverneurs laissés en Ifrkiya (Tunisie), autrement dit par les Zirides, se vengèrent en incitant des tribus bédouines réputées pour leur sauvagerie, les Beni Hillal et les Beni Sulaim de Haute Egypte, à se répandre en Afrique du Nord. Cette « invasion hilalienne » est décrite par les Chroniqueurs de l'époque comme « un cyclone dévastateur », et les Hilaliens comme « une armée de Sauterelles ». L'Algérie, alors paisible et prospère, était mise à feu et à sang. Villes, villages, récoltes ont été incendiés, les arbres fruitiers coupés. La monstrueuse razzia dura de 1053 à 1057 !

Sensiblement à la même époque, l'importance de la Kalaà par rapport à En Naciria (la Béjaia hammadite) était immense. Elle était d'abord d'ordre politique, mais elle était aussi et surtout d'ordre culturel. De la Béjaia hammadite, peu de vestiges, il est vrai, subsistent aujourd'hui : quelques remparts, la merveilleuse porte dite « sarrazine », qui était l'arche sous lequel passaient les navires qui entraient en son port. Mais, de tous ses palais, aucun n'est parvenu jusqu'à nous (Lire encadré 2 intitulé « Sites de Bejaia classés patrimoine mondial par décret »).

Or Béjaia, nous le disions plus haut, est une ville malgré tout restée vivante ; une ville qui, sans cesse, s'est reconstruite sur elle-même. Aujourd'hui, un fort espagnol, puis turc remplace le palais de l'Etoile, une caserne française recouvre les traces du palais de la perle.

Cependant, à la Kalaà, des fouilles ont été entreprises et qui ont permis la mise au jour de fondations indiquant avec une grande précision le plan des monuments et leur disposition. Le fondateur de la Kalaà, Hammad, était l'aïeul d'En Nacer, fondateur d'En Naciria. Et c'est le petit fils de En Nacer, Yahia, qui fit un dernier aller-retour : En Naciria-La Kalaà-En Naciria, ramenant du palais du Hodna ses dernières richesses dans la nouvelle capitale hammadite.

On peut alors imaginer la caravane, escortée d'hommes d'armes, transportant avec lenteur, par petites étapes, les lourdes charges de bronzes, fers forgés, marbres, jarres et objets de céramique, et les charges plus légères mais plus fragiles de verreries, celles de draperies et bijoux, etc. Un regard sur la Kalaà nous permettra donc d'imaginer Béjaia-En Naciria dans toute sa splendeur.

Que reste-t-il, à franchement parler, de la prestigieuse Capitale Hammadite ?

Il va sans dire que la deuxième capitale hammadite (En Naciria) bénéficiait d'un raffinement plus grand encore, émanant de l'aboutissement de recherches architecturales et artisanales élaborées auparavant dans la ville fortifiée du Hodna. A ce titre, certains éléments découverts à la Kalaà faisaient là leur première apparition au Maghreb. On ne les avait vus auparavant qu'en Mésopotamie, ou en Perse. En Naciria, bien entendu, en reçut les secrets et à son tour les transmit aux monuments islamiques de Sicile qui lui sont presque contemporains et qui sont, eux, conservés.

En Naciria, sans doute, était le plus précieux maillon de cette chaine et il est grand dommage que ses beautés nous soient à présent refusées par l'histoire. Car la ville de Béjaia ayant fêté, en 1990, le 900ème anniversaire du transfert de la Capitale du royaume Hammadite de la Kalaà vers Béjaia (Ce fut le fils d'En Nacer, El Mansour, qui transféra le gouvernement Hammadite à Naciria, en 1090, soit une année après la mort de son père), que reste t-il, à franchement parler, de la prestigieuse Capitale Hammadite ?

Il reste l'actuelle Béjaia, mais bien peu d'édifices du passé si ce n'est les vestiges que l'on peut retrouver ça et là dans la ville. Le sultan En Nacer était fier de ces constructions car il y avait mis tout son art. Et c'est pourtant au fait de sa puissance (alors qu'il était à la tète d'une dynastie) qu'il décide de se retirer de la vie publique et finir ses jours sur l'ile des Pisans, non loin de Béjaia (25 kilomètres à l'ouest de Bejaia) dans une solitude qu'il a voulue (Lire encadré 3 intitulé « l'étrange destin du sultan En Nacer de Bejaia »).

Au 12ème siècle, à cette même période, le roi arabe de Séville Ibn Abbad el Motamid se retire à Silves au Portugal dans la région de l'Algarve où est né Teixeira Gomes en 1860. Etrangement, quelques siècles plus tard, c'est après un même geste de retrait de la vie publique que Manuel Teixeira Gomes quitte ses fonctions au Portugal et arrive à Alger puis à Bejaia. Quelle est la motivation profonde de ce geste, les raisons de cet exil ? Est-ce une fuite ? Est-ce, au contraire, un geste de courage ? Ces questions pourraient être posées aux Portugais qui s'interrogent actuellement sur le destin si singulier de Teixeira-Gomes. En tout cas ses pas l'ont conduit vers Béjaia qui a constitué un lien entre hommes de tous horizons.

Quels indices y a-t-il du rôle joué par Béjaia dans la transmission du savoir ?
La petite bibliothèque découverte en1994 au village Tala Uzrar, non loin de Béjaia, contient des manuscrits et des ouvrages datant de la période allant du 9ème au 19ème siècle. Cette bibliothèque est le témoin du passé de Béjaia dans son rôle quasi certain de transmission du savoir au Moyen âge et de lieu de rencontre de personnalités scientifiques. Aujourd'hui à Béjaia, les chercheurs tentent de restaurer ces manuscrits et sauver ainsi une partie de ces originaux.

Le village de Mellala, non loin de la ville, est un des lieux prestigieux de la région. C'est là, en effet, qu'Ibn Toumert s'est arrèté au retour d'un voyage en Orient. Il y rencontra Abdelmoumen jeune homme qui était lui aussi de passage à Béjaia. Les deux hommes ont fait du hasard de leur rencontre, précisément à Béjaia, le point de départ d'un exceptionnel moment d'unité du Maghreb, avec les Mouwahidines : l'empire almohade.

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Bejaia 2
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Toudja, l'aqueduc romain de Saldae (Bejaia)

Mondialement connu pour avoir fourni une très précieuse documentation épigraphique, l'aqueduc romain de l'antique Saldae est l'un des monuments antiques les plus intéressants de la circonscription archéologique de Béjaia.

Depuis le XIXe siècle, il a fait l'objet d'une multitude d'études publiées. Malgré cela, il n'est que très imparfaitement connu, car les études réalisées concernaient des points épars.

En 27-26 avant J.-C., l'empereur romain Octave fonda sur le territoire actuel de Béjaia la « Colonia Julia Augusta Saldensium Septimana Immunis », pour les vétérans de la « Legio VII Augusta ». La ville s'équipa de nombreux ouvrages d'utilité publique. Le ravitaillement en eau de la ville était assuré par un aqueduc qui captait la source de Toudja, sur le flanc du massif « Tadart Aghbalou », à 16, 5 km à l'Ouest de Saldae (Béjaia).

Une célèbre inscription gravée sur un cippe hexagonal, découverte à Lambèse (Batna) en octobre 1866 nous renseigne sur les péripéties liées au creusement du canal pour le passage de l'aqueduc. Selon les thèses traditionnelles, l'aqueduc aurait constitué un exemple d'ouvrage de génie civil, réalisé par la main d'œuvre militaire.

D'après les nouvelles conclusions, la première intervention, vers 137, se serait limitée à une étude de faisabilité. Les travaux auraient duré de 04 à 06 ans et le rôle de l'armée se serait cantonné à la mise à la disposition du chantier d'un technicien de haut niveau (un géomètre spécialisé), en la personne de Nonius Datus, vétéran de la 3e légion Augusta.

En effet, le chantier avait été commencé, mais l'exécution présentait des difficultés et on avait besoin des connaissances spéciales du Librator. Les équipes chargées de percer le tunnel, parties de chacun des deux bouts de la montagne, ne s'étaient pas rencontrées. Le librator fit des calculs et permis la jonction : « Moi, Nonius Datus a fait le nivellement, indiqué le tracé, et prescrit ce qu'il fallait faire suivant les plans que j'avais remis au Gouvernement. J'ai aussi achevé l'œuvre. Après l'arrivée de l'eau, ce dernier en a fait l'inauguration ».

Sites de Béjaia classés patrimoine mondial par décret

Le fort du Gouraya

Après avoir été longtemps livré à son sort, le majestueux fort de Gouraya, avec l'ensemble des monuments qui s'y trouvent, vient d'être officiellement classé patrimoine mondial par décret ministériel.
C'est sur l'emplacement probable d'une tour hammadite, celle qui peut-être transmettait à d'autres sommets ces feux émis par le Mannar, fut bâti le fort du Gouraya, d'un beau volume accentué par le fruit des murs, qui fut lui aussi plus tard remanié par les Turcs. Ce fort domine toute la région jusqu'au lointain Cap Sigli et la promenade pour y parvenir est fort belle.

Faisant partie des 99 saints de Béjaia, Lalla(Madame) ou Yamma (Mère) Gouraya domine tout le paysage, de son tombeau placé dans le fort même du Gouraya et, dit-on, dispose de sept sources. Non loin d'elle, Lalla Yamina (ou «Yamma ») a son mausolée sur les pentes Nord de la même montagne. La légende laisse entendre que ces deux pieuses femmes avaient, de leur vivant, une sorte de rivalité. Ainsi les personnes qui, de nos jours encore, les visitent, ne délaissent jamais l'une au profit de l'autre et se considèrent comme tenues de faire chaque fois double pèlerinage.

Les autres sites recensés et inscrits par la Direction de la Culture

Quatre autres sites, dans l'ancienne capitale des Hammadites, ont été recensés et inscrits par la Direction de la Culture de la wilaya de Béjaia pour éventuellement bénéficier du même classement. Il s'agit du mausolée de Sidi Abdelkader, des grottes d'Afalou, de l'Aqueduc romain et de l'ensemble rural de Sedouk Oufella (Cheikh Ahdadh).

Le fort Abd El Kader

Du Fort de la Mer, seules les fondations et les souterrains, ainsi que les premiers soutènements sont encore Hammadites. Les Espagnols reconstruisirent entièrement ce bastion où se trouve aujourd'hui une mosquée très fréquentée. On l'appelle aujourd'hui Fort-Abd-El-Kader, du nom d'un pieux savant originaire de Syrie, Sidi Abd El Kader El Djilani, qui est enterré dans la mosquée du fort.

Fort Gouraya (Béjaia)

Pour en revenir à la montée au Gouraya, il faut préciser que ce n'est pas une escalade. C'est un chemin en lacets, de pente douce, entre les dalles et sur le flanc taillé. On parvient sans grand effort jusqu'à la forteresse dont le volume est très beau, en quelque sorte « cadencé » avec ses murs de soutènement à fruits et la belle rampe d'escalier dallé qui mène à l'entrée. A l'intérieur, on voit les traces de constructions récentes de quelques décades, de faible qualité mais facile à éliminer ; mais aussi, indéniablement, l'appareillage turc de briques pleines très longues, très plates, et de voutes qui, pas plus que les fortifications, ne laissent aucun doute sur leur ancienneté.

Le fort, on l'a déjà vu, a des bases espagnoles du XVIe siècle. On comprend aisément l'intérêt de sa position stratégique et l'on peut croire que, jadis, une tour hammadite a du exister là. C'est tout le pays que l'on domine, en effet, absolument la région entière. La ville, la baie, en totalité; et l'on peut apercevoir, par beau temps, jusqu'au Cap Bou Garoun (Collo) distant de cent kilomètres vers l'est.

L'étrange destin du sultan En Nacer de Bejaia

Le sultan Hammadide En Nacer aimait le faste. Eut-il sans cela bâti tous ces merveilleux édifices que compte Bejaia aujourd'hui ?

La légende raconte cependant qu'au cours d'une promenade en barque dans la rade de Bejaia, avec toute sa cour et ses musiciens, le sultan En Nacer, qui lui-même composait et chantait, rivalisa avec ses poètes et fit son propre éloge.

Or il avait invité à cette fête le Saint Marabout Sidi Touati. Celui-ci s'énerva de cette démonstration d'auto-louange et reprocha vivement à son hôte son manque d'austérité et de modestie. Puis, étendant sur son bras son burnous d'ascète, qui n'était guère neuf, il montra au prince au travers de cet écran quelque peu transparent la ville qui apparut ruinée et inhabitée.

En Nacer, dit-on, se rendit à cette vertu, désormais se retira sur « l'ile des Pisans » et y mourut dans l'austérité.

Cette ile, qu'il faut nommer « ile des Pisans » et non « ile de Pisans », est située à 12 km à l'ouest du cap Carbon, en face du port punique de Boulimat. L'eau y est profonde. Elle mesure 400 m de longueur et culmine à 31 m d'altitude, possède de la végétation et possède un excellent abri aux navires. Elle est parfois désignée sous le nom arabe d'ile Djeribia. Les montagnes environnantes (on peut appeler « montagne» le Gouraya avec ses 680 m d'altitude) plongent directement de leur haut dans la mer et cela ajoute à la majesté du tableau.

Le nom d'ile des Pisans marque le souvenir des relations commerciales régulières entre Bejaia et Pise en Italie. Le sultan Hammadite de l'époque (En Nacer) l'avait concédée aux marins pisans pour qu'ils puissent y entreposer les marchandises qu'ils allaient vendre et celles qu'ils venaient d'acheter à Bejaia. L'ile est environnée de plusieurs ilots rocheux.

Bejaia, la ville des 99 saints

« Il ne manque qu'un seul saint, disent les habitants de la ville en souriant, pour que Bejaia en totalise cent et pour qu'elle éclipse la Mecque comme lieu de pèlerinage ».

Subsiste ainsi le marabout de Sidi Touati, fondateur au XIIe siècle d'une université musulmane -sur les hauteurs de la cité, près de la porte du Ravin, route du Gouraya- laquelle fonctionna sans interruption jusqu'au XIXe siècle. Aussi, est-ce sur les lieux mêmes où elle fut jadis, c'est-à-dire près de ce marabout, que «l'Université islamique de Sidi Touati » allait renaitre en ouvrant ses portes, en 1972, aux étudiants en théologie.
Sidi Soufi quant à lui reçut sa jolie mosquée ornée de faïences au XVIe siècle. Venu du Seldjma, au Maroc oriental, il était aussi populaire par sa science que par sa magnificence et sa générosité. Il organisa (et cela explique le nom qu'il a laissé à la postérité car « Souf » signifie « laine ») à Bejaia un grand souk de la laine. Son tombeau, proche de la mosquée et d'une facture plus ancienne, était, il y a peu d'années encore, dans son état original.

Sidi Yahia et son père, tous deux savants fort pieux, reposent cote à cote dans un mausolée dominant la baie qui porte son nom et qui est devenue le décor du port pétrolier.

Sidi Abdelkader El Djilali est enterré dans la mosquée de l'ancien Fort de la Mer Hammadite (aujourd'hui, Fort Abdelkader). Il était originaire de Syrie.

La Casbah, qui est datée du XVIIIe siècle, a été remaniée. Cette mosquée renferme les restes du vénéré Abu Abdallah Mohamed Ben Ahmed El Afri El Kalai. Prédicateur célèbre de ce sanctuaire, il est peut-être à l'origine de ce grand mouvement de foules qui réunissait il y a encore peu d'années les fidèles de toute la région au bois sacré le 27e jour du ramadhan. Sa renommée a porté jusqu'à nos jours le souvenir de cette date à laquelle les croyants de Bejaia, chaque année, se pressaient autour de lui pour participer à sa prière.

Huit bienheureuses viennent grossir les rangs des saints de Bejaia. Lalla (Madame) ou Yemma (Mère) Gouraya domine tout le paysage, de son tombeau placé dans le fort même du Gouraya et, dit-on, dispose de sept sources. Non loin d'elle, Lalla Yamina, (ou «Yamma ») a son mausolée sur les pentes Nord de la même montagne. La légende laisse entendre que ces deux pieuses femmes avaient de leur vivant une sorte de rivalité. Ainsi les personnes qui de nos jours encore, les visitent, ne délaissent jamais l'une au profit de l'autre et se considèrent comme tenues de faire chaque fois double pèlerinage.

Le phare naturel le plus haut du monde

Sait-on que le phare naturel le plus haut du monde se situe sur la cote algérienne et que c'est le phare du cap Carbon, à Bejaia ?

Initié en 1878 et inauguré en 1906 pendant la période coloniale, il se situe sur un éperon rocheux de la tète insulaire qu'est le cap Carbon dans le prolongement du parc national du Gouraya. Sa base est percée d'arches naturelles qui ajoutent à la beauté et à la typicité du phare qui est par ailleurs la fierté des cartes postales de Bejaia et de sa région.

L'axe de la lampe culmine à 242 m au dessus du niveau de la mer. Le bàtiment du phare lui-même n'est qu'à 15m au dessus du niveau du sol. C'est un phare dit d'atterrissage d'une portée lumineuse de 28 miles nautiques qui indique que le port de Bgayet (Bejaia) n'est qu'à quelques brasses. Il est géré par l'Office national de Signalisation maritime.

Aicha, poétesse de Bejaia au VIIe siècle de l'Hégire

Nous sommes au VIIe siècle de l'Hégire et l'instruction est si peu répandue parmi les femmes musulmanes de l'Afrique, qu'on est en droit de regarder comme des phénomènes celles qui se sont distinguées par des compositions littéraires ou des essais poétiques.

Qu'on en juge plutôt à travers la relation faite par A.Cherbonneau qui observe (*) que les auteurs qu'il a lus en « citent un bien petit nombre», et la mention qu'ils leur accordent « ne va pas au-delà de quelques mots insignifiants »(...), comme s'il était oiseux, sinon ridicule, d'attacher du prix aux travaux intellectuels d'un sexe placé dans un rang inférieur par la loi de l'Islam ».

Et A. Cherbonneau de citer un certain El R'abrini qui dans son livre intitulé « Les spécimens de la science ou Notice sur les docteurs de Bougie au VIIe siècle », laisse échapper à propos d'une femme lettrée de cette époque quelques détails dont la singularité ne peut être dédaignée, dit-il, par les lecteurs de la Revue Africaine : «Je les transcrirai ici mot pour mot, de peur d'ôter au récit sa physionomie naïve. Ce n'est point une biographie ; l'auteur raconte seulement des faits décousus et s'abstient même de toute réflexion, là, où nous attendions de lui des considérations philosophiques sur le rôle de la femme dans la société mahométane.

« Omara-ben-Yahya- El-Hoceini, dit El-R'abrini au commencement de son ouvrage, était un jurisconsulte de mérite qui composa un traité -en vers- des devoirs religieux. Il eut une fille dénommée Aicha, dont l'éloquence égalait les connaissances en littérature. Elle avait copié de sa main l'Explication du Koran de Taàlebi, l'Andalous, divisée en dix-huit chapitres et ce chef d'œuvre de calligraphie fut trouvé si admirable, qu'on le plaça dans la bibliothèque des sultans de Bougie.

Aicha défia Ibn el-Fekoun, poète de Constantine, en lui proposant l'énigme que voici :
« En me privant de la douceur des derniers adieux, il a voulu m'épargner l'amertume de la séparation;
« Parce que l'une ne peut compenser l'autre; et j'ai trouvé convenable le sacrifice du tout. »
Après s'être mis l'esprit à la torture, le poète de Constantine fut obligé de garder le silence.
On raconte encore qu'ayant été demandée en mariage par un homme chauve et peu avenant, Aicha improvisa devant ses compagnes l'anagramme suivant :
« Suis-je coupable de dédaigner un amoureux chauve, aussi laid physiquement que moralement ?
« Il prétend au mariage pour s'unir à ma personne. Mais ne demandât-il qu'un soufflet, je refuserais de l'appliquer.
« Sur une tète bonne à cautériser et sur une figure faite pour être cachée »

Aicha a laissé quelques essais littéraires et des morceaux de poésie. Quant à sa copie du Tefsir de Taàlebi, dont il est parlé plus haut, El-R'abrini l'a vue dans la bibliothèque d'Ibn R'azi, imam de la Casbah, à Constantine. »

D'après A.Cherbonneau (in Revue Africaine, vol. 4, 1860, pp. 34 et 35)

De l'origine arabe du mot arsenal

A l'époque de la flamboyante Naciria,-l'ancienne appellation de l'actuelle Bejaia-, on frappait monnaie et l'industrie était représentée avant tout par les chantiers navals. L'historien Ibn Hamdis, évoquant les splendeurs de la cité hammadite, parle fort à propos de ses palais, de « vasques aux bords desquelles sont assis des lions qui alimentent de leurs gueules la fontaine, avec de l'eau qui ressemble à des lames de sabres fondues ». On frappait aussi monnaie à Bejaia. Un manuscrit daté du XIIe siècle et disparu depuis, entretemps recopié en 1866 par un calligraphe Bougiote (justement surnommé Bedjaoui), décrit les monnaies de l'époque, et on en a retrouvé à la Qalaà des Beni Hammad qui répondent de très près à la description faite dans le manuscrit (...) L'industrie, pour sa part, était représentée d'abord par les chantiers navals. Et, à ce propos, fort curieusement, Féraud, l'interprète de l'armée française, signale que c'est l'appellation arabe de « chantier naval », « Dar Es Senaà », qui a donné par la suite le mot « Arsenal » et peut-être aussi le mot « Darse ». Il est vrai que les forêts alentours offraient un bois abondant que les Bougiotes achetaient à leurs voisins montagnards. Le bois était alors jeté du haut de la montagne, par des voies déjà préparées, jusqu'aux rives de la Soummam où, après qu'il eut été formé en radeau, était acheminé vers les chantiers établis près de Naciria, sur la rive droite. Navires et galères étaient ainsi produits dans ces chantiers, et de surcroit avec de la matière première provenant directement des alentours boisés de Bejaia.

Aujourd'hui il existe encore un quartier sur les hauteurs de Bejaia qui était réservé aux exilés andalous. Dénommé « Hai el Andalous », ce quartier a été fondé au 12e siècle et a continué à accueillir d'autres vagues d'exilés andalous qui sont venus s'ajouter aux premiers. Ils ont tous apporté leurs talents d'artisans, de décorateurs et de musiciens. C'est pourquoi Bejaia est aujourd'hui encore connue pour être un des hauts lieux de la musique andalouse.

(D'après Bejaia, Collection « Art et Culture », Alger déc. 1979)

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