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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (III): M'Sila

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Quelle majesté !

De part et d'autre de la route des précipices nous donnent froid au dos.

-"Doucement, Monsieur Passicot, doucement !"
-"Ne vous en faites pas, Monsieur Ramdane, mon tacot connaît la route comme un mulet !"

LIRE LA PARTIE II : D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (II): sur les routes du Djurdjura

C'est le silence total. Un silence grave. Un silence épais. Une flûte, qu'on dirait enchantée, introduit soudain dans ce silence une douce mélopée que se renvoient les flancs de la montagne. Nous atteignons, enfin, le sommet du Col. Encore un palier et nous dévalerons sur Maillot.  Un bruit insolite alerte Monsieur Passicot qui dresse l'oreille puis s'affole. La voiture continue de rouler sur dix mètres et s'arrête.

-"Nom d'une pipe. Il ne manquait plus que cela !", s'exclame notre chauffeur qui, s'extrayant péniblement de son siège,-notre homme est gros et gras-, soulève le capot, examine, un par un, les éléments du moteur. 

Les investigations ne donnent rien. 

-"Sale bourrique ! Me faire ça ici ! ", fait Monsieur Passicot en direction de sa Citroën en refermant violemment le capot.

Sous un soleil de plomb commence alors, pour nous, une expérience inédite : attendre, sans savoir pour combien de temps, un secours hypothétique.

Si notre attente se prolonge, nous raterons le train de Maillot. Mais cela est, au fond, sans importance. Ce qui nous affole c'est la perspective de devoir passer la nuit en plein Djurdjura.

Mes deux oncles sont dans de sales draps ! Mettez-vous à leur place : bivouaquer en nocturne à Tirourda avec une jeune femme et un enfant ! Mon oncle Hammou s'adresse à son frère et lui demande s'il a pensé à prendre son arme.

-"J'ai mon revolver", lui répond Zizi Ramdane. 
-"Monsieur Passicot ! Jusqu'à quand, selon vous, risquons- nous d'attendre ?" demande l'instituteur.

Le chauffeur qui n'ignore pas que sa responsabilité est entièrement engagée dans cette affaire et qui sait aussi qu'il aura des comptes à rendre l'administration au cas où il adviendrait quelque malheur au fonctionnaire et à sa famille répond timidement que "normalement" un car assure une correspondance quotidienne entre Maillot et Michelet. Ce "normalement" n'est pas fait pour nous rassurer.

Sans demander la permission à personne je sors de la voiture pour me dégourdir les jambes. Je fais quelques pas. Le paysage qui s'offre à moi est époustouflant. Où que je porte le regard ce sont soit des flancs de montagne nus et bleutés, soit des vallons où les oliviers et les figuiers se disputent la terre. Au fond des gorges profondes, La Soummam miroite de millions de cristaux de soleil et s'en va, somptueuse, vers son destin.

Je suis tiré de ma contemplation par un ronronnement qui va crescendo. Je pressens qu'il s'agit du car dont nous a parlé Monsieur Passicot. C'est bien lui qui surgit soudain sur l'esplanade où notre taxi est rangé. Nous sommes aux anges ! Notre chauffeur se hâte vers le conducteur du car, lui explique la situation. Les passagers descendent.

-"Je n'en ai pas pour longtemps", leur dit le conducteur qui fait faire demi- tour à son vieux véhicule.

Comme nous l'avions redouté, nous manquons-de peu- notre train. Zizi Ramdane décide de se rendre en ville pour chercher un moyen de transport car il nous faut poursuivre la route jusqu'à M'sila si nous ne voulons pas passer la nuit à la belle étoile. Mon oncle revient avec ...un camion ! Nous aidons Nna Ouardia à se hisser sur la plateforme du camion et nous voilà partis.

Le mauvais œil qui, décidément, nous poursuit depuis notre départ d'Azouza va encore nous "frapper" une nouvelle fois. Nous avions donc pris place dans le vieux camion ramené par mon oncle de la ville de Maillot.

Ce n'était pas confortable, certes, mais nous nous y sentions en sécurité. Aussi, nous ne tardâmes pas à céder à la somnolence car nous avions eu une journée harassante physiquement, remplie de fortes émotions. Je pensais à cette école où nous allions bientôt arriver. J'essayais d'imaginer l'instant où Zizi Ramdane ouvrirait la porte de notre logement. J'avais hâte de voir ce geste auguste !

La journée tirait à sa fin. Mon oncle Hammou, au chaud dans son burnous, capuche ramenée jusqu'au menton, dormait malgré les cahots. Nna Ouardia avait posé sa tête sur mes genoux et cherchait une position confortable. Quant à moi, je rêvais, le nez dans les étoiles. Un claquement soudain nous tira tous de notre torpeur. J'entendis mon oncle, qui se trouvait dans la cabine du camion, demander au chauffeur de quoi il s'agissait.

-"Le pneu avant a éclaté", lui répond le conducteur qui ajoute : "je vais tout de suite réparer ça et nous repartirons."

Ce n'est qu'aux environs de dix heures du soir que nous arrivons à M'sila. Pas âme qui vive ! Quand, enfin, nous pénétrons dans notre appartement, nous ne songeons plus qu'à dormir. C'est ce que nous faisons. Mais, une chose est de se mettre au lit, une autre de dormir. Je cherche désespérément le sommeil. Il ne vient pas. Le changement de toit y est pour quelque chose.

Je passe donc et repasse dans ma tête les événements de cette journée mémorable. Il y a aussi, je dois l'avouer, cette grande appréhension du lendemain où je devrai me mêler à mes nouveaux camarades.

Je finis par sombrer dans un sommeil agité. Je fais un cauchemar terrible : du bord de la falaise d'où je contemple le Djurdjura je fais une chute qui n'en finit pas et tombe dans l'eau glacée de La Soummam. Les eaux m'emportent. Rempli d'effroi, je me réveille tout en sueur. J'entends alors un bruit de casseroles dans la cuisine. Nna Ouardia est en train de préparer le café dont le parfum s'insinue bientôt partout dans la maison.

La peur panique par rapport à ces élèves dont je ne connais aucun me reprend. C'est que je suis un grand timide et qu'il me faut beaucoup de temps pour m'acclimater à un environnement nouveau.

Le café pris, nous sortons mon oncle et moi. La cloche sonne. Le portail de l'école grince sur ses gonds et un flot de gamins s'égaye dans la cour. Je suis mon oncle comme un mouton. Zizi Ramdane s'aperçoit de ma nervosité contenue. Il me tend la main et affectueusement me lâche dans la cour.

-"Va faire connaissance avec tes camarades. Moi j'ai beaucoup à faire", me dit-il.

Je suis tout de suite dans le bain. Ma timidité, comme par enchantement, a totalement disparu. Un petit groupe d'écoliers s'empare de moi. A son accent, je reconnais, parmi eux, un Kabyle. Je lie tout de suite la conversation avec lui dans notre langue maternelle.

J'apprends très vite l'arabe ce qui me permet d'élargir rapidement le cercle de mes amis intimes grâce à qui je ne tarde pas à connaître les moindres endroits de M'sila et de ses alentours.

Comme j'aimerais revoir tous ces amis ! Nous referions ensemble, à l'ombre de grands platanes, de longues promenades sur la grande route de Boussaâda ou celle de Bordj Bou Arreridj, toutes deux majestueuses. Nous irions à travers les immenses champs de blé en quête des premiers coquelicots et de roses dont chacun de nous ferait un petit bouquet qu'il offrirait à quelque élue de son cœur. Nous irions aussi, sous des orangers en fleurs, nous asseoir au bord d'une des séguias qui irriguent les vergers.

J'ai passé avec Zizi Ramdane quatre années pleines à M'sila. J'ai gardé de ce coquet village de beaux souvenirs qu'il m'arrive souvent de convoquer dans ma mémoire et dans mon cœur, pour le plaisir, rien que pour le plaisir. Je me souviens d'abord du marché couvert dont je faisais le tour plusieurs fois dans la journée. Je m'arrêtais devant chaque étal où les légumes et les fruits étaient d'une fraîcheur exquise. 

Celui du marchand de grenades avait, de loin, ma préférence. J'en achetais souvent une ou deux. Pour ouvrir le fruit je faisais, avec mes dents, un sillon dans l'écorce amère, puis, de part en part, j'exerçais une petite pression. La grenade, échancrée, laissait alors admirer ses grains rouges et charnus dont je m'empressais de me régaler.

Ce qui me revient en mémoire c'est aussi ce grand marché hebdomadaire, haut en couleurs, qui se tenait pendant deux jours consécutifs. Une activité fébrile se notait la veille du jour "J". Des caravanes de dromadaires débouchaient de toutes parts dans le village. Les animaux surchargés de denrées --blé, orge, dattes, sel-- prenaient le chemin des écuries. Celles-ci étaient vite débordées. Les bêtes envahissaient alors l'unique place publique puis les trottoirs.

De ma fenêtre que je laissais ouverte exprès, j'entendais leurs grognements mêlés aux conversations, à voix haute, de leurs maîtres allongés sur des nattes.

Mai 1931

Avec huit de mes camarades je devais passer le Certificat d'Etudes Primaires. L'examen se déroulerait à Boussaâda. Nous partîmes la veille, accompagnés de notre directeur, le jeune et dynamique Monsieur Normand.

Je n'avais jamais été à Boussaâda et je n'y connaissais personne. Mon oncle qui n'avait pas pu m'accompagner parce que terrassé par une méchante angine, m'avait cependant recommandé à un de ses amis pour mon hébergement. Notre école eut un succès remarquable. Sur neuf candidats, huit avaient été reçus.

Monsieur Normand était ravi. Ses vacances ne seraient pas gâchées et, sans doute, se paierait-il le luxe de les passer avec ses parents, en France, dans le Nord Pas-de-Calais. 

Zizi Ramdane fut soulagé de n'avoir pas été déçu par son neveu. Il me montra sa satisfaction en ramenant ma tête sur sa poitrine me caressant longuement la nuque et les cheveux. Nna Ouardia nageait dans le bonheur. Deux larmes coulèrent sur ses joues. Elles étaient noires du k'hôl que ma tante se passait sur les cils pour rester coquette. Je sus ce jour-là la place que j'occupais dans son cœur.

-"Ce soir tu auras du couscous aux pigeonneaux fourrés à ces tout petits haricots qui ont un nombril noir", me dit-elle.
Le pigeonneau est un plat de luxe. C'est aussi un "asfel" qui aide, dit-on, à guérir les malades et protège du mauvais œil. Mon succès au certificat n'était pas sans inconvénient. Il me fallait maintenant quitter Zizi Ramdane et son adorable épouse ma mère d'adoption.

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