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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (II): sur les routes du Djurdjura

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Ma grand-mère ne parvenait plus à se contenir. Elle allait comme une folle dans les venelles du village.
"Akli yetcheth levhar !" répétait-elle sans cesse.

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Tous les amis de son fils reçurent sa visite et compatirent à sa douleur. Elle se rendit même chez l'instituteur qui la retint longtemps chez lui pour lui expliquer qu'elle ne devait pas faire cas des racontars colportés par des envieux lui donnant, par ailleurs, sa parole d'honneur qu'aucun journal n'avait parlé de naufrage.

"Ce sont des ânes", a Nna Chavha. "Ce sont des ânes !"

Une lettre arriva enfin. Elle provenait de Sète. Ma grand-mère reconnut tout de suite l'écriture ample de son fils. Chaque retour de mon père de l'étranger, était une renaissance pour nous tous. La joie de vivre explosait dans notre gourbi.

Reprendre ma place sur les genoux de Papa et guetter ce moment magique de l'ouverture de la grande malle en osier toute cabossée à force de voyager, être le premier recevoir les cadeaux venus de si loin, tout cela me mettait dans un état d'excitation extraordinaire.

C'était souvent une paire de sabots, une chéchia rouge ou une gandoura qui me tiendrait lieu de pyjama. Lorsque, en sus, mon père m'offrait une pièce de dix sous, c'était, pour moi, le summum de l'extase.

La récolte des figues tirait à sa fin. Les frênes perdaient leurs feuilles. C'est l'automne ! Le fond de l'air est tiède. Où que vous portiez votre regard la lumière décline tous les tons de l'or. Dans quelques jours éclatera le premier orage. Les éclairs frapperont les sommets des montagnes et le tonnerre roulera son grondement, sourd d'abord, puis assourdissant, de tout là-haut jusqu'aux vallées.

Le ciel déverrouillera subitement ses vannes. L'eau inondera tout, ruissellera partout. La terre assoiffée s'abreuvera goulûment puis dilatera ses pores d'où se dégagera un parfum chaud, chaud, une odeur corporelle d'animal sauvage. On y reconnaîtra les émanations du chaume, de la paille, et d'autres, plus subtiles, de plantes aromatiques, d'écorces d'arbres et d'herbes folles.

Tous les sens de l'homme sont sollicités le long de cette saison somptueuse, la plus riche de toutes. L'angoisse, pourtant, étreint les cœurs dans les gourbis où chacun sait que, demain, il devra se retrousser les manches. Ce sera, pour tous, le début du temps sévère du labeur.

- "Alors Mouloud ? Toujours accoudé à cette roche ? Ta mère est là ?"
-"Non, Zizi !"
-"Alors tiens ce paquet. C'est ton père qui te l'envoie. Il y a là de quoi te vêtir comme un prince pour aller à l'école. J'ai chargé tes cousins Ahcène et Chabane de t'accompagner"

En vérité, j'ai gardé des souvenirs très flous de cette journée où, pour la première fois, j'ai franchi le portail imposant de l'école d'Izoundaiène, à l'extrémité est du village. J'y ai fréquenté pendant un mois la classe de Monsieur Boubekeur.

Puis ce fut cette lamentable parenthèse d'école buissonnière.
Jusqu'au jour d'aujourd'hui, je ne m'explique pas pourquoi et comment je me suis retrouvé en flagrant délit de désertion de l'école. Oui, vraiment, je ne comprends toujours pas. Tout ce que je peux dire c'est qu'un beau matin, comme frappé d'une subite amnésie, l'école et tout ce qui y avait trait s'étaient effacés de mon esprit.

Au lieu de me rendre à Izoundaïne, j'ai dévalé le sentier en pente raide qui descend vertigineusement de la cour extérieure de notre maison, s'arrête deux cents mètres plus bas, puis repart vers nos champs situés tout à fait au fond de la vallée où court le ruisseau de Velvaloul.

Mon oncle Embarek avait déjà tracé un sillon. J'ai pris place à ses côtés. Et, dès lors, je fus le gamin le plus heureux de la Terre. Ma mère, outrée par le comportement de son beau-frère qui cédait, inconscient, aux caprices de son neveu, et furieuse contre moi, ne cessait de me répéter :

-"Tu verras, tu verras ! Ton père te pendra à une branche d'olivier quand il rentrera de France !"

Je fus rappelé à l'école par une injonction sévère adressée à mes parents. Ceux-ci étaient menacés d'une lourde amende, voire d'une peine de prison au cas où mon absence se prolongerait. Je repris donc le chemin d'Izoundaïne et, oreilles basses, réintégrai mon banc sous l'œil furibond de Monsieur Boubekeur.

J'avais, naturellement, un retard considérable sur mes camarades.
Mais, poussé sans doute par un sentiment de culpabilité et effrayé peut-être aussi par cette funeste perspective, évoquée par ma mère, d'être pendu par mon père (ak i 3allaq ghar th zemmourth... !! : il te pendra à une branche d'olivier !, ne cessait-elle de me répéter), je fournis désormais les efforts nécessaires pour combler mes lacunes.

Je fis tant et si bien que mon passage en classe supérieure s'effectua sans accroc. Je pense bien avoir fini par devenir l'élève préféré de mon maître puisque je connaissais par cœur le syllabaire et déchiffrais facilement le tableau de lecture.

Il m'arrive encore de repenser à Monsieur Boubekeur et de me remémorer ce que je considère comme une grave injustice dont je me suis rendu coupable envers lui. Je lui demande pardon. Il aura été un maître tel que je n'en ai jamais plus rencontré après avoir quitté sa classe.

Un trésor de patience avec les petits morveux que nous étions. Il faut vous dire qu'il poussait le don de lui-même jusqu'à "torcher" ceux d'entre nous qui avaient "fait" dans leurs culottes.

A onze ans j'eus la fierté de passer dans la classe de Monsieur Vinette, le directeur de l'école, qui préparait les élèves au concours d'entrée au Cours Complémentaire et au Certificat d'études primaires.

Mais, coup de théâtre : le 04 Octobre 1928 le cours de ma vie allait radicalement changer de cap. Un de mes autres oncles paternels, Ramdane, venait d'être nommé Instituteur-Adjoint à M'sila, une ville du Hodna. Il décida d'occuper ce poste sans tarder car il était pourvu d'un logement de fonction ce qui était une aubaine pour lui puisque il venait tout juste de se marier.

Comme il tenait à emmener d'emblée sa femme -Nna Ouardia- avec lui, cet homme posé qu'était zizi Ramdane, prit deux précautions pour le voyage. Celle d'abord, de se faire accompagner par son frère Hammou qui était disponible et sur qui il savait pouvoir compter vu son caractère impétueux.

La seconde précaution fut de me prendre avec lui pour, d'une part, s'éviter et éviter à sa jeune femme la solitude, forcément déprimante -- surtout en pays inconnu-- et, d'autre part, assurer à son neveu les conditions d'une scolarité sans faute qu'il superviserait lui-même.

Notre départ d'Azouza eut lieu un dimanche à l'aube.
Monsieur Passicot, chauffeur de taxi à Fort National était exact au rendez-vous. Il rangea son véhicule au bord de la Route Nationale au lieu-dit "Thaqorravth".

Quand il eut fini de s'occuper des bagages, nous nous engouffrâmes dans le véhicule, une "Citroën" vieux modèle. Nous étions ainsi placés : mon oncle Hammou à l'avant, mon oncle Ramdane , Nna Ouardia, et moi-même à l'arrière.

Monsieur Passicot fit faire à son taxi une bruyante marche arrière suivie d'un freinage sec. Il engagea la vitesse. Nous voilà partis.
"Alea jacta est" dit mon oncle.
Quant à Nna ouardia, elle fit comme toutes les femmes kabyles lorsqu'elles quittent leur territoire : elle dit au revoir aux saints du village et implora leur protection pour elle et sa famille.

Le taxi de Monsieur Passicot était parti en trombe. Cela ne m'empêcha pas de remarquer le comportement pathétique de mon cousin Ahcène qui, après des gesticulations frénétiques, avait entamé une course poursuite avec la Citroën.

Exaspéré de ne pouvoir rattraper le véhicule, ce cousin qui n'était pas parvenu à se maîtriser, affolé qu'il était à l'idée de perdre son camarade de jeux et son protecteur ne baissa les bras qu'après nous avoir arrosés de cailloux.

Il faut dire qu'Ahcène, enfant unique, était gâté par son père, mon oncle Messaoud qui activait comme son frère Ramdane, dans le secteur de l'Education. Il était également surprotégé par sa mère, tante Ouardia, une espèce de géante qui sortait de chez elle comme une ogresse pour dévorer, tout cru, quiconque s'en prenait à son fils.

Aucune femme du voisinage n'aimait avoir affaire à elle au risque de se faire crêper la chevelure, voire de recevoir une raclée en bonne et due forme.

Notre taxi roula à vive allure jusqu'à Fort National. En entrant dans la ville -par la Porte d'Alger- Monsieur Passicot eut la politesse de réduire la vitesse du véhicule pour ne pas réveiller l'habitant.

Notre chauffeur appuya sur l'accélérateur : nous quittions Fort National et abordions la route en lacets qui mène vers Michelet. Mon Dieu, qu'elle était longue et épuisante cette route !! Après Michelet, la Citroën affronta vaillamment la côte qui débouche sur le Col de Tirourda. Nous sommes au cœur du Djurdjura.

(A suivre)

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