LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Kaci Abdmeziem Headshot

La Gueç3ââ

Publication: Mis à jour:
BECHAR
DEA / ARCHIVIO J. LANGE via Getty Images
Imprimer

Je suis ophtalmologue. J'exerce à Béchar depuis plus de vingt ans. Tous les jours que fait le Bon Dieu, j'ai les yeux dans les yeux pourris des autres.

Je n'ai pas le temps de regarder ailleurs car je dois gagner beaucoup d'argent pour rentrer enfin chez moi, dans le Nord, y ouvrir un cabinet et surtout y scolariser mes enfants dans des conditions à peu près normales car il faut vous dire que dans le Sud, il ne faut pas trop demander. Le temps y est suspendu. Tout y est aléatoire hormis le palmier et encore !

Mon ami Farouk, lui, n'a que dix ans d'exil. Nous travaillons dans la même clinique. Les opérations chirurgicales délicates nous les effectuons en duo, l'angoisse au ventre, guettant le moindre signe annonciateur d'une panne d'électricité que notre générateur, défaillant, ne relaie pas toujours.

Farouk a le même objectif que moi. Ramasser vite et bien le pactole nécessaire à son retour à Skikda où il dispose d'un cabinet sommairement équipé qui n'attend que lui et l'agrément du ministère de la Santé.

L'année dernière, nous avons décidé, lui et moi, de marquer une pause, de mettre entre les yeux malades des autres et les nôtres un millier de kilomètres au bas mot. Nous nous sommes mis d'accord pour larguer les amarres et partir, pour un mois, en Tunisie.

Je fais vérifier l'état de ma voiture par mon mécanicien attitré qui, ne trouvant rien d'anormal dans les organes du véhicule, me chapitre cependant à propos de la pression des pneus.
"Il faut toujours vérifier ça ! La plupart des accidents de la route proviennent de là !", me dit-il.

Il ne me reste plus qu'une question à régler : celle du porte-bagages car, pour un séjour d'un mois il faut ce qu'il faut. Me voici donc en quête de cette bricole. Cette quête s'avère difficile.

Les tôliers, les gens de la casse me disent tout de suite : "un porte- bagages ? Un vrai ? Inutile de chercher. Tu n'en trouveras pas".
-"Mais alors, comment faire ?"
-"Dir kima ennas ya khô ! â3lik oua 3la l'gueçç3ââ ! Fais comme tout le monde, mon vieux. Place une gueçç3ââ sur le toit de ta voiture".

Ce ne sont pas les gueçç3ââ qui manquent à Béchar. Avec l'aide de Farouk je hisse cette espèce de grand bac fabriqué localement et le pose avec précaution au beau milieu du toit de ma voiture. Grâce à un système de cordes solidement nouées aux endroits aménagés dans le bac j'arrime solidement ma gueçç3ââ à la structure du toit de ma voiture. Je fais passer ces cordes par les vitres ouvertes. Mes deux enfants, ma femme et moi-même devrons les tenir fermement et exercer sur elles la pression nécessaire.

Avant de démarrer je fais mes recommandations à ma femme et aux enfants.

"Tenez fermement les cordes. Si vous lâchez prise c'est la catastrophe assurée".

Nous partons aux aurores. Farouk me suit. Il n'a rien sur le toit de sa voiture. Il ne transporte aucun passager. Quelle chance. Il a tout de même la responsabilité de nous surveiller à distance et de m'alerter au cas où il constaterait une anomalie dans la conduite de mon bolide.

Je sais qu'il pouffe intérieurement mais qu'il n'ose pas me dire tout haut ce qu'il pense tout bas. S'il osait, je sais qu'il me dirait :

"wach kanet lek ya Sahbi ? Hadh e cchi kâmel? B' nâqess ya khô ! Pourquoi tout ça mon ami ? Qu'est-ce qui t'a pris de te démener ainsi ?

Ou alors : "wach ??? dewwart'ha cascadeur ?"

Quelqu'un de mes amis m'a posé la question de savoir comment se fait-il qu'aucun gendarme, aucun policier n'a eu la puce à l'oreille ?

"Comment as-tu fait pour camoufler les cordes ?"
"Mais mon cher ami il suffit de placer le coude sur le bord de la vitre baissée et de porter le bras vers le rebord du toit de la voiture. De facto la corde est invisible de l'extérieur. Il suffit alors de rester calme et de prendre cet air bête qui horripile les agents qui contrôlent la circulation.
Vous passez comme une lettre à la poste. La preuve ? J'ai fait le trajet Béchar-Tunis sans être inquiété une seule fois !

Tout se passe bien. In challah nous serons en début de soirée à Annaba où nous passerons la nuit chez mon ami Djamal.

Jusqu'ici, j'ai roulé à 50km/h.

Je me dis que ce n'est pas raisonnable. Cette allure de tortue risque de fatiguer le moteur de mon véhicule qui ne cesse de réclamer un changement de régime. J'appuie sur l'accélérateur.60km/h, 70km/h, 80km/h.

Là, rien ne va plus.

La gueçç3ââ commence à vibrer puis à sautiller avant de se mettre à tanguer de droite et de gauche. Les cordes se mettent à gémir. On a bientôt l'impression d'être sur un navire pris dans la tempête. Je vois venir la catastrophe.

-"Lâchez les cordes !" dis-je à ma femme et aux enfants.
-"lâchez vite !" répétai-je.

La gueçç3ââ quitte le toit de la voiture, s'envole, pour ainsi dire. Ebahis, nous la voyons retomber là-bas dans le fossé. Nos affaires s'égaient dans la nature.

Je freine.

Farouk accourt.

- "Nom de Dieu !!! Vous l'avez échappé belle ... !"
Nous voici accroupis sur le bord de la route, tous silencieux.

Il y a des "choses" dont on pense qu'elles n'arrivent qu'aux autres. Comment donc me suis-je arrangé pour me retrouver dans cette situation ? Et maintenant que devons nous faire ? Rebrousser chemin ou poursuivre le voyage ? Quel dilemme !

Nous décidons hardiment de reprendre la route et de mettre le cap sur Annaba après avoir pris la précaution d'alléger le contenu de notre gueçç3ââ. Farouk dont la voiture est vide prend en charge le gros de nos effets.

Je roule sans incident jusqu'à Annaba où, comme prévu, nous passons la nuit. Nous racontons avec volubilité notre incroyable histoire. Nous revivons, chacun à sa manière, nos frayeurs. Cela nous soulage. Quelque part cela nous sert de thérapie pour surmonter les chocs successifs que nous avons subis depuis notre sortie de Béchar.

Le lendemain nous quittons Annaba. Nous pointons à notre hôtel dans le courant de l'après midi épuisés mais heureux.

Nous passons des vacances merveilleuses qui nous font oublier le calvaire que nous avons vécu .Mais, au fond, tenons-nous vraiment à oublier ? Ce fut tout de même une aventure palpitante.
Maintenant il faut rentrer au pays. Nos effets prennent place dans un vrai porte- bagages dont la structure comporte un élément clef qui manquait à notre gueçç3ââ : un support qui surélève la soute par rapport au toit du véhicule. Par cet espace libre s'évacue l'air que fend votre voiture.

Quand je retournerai en Tunisie j'irai rendre visite à ma gueçç3ââ que je n'ai pas envoyé à la casse. Je l'ai rangée dans le garage de l'hôtel. Elle nous a donné des émotions. C'est une œuvre d'art, pardi !

*Les faits évoqués dans cette chronique sont authentiques. Rien n'empêche les sceptiques de faire la même expérience.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.