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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XIII): les femmes, la Djemaa, le café

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En contrebas de Takourabt, sur un sentier muletier qui mène aux champs, se trouve la fontaine publique. Celle-ci consiste en deux robinets qui fournissent à la moitié du village son eau potable quotidienne. En été, le débit des robinets est toujours insuffisant pour faire face à la consommation des familles.

Aussi, les femmes sont-elles astreintes à de longues attentes qui les mettent à bout de nerfs et génèrent des disputes. La situation se dégrade parfois jusqu'à nécessiter l'intervention du garde champêtre. Les fautives peuvent être blâmées publiquement.

La Djemaa, intraitable quand certaines limites de la décence sont transgressées, est habilitée à exiger le paiement d'une amende, à la grande honte des époux.

Les voici donc, ces femmes, assises en vis-à-vis sur leurs bidons en fer blanc encore vides. Elles attendent leur tour d'aller traire les deux pis avares de la fontaine publique. Ce sera long. Très long. Qu'à cela ne tienne ! Papotons !

On se chuchote à l'oreille ce que l'on croit être des secrets alors que l'information a déjà fait le tour du village. On dévoile ce l'on sait à propos des perspectives d'alliance supposée entre telle famille et telle autre. On fait des allusions sournoises à des liaisons entre tel et telle surpris en flagrant délit ou subodorées. On rit des avatars cocasses de voisins poursuivis par la guigne.

Parfois, on redevient sérieuses et, prenant un air triste, on se met d'accord pour rendre visite à une personne âgée qui vient de sortir de l'hôpital et dont on sait que les jours sont comptés.

-« C'est la moindre des choses », dit l'une.
-« Agh d edj el varaka », (Elle nous laissera sa baraka), acquiesce l'autre.

Ces chuchotements et propos tenus à demi- voix créent un fond sonore de ruche où peut faire irruption le mot salé d'une facétieuse. Cela provoque immédiatement un concert de rires cristallins dont les notes s'égrènent jusqu'à la place publique et au-delà.

A l'écart de ce groupe chahuteur, il se trouve, comme toujours, quelques dames réservées qui ne se mêlent pas à la fête. Le front est plissé. Le regard porte ailleurs. Où ? Dieu seul le sait.

Avant la construction de cette fontaine, il y a de cela dix ans, la gent féminine du village allait se ravitailler en eau à même les sources. Amdhoun, Issiakhène, Thalmats, tels sont les noms des principaux endroits bénis où jaillit l'eau de roche cristalline et glacée.

La plus réputée des trois sources est, sans conteste, Thalmats, en raison sans doute, de sa proximité mais aussi de la configuration du lieu. En été, les femmes, qui s'y rendent en soirée, joignent l'utile à l'agréable. Les jeunes filles y chantent et y dansent jusqu'à n'en plus pouvoir à la clarté de thiziri (clair de lune) dont l'éclat se rapproche de celui du jour. C'est dans l'allégresse générale qu'elles remontent chez elles. Sur le dos, elles portent la cruche d'eau fraîche et, à l'oreille, une touffe de basilic.

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En bordure de la route nationale, trois épiceries sont censées se faire concurrence. Elles ne sont pour autant pas achalandées et aucune d'elles ne fait le moindre effort pour attirer le client.

Les étagères sont poussiéreuses. Elles servent de support à quelques paquets de café et de sucre. On peut y voir aussi de vieux articles passés de mode qui sont là, surtout, pour combler les espaces vides sur les étagères.

Les trois épiciers vendent aussi des baguettes de pain long et de la semoule. Les gens ne se bousculent pas à l'entrée de ces magasins. Les enfants y vont plus que les adultes. Ils s'y approvisionnent en bonbons. L'épicier, pour vendre, accepte de faire crédit. Aussi, passe-t-il son temps à remplir méthodiquement les carnets de dettes des habitants.

Il vit, évidemment, dans la crainte d'être victime d'un mauvais payeur. Aussi, quand un gamin se présente pour acheter des douceurs, il plonge la main dans l'un des bocaux remplis de dragées ou de caramels, et, ce faisant, il le questionne insidieusement.

-« Dis-moi, petiot ? J'ai appris que ton père était rentré d'Alger. Comment va-t-il ? »

Personne, au village, n'aurait, évidemment l'idée de nier ses dettes. L'épicier le sait. Mais il sait aussi qu'il a besoin d'argent pour renouveler son stock dans des délais raisonnables et les gros retards que mettent les gens à le payer l'irritent au plus haut point car cela l'oblige à emprunter.

Il arrive qu'aucun détenteur de carnet, absolument aucun, ne se présente pour régler sa facture ! Au moment où l'épicier désespère, les voici qui arrivent tous en même temps ! C'est dire que tenir un commerce à Azouza n'est pas du tout une sinécure. Ah ! Que non !

Le café de 'Ammi Amar

Toujours en bordure de la route se trouve le café maure de 'Ammi Amar. On y accède par des escaliers. Cet établissement ne paie pas de mine mais il a ses moments de grand affluence et de recettes rondelettes : de début Octobre au mois de Mars quand les hommes rentrent de France, le portefeuille plus ou moins bien garni après la période estivale.

Ces colporteurs, marchands de tapis ou revendeurs de fausses montres suisses qu'on affuble du sobriquet de « Mon-zami » ont toujours de l'argent à dépenser car il est important pour eux que les gens sachent qu'il ont réussi là-bas.

Par mauvais temps, les hommes, sauf à s'enfermer à la maison avec les femmes et les marmots-- le calvaire quoi !--, n'ont d'autre endroit où être à l'abri et en paix que l'établissement de 'Ammi Amar. Cinéma ? Cercle ? Il n'y en a pas.

Chez 'Ammi 'Amar, on peut faire des parties de cartes ou de dominos. Les fans de ces jeux peuvent y passer des heures sans se lasser. On peut aussi jouer au Loto.Je ne suis porté sur aucun de ces jeux. Mais parfois, il faut forcer sa nature et faire comme les autres pour ne pas être marginalisé. C'est pourquoi il m'arrive de m'essayer à jouer au Loto.

Certains ont une passion irraisonnée pour ce jeu de hasard dont ils attendent un gain facile et faramineux. Ils savent pourtant, d'expérience, qu'ils perdront toujours ce qu'ils auront gagné. Cela ne les empêche pas de continuer à jouer quitte à se ruiner. Car ce jeu est prenant. Il devient rapidement une véritable drogue pour celui qui le pratique.

Il arrive qu'un joueur soit exaspéré par des pertes répétées et qu'il perde le contrôle de son vocabulaire, tel celui-là, Akli pour être précis, qui, un jour, frappa des deux poings sur la table avant d'injurier -tenez-vous bien !- « le Bon Dieu et sa femme ».

Le vieux Dda Mohand, ulcéré par la vulgarité d'Akli le prit à partie et lui dit avec véhémence :

-« Le Bon Dieu que tu insultes est notre Bon Dieu à tous et puis il n'a pas de femme pour la simple raison qu'il ne s'est jamais marié ! »

-« Ya Dda Mohand, répond l'impertinent, je n'insulte que ma part du Bon Dieu. J'en ai le droit, n'est-ce pas ? Quant à savoir s'il est marié ou non cela reste à démontrer ».

Cette réplique fit rire l'assistance y compris Dda Mohand qui fut pris d'une toux à en suffoquer. Elle fut inscrite dans les Annales du village.

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