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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XII): Ressourcement à I3azzouzen

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azouza algeria

LIRE LE PRÉCÉDENT EPISODE: D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XI): La colère de Monsieur Bessol

C'est la première fois que je savoure vraiment un séjour dans mon village natal. La paix étant revenue au foyer de mon père, rassuré quant à mon avenir professionnel puisque j'ai en poche le sésame académique qui me permet de poursuivre mon métier d'éducateur à Boueb El Kebch, chaque jour qui se lève ne me réserve que des moments de bonheur.

Je me ressource à bloc à la sève de mon village : Azouza. Azouza -- dites plutôt i3azzouzen --, est un gros bourg de quelques milliers d'âmes situé à 5kms de Larbâa Nath Irathen, ex Fort Napoléon, ex Fort National. Il est perché sur une colline où les habitations se pressent les unes contre les autres comme pour opposer un front compact face à l'ennemi.

Les habitants, quand ils veulent mousser devant l'étranger à propos de ce gros bourg, l'appellent Azouza-Petit Paris. Ce n'est pas sans raison, d'ailleurs, car il n'y a pas une seule famille qui n'ait quelqu'un en France.

Si d'aventure, vous demandez après quelqu'un que vous avez perdu de vue on vous répondra : »Athan dhi hin » (il est là-bas) ou «youli ghar Paris » (il est monté à Paris).Vous pouvez obtenir une réponse plus brève encore : « iezguer » (il a traversé).

Les maisons les plus récentes du village sont arrogantes par la blancheur immaculée de leurs murs, le rouge vif de leurs tuiles et le miroitement de leurs baies vitrées. Elles offrent une épaule condescendante aux plus vieilles qui ont à offrir, elles, quelque chose de plus précieux que le luxe des villas cossues : la mémoire de la collectivité.

C'est dans ces humbles masures que l'on retrouve les objets utilitaires d'antan, le parfum têtu de l'huile d'olive, l'odeur âcre du bois qui aura flambé dans l'âtre, les émanations douçâtres des figues sèches hors des ikoufanes pansus. C'est là aussi qu'est préservé l'Addaïnine, cet espace spécial où rumine, rêve et dort le troupeau du paysan.

Aménagé en contrebas de la surface réservée à la famille, il s'en élève, en hiver une chaleur animale bienfaisante qui enveloppe les enfants, les rassure et leur garantit un sommeil sans cauchemar.

L'âne occupe en ce lieu une stalle à part car ici, il est le Champion, l'Auxiliaire sans qui rien ne peut être déplacé dans ce pays. Il a le sabot sûr, de la force et de l'endurance. Il est la seule bête capable d'affronter le relief chahuté d'ici, de vous mener au fond d'un ravin et de vous en ramener indemne. Il a aussi une fabuleuse mémoire des lieux.

De la route goudronnée que nous appelons « avvridh ou karrouss » (le chemin des voitures) et qui coupe le village en son milieu, partent des ruelles étroites toutes boueuses en hiver et poudreuses à souhait en été. Ce sont ces ruelles qu'empruntent les troupeaux allant à l'abreuvoir public ou au pâturage.

Les femmes se rendant à la provision d'eau ou aux travaux champêtres empruntent ces mêmes voies. Au petit matin, on peut observer le spectacle époustouflant de jeunes femmes aux foutas chatoyantes se hâtant vers la fontaine dans un tintamarre de bidons en fer blanc, slalomant, pour gagner du temps, entre les bêtes qui ne savent pas se retenir de bêler, braire, ou meugler pour saluer le lever du soleil.

Chaque jour que Dieu fait, je contemple ce tableau haut en couleurs et riche en sonorités. Je n'ai, pour ce faire, qu'à ouvrir ma fenêtre. De la maison paternelle située en hauteur, sur ce surplomb dit Thighilt nath ettaleb, je supervise toute la région.

Takourabt, la place des hommes

En face de moi, tout là-bas, la masse violette du Djurdjura. En contrebas, à quelque trois cents mètres, la place de Takourabt où aboutit le réseau des venelles, chemins et sentiers qui irriguent le village. Takourabt sert de place publique aux hommes dont elle est la chasse gardée.

Les enfants n'y sont pas admis à cause des dangers que représentent les voitures. Les adultes ressassent cet argument imparable aux petits qui n'en croient rien mais obtempèrent. Ils restent à la périphérie du cercle des moustachus cherchant à capter des bribes de discussion. Ils savent que le jour viendra où ils pourront siéger de plein droit à Takourabt. Il suffit que le duvet de leur moustache prenne du volume et noircisse.

Sans s'encombrer de bonnes manières, les gens d'Azouza s'assoient carrément par terre, sur leurs burnous ou s'accroupissent à l'ombre, le dos appuyé contre le mur du pressoir des Ath Ouafi, la hachette à la main ou glissée entre le col de la chemise et la colonne vertébrale.

Selon leur agenda, ils sont là pour quelques instants ou pour des heures. Certains passent en coup de vent, lancent une flèche empoisonnée à une personne précise et poursuivent tranquillement leur chemin sans donner à leur victime le temps de la réplique. D'autres sont là, essentiellement, pour rire aux dépens de Vava ou Ravah Oukaci.

-« Vava Ou Ravah ! On dit que la terre tourne autour du soleil. C'est vrai ou pas ? »

-« Ha ! Ha ! Elle est bien bonne celle-là. Mais, idiot ! Si tel était le cas, tu te retrouverais dans le ravin, le cul par-dessus tête ! »

Toute la galerie s'esclaffe. On va jusqu'à se taper sur le ventre, de bonheur, à la répartie de Vava Ouravah Oukaci. A haute voix on s'informe mutuellement pour être à la page. Quelques minutes suffisent pour que chacun ce qui, la veille, s'est passé de glorieux ou de scandaleux au village.

Takourabt est aussi le point de ralliement des bricoleurs. Ils sont là, armés d'un simple couteau, à travailler patiemment un morceau de bois qui deviendra un manche pour hachette ou pour pioche, voire une cuillère.

Cette place publique a l'immense privilège d'accueillir ceux qui rentrent au pays après une longue absence. C'est ici que les émigrés subissent les démonstrations tapageuses de respect ou essuient l'indifférence polie : une rude épreuve pour l'arrivant.

Dès qu'ils descendent du car et posent le pied sur le sol natal, les exilés temporaires, visiblement émus, donnent l'impression de ne pas savoir quoi faire. Quand ils sortent de cet étourdissement, ils saisissent promptement leurs bagages et se dirigent, en hâtant le pas, vers la foule agglutinée pour les recevoir.

Ce sont les personnes d'un âge respectable qu'ils abordent en premier. Comme veut la coutume, ils leur donnent un baiser sur le front avant de les prendre par les épaules et de les secouer un peu.

-« Amk akka ? (Comment va ?)
-dh ketch aya ? (C'est donc toi ?)

Et, selon le degré d'affection que l'on se porte mutuellement, la discussion est brève ou un peu plus longue. On demande à l'émigré s'il a fait un bon voyage. On lui souhaite la bienvenue. L'arrivant, quant à lui, s'enquiert de la santé de son interlocuteur, lui dit qu'il le trouve étonnamment vert et lui souhaite une longue vie.

Quand on débarque à Takourabt, ce qui accroche d'emblée le regard c'est la nécropole des Ath Salah. Les tombes, frustes, sont grandes et recouvertes d'un carrelage rouge sombre, identique à celui qui assure l'étanchéité des terrasses et balcons des villas nouvellement construites dans le village.

Elles s'étagent de haut en bas jusqu'aux abords des propriétés des Ath et-talev, la nôtre et celle de mon oncle Hammou. C'est là que nous enterrons nos morts. Ces tombes servent de banquettes aux vivants qui s'y réchauffent au soleil d'hiver. Elles servent aussi de tapis de prière.

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