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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (X): Bechloul écrasée par son Caïd

Publication: Mis à jour:
BECHLOUL ALGERIA
Bechloul aujord'hui | Bechloul News
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Le 8 mai 1945, je suis toujours à l'armée. La 2ème guerre mondiale est terminée. A Paris, Londres, Washington et Moscou, capitales des Alliés sortis victorieux de cette guerre, c'est plus que la fête : la griserie. On danse, on s'embrasse, on se saoule : c'est la fin du cauchemar.

Lire le précédent épisode: Chez les sapeurs-pompiers

Je ne saurai que plus tard, à ma démobilisation, le massacre ignominieux de nos populations à Sétif, Guelma, Kherrata, au moment même où, à Paris, les foules déliraient de joie sur les Champs Elysées.
Je suis rendu à mon foyer le 25 Aout 1945.

Quelques mois auparavant, il s'était produit dans ma famille deux faits majeurs. Mon père avait marié ma sœur unique, Yamina, à un garçon sérieux du village d'Ikhlidjène. Il m'en avait évidemment informé.

Il avait pris aussi la décision de « renvoyer » chez ses parents ma belle sœur Aldjia dont le mari, mon frère aîné, Hocine, n'avait plus donné signe de vie depuis son départ en France, laissant derrière lui sa femme et ses trois garçons en bas âge à la charge de la famille. La rumeur disait qu'il s'était marié là-bas avec une Française.

A tort ou à raison, mon père était parvenu à la conclusion qu'en fin de compte, toute l'atmosphère malsaine qui régnait dans la famille était l'œuvre de cette belle sœur.

-« C'est à cause de toi et de ton caractère insupportable que mon fils Hocine est parti. Et c'est à cause de toi qu'il ne veut pas revenir », lui aurait-il dit.

Ces deux faits majeurs ont eu, pour moi, une conséquence heureuse. Accompagné de ma mère, mon père s'est rendu auprès de ma belle famille. Tous deux ont présenté leurs excuses à mon beau père Ali et à ma belle mère Tassadit, sainte d'entre les saintes, après quoi ils ont ramené ma femme avec eux.C'est donc une famille apaisée que j'intègre après la « quille ».

En Janvier 1946, après avoir subi avec succès les épreuves orales et pratiques du Certificat d'Aptitude Pédagogique, je suis nommé au poste d'instituteur adjoint à l'école d'Aït Bouabderrahmane, dans la commune mixte de Michelet.

Il avait neigé abondamment la veille du jour que j'avais fixé pour mon départ. Un épais manteau blanc recouvrait Azouza et les villages environnants. A la maison, on me suggéra de reporter le voyage. J'ai répondu qu'il n'en était pas question.

A 8h du matin je suis à Takourrabt. D'Azouza à Michelet, il y a plus de 30 kilomètres et une multitude de villages à traverser. Les provisions de bouche et les effets de literie sont solidement arrimés aux flancs de l'âne noir dont la famille ne se séparerait pas pour tout l'or du monde car il a une endurance exceptionnelle.

Mon jeune frère Ahmed que tout le monde surnomme « Docteur » à cause de sa paire de lunettes de myope aux verres particulièrement épais m'accompagne dans ce voyage qui s'annonce pénible. Nous réglons nos pas sur ceux de la bête. La neige crisse quand nos bottes s'y enfoncent.

Nous marchons en silence. Mon frère et moi ne nous disons rien. Ahmed est d'un tempérament taciturne. Engager la conversation avec lui nécessite un effort considérable que je ne me sens pas en mesure de fournir. Et puis, nous avons, l'un et l'autre, à ménager notre souffle. De toutes les façons, nous n'avons rien à nous dire.

Les villages s'égrènent le long de notre chemin. Nous les laissons derrière nous et poursuivons, impassibles, notre route, au pas rythmé et sûr de notre brave bête. Nous arrivons à l'école d'Aït Bouabderrahmane vers 16h, heure à laquelle les classes se vident.

Le Directeur, Mr Duclaud est toujours dans son bureau. Il m'accueille avec beaucoup de cordialité, me fait asseoir, après quoi il prend connaissance de mon titre de nomination.Mr Duclaud lève les yeux vers moi et me sourit.

-« Cher collègue, me dit-il, je suis heureux de faire votre connaissance. Je serais plus heureux encore de vous compter parmi nous. Seulement, voilà...Ces messieurs de l'académie d'Alger ont la tête ailleurs. Ils ont dû faire une erreur car je n'ai aucun poste de libre. »

Le Directeur constate mon désarroi. Aussi enchaîne-t-il aussitôt :

-« Ne vous en faites pas. Demain je vous accompagne à Alger. Nous réglerons ce problème. Tout ce qu'ils peuvent faire c'est de vous nommer sur un autre poste. »

Je suis contrarié au-delà du possible. Avoir fait tout ce trajet pour se voir en, quelque sorte, éconduit! Bon sang ! Faire en plus un voyage à Alger ? Et mon frère ? Et notre âne ?Où, diable, allons- nous passer la nuit ? Mr Duclaud lit dans mes pensées.

-« Mr Abderrahim, vous connaissez ????
-« Bien sûr que je le connais...Nous avons fait l'EPS ensemble....
-« Hé bien il exerce ici. De plus, il occupe tout seul son logement de fonction. Je suis sûr qu'il ne vous refusera pas l'hospitalité »

Nous passons une nuit blanche autour d'un feu de bois sous le toit de mon ancien camarade. Abderrahim et moi échangeons quelques plats souvenirs sur l'EPS. Sans grand enthousiasme : le courant ne passait pas très bien entre lui et moi à l'époque. Le lendemain matin, de très bonne heure, mon frère prend le chemin du retour au village, précédé, comme à l'aller, de notre bourricot. Il me fait réellement de la peine.

Comme prévu, je descends à Alger avec Mr Duclaud. Le chef du personnel de l'académie reconnaît la bévue de ses services, grommelle des excuses et m'affecte sur le champ à Bechloul, commune mixte de Maillot. Encore Maillot ! Décidément...

Bechloul se trouve sur la ligne de chemin de fer Alger -Constantine, immédiatement après Bouira. La bourgade est légèrement en retrait de la route nationale. De prime abord on remarque une toute petite bâtisse. Il s'agit d'un café maure mais, à vrai dire, on y sert plus de vin que de café.

Je débarque dans cette bourgade par une après midi d'un jour de marché hebdomadaire. Je me rends à la commune où on doit me remettre les clefs de l'école. On m'apprend que le Caïd n'est malheureusement pas là mais qu'il a chargé un chauffeur de taxi de me mener à bon port. Me voici donc devant le portail de l'école. Après une longue attente un homme d'un certain âge vient vers moi.

-«Je suis le garde champêtre, me dit-il. Le Caïd m'a chargé de vous remettre les clefs que voici. »
Sur ce, sans faire le moindre commentaire, sans même souhaiter la bienvenue au nouveau maître d'école, il tourne les talons et s'en va.

Je comprendrai plus tard la froideur de l'accueil qui m'est réservé par les habitants de Bechloul.Le fait est que la population est écrasée par son Caïd qui règne en maître absolu sur quatre douars. Les habitants, tous paysans, meurent quasiment de faim.

Les rigueurs du rationnement, toujours en vigueur bien que la guerre ait cessé depuis un an, jointes à des récoltes désastreuses en raison de la sécheresse, font que les cœurs sont endurcis. Il y a trop, trop de misère dans cette région. Lorsque quelqu'un ose parler c'est pour dire que Bechloul est maudite et qu'elle expie tous les péchés du genre humain.

Les nuages narguent les paysans. Ils passent au dessus de leurs têtes puis s'en vont crever dans les contrées voisines. Je vais donc devoir travailler dans cet environnement laminé par la misère et l'injustice et, finalement, saturé de haine.

-« Bon courage, Mouloud ! », me dis-je à moi-même.

J'entre dans mon logement de fonction. Je jette un regard circulaire et avise dans un coin de la chambre un sommier sur lequel je dépose mes ballots. Je m'assois ensuite sur une chaise assez confortable et, pensif, je récapitule les événements de la journée.

Le problème le plus important qui se pose à moi est de faire la cuisine pour assurer ma survie dans ce pays sans pitié où je sais que personne ne viendra frapper à ma porte pour m'offrir ne serait-ce qu'un morceau de galette.

Je me rappelle avec émotion l'affable gardien d'école de Dréat Si Ahmed Bel Abbès, son accueil chaleureux à mon arrivée et sa générosité. Que ne me faisait-il pas parvenir par le biais de son adorable fillette Aïcha !! J'ai même une tendre nostalgie au souvenir de cette fameuse hassoua à la viande de chameau qui, pourtant, m'avait fait rendre mes entrailles et que mon jeune cousin Ahcène avait catégoriquement refusé de partager avec moi !!!

Ici c'est zéro communication, zéro contact, zéro partage. Chacun garde pour soi, rien que pour soi, ce que la vie lui concède chichement.Je me vois donc contraint de préparer un pot-au-feu après la classe du soir. J'en économise la moitié pour le repas de midi du lendemain. Ce n'est pas par avarice mais par manque de temps car toute la journée est consacrée aux activités scolaires.

Mon souhait le plus vif est de trouver quelqu'un qui me débarrasserait de cette corvée de la soupe quotidienne. Mon vœu est exaucé quelques jours plus tard. Ne dit-on pas que les Voies du Seigneur sont impénétrables ?

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