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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (IX): Chez les sapeurs-pompiers

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alger marquet

Port d'Alger dans la brume. 1943 par Albert Marquet. (J.L Mazieres)

Le village de Saharidj est au pied du Djurdjura. On y descend du col de Tizi N'kouilal par des chemins accidentés semés de pierres que les sabots des ânes ont l'art d'éviter. Après Tizi N'kouilal, c'est Ouakour ultime étape avant d'arriver à l'école.

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Mon séjour dans cette école n'est pas long : deux mois, pas plus. Cela me suffit pour me rendre compte du dénuement affreux des habitants. Ce sont tous des paysans strictement égaux devant la misère. Il n'y a, dans ce village, ni notable, ni personne influente.

- "Chez nous, nous ne permettons à personne d'émerger du lot. Dès que quelqu'un commence à s'élever, il est abattu en pleine forêt et l'égalité entre tous se rétablit", m'a expliqué, un jour, le gardien de l'école.

saharidj

C'est le mois de juin 1943. J'ai grand espoir de profiter pleinement des grandes vacances scolaires. Mais ne voilà-t-il pas que je reçois un télégramme de mon père m'annonçant l'arrivée de mon ordre d'appel sous les drapeaux !

Au Central téléphonique

Je rentre chez moi où la situation n'a pas évolué d'un iota : ma femme est toujours chez ses parents et la petite dépérit de jour en jour en dépit des soins prodigués par les grands parents maternels. Elle décédera quelques jours plus tard alors que je suis à la caserne.

Je suis affecté au régiment des sapeurs pompiers militaires, corps créé exceptionnellement en raison de l'état de guerre. Cette formation a une vocation mi-civile mi-militaire.

Je suis à la caserne. Pour l'heure, toutes les nouvelles recrues sont parquées dans des hangars improvisés. Nous sommes vêtus d'uniformes hétéroclites, un curieux mélange d'habits civils et d'effets militaires. Il n'y a évidemment aucune comparaison à faire avec les uniformes impeccables des Anglais ou des Américains.

Nous traînons sur de la paille et, en attendant nos affectations définitives, ce sont les corvées de tous genres : pluches, soupe, "chiottes", assorties de séances de théorie militaire sur l'essentiel de ce que le dernier des soldats doit toujours avoir à l'esprit : la discipline et l'obéissance font la force des armées.

Nous nous ennuyons ferme. Nous avons hâte de quitter ces hangars qui prennent, de plus en plus, l'allure d'écuries. Je reçois, enfin !, mon paquetage réglementaire, et on me précise mon affectation : section des transmissions, plus précisément poste central du téléphone.

Zouaoui, une autre nouvelle recrue, est affecté avec moi au même endroit. A nous deux nous devons assurer le service 24H sur 48. Le reste du temps nous pouvons nous rendre en ville en tenue civile, sauf en cas de coup dur, une alerte par exemple. Je m'entends très bien avec mon co-équipier, ce qui est une grande chance pour nous deux.

Marcel, notre adjudant, est plutôt souple avec nous. Le fait est, qu'en vérité, Marcel est très intelligent et c'est tant mieux pour tout le monde. Il sait qu'il peut compter sur nous pour lui rédiger ses rapports d'incendies. Il sait aussi que sa famille ne manquera jamais de café, de sucre, et d'huile, toutes choses qui nous parviennent du bled et que nous partageons avec lui. Bien sûr, Marcel ne demande rien. Il ne refuse rien, non plus. Système D du temps de guerre. On donne, on reçoit. Ainsi va la vie...

Le tour de garde au téléphone que nous assurons, Zouaoui et moi, fonctionne à merveille.Quand tout est calme, les appels téléphoniques sont rares et nous n'avons pas besoin d'être à deux pour les gérer. Mais nous sommes ensemble lorsqu'il y a un sinistre ou quand un avion ennemi est signalé car les appels fusent alors de partout.

Les sonneries emplissent la caserne de leur vacarme. Les sapeurs se dépêchent de monter dans leurs véhicules. Le capitaine de la compagnie arrive en trombe au Central téléphonique pour suivre, avec nous, les opérations de près et tenir informé, minute après minute, le PC du Commandant.

Une nuit, aux environs de 22h, on nous annonce l'incursion d'un avion ennemi. Nous avertissons aussitôt les sapeurs pour qu'ils se tiennent prêts à intervenir.

La progression de l'avion est suivie par un radar situé sur les hauteurs d'Alger. Ses positions nous sont signalées par téléphone au fur et à mesure qu'il se rapproche de la capitale. Nous retenons notre souffle. Nous trouvons, mon ami et moi, que la défense anti-aérienne tarde à intervenir. Mais voilà que de puissants projecteurs s'allument à l'improviste et furètent le ciel. Il s'en suit immédiatement un chassé croisé de balles traçantes qui forcent l'intrus à prendre la fuite.

La garde de nuit est extrêmement pénible. A partir de minuit la vigilance peut s'émousser. La moindre défaillance peut nous mener, Zouaoui et moi, au Conseil de guerre. Nous en sommes conscients et nous nous organisons en conséquence. Pendant que l'un de nous deux se repose sur un grabat l'autre se place, imperturbable, devant le standard.

Ce n'est pas facile de rester assis sur une chaise dure, les bras sur les genoux, dans la position d'un Bouddha ou celle d'un mannequin dans la vitrine d'un magasin de mode, et d'attendre un appel hypothétique. Que faire pour tuer le temps ? Ma seule ressource est de me parler à moi-même ou de feuilleter un roman. Mais la lecture devient vite fastidieuse.

Au bout d'un moment les paupières s'alourdissent. Vite ! Il faut réagir vite pour ne pas tomber dans le sommeil. Je cours tremper ma tête dans de froide.

Un jour je me suis senti incapable d'assurer, sans risques, mon tour de garde nocturne. J'avais reçu, la veille, une lettre de mon père qui me suggérait de renoncer définitivement à ma femme. "Ce ne sont pas les femmes de bonne famille qui manquent au village", m'écrivait-il. Cette lettre m'avait complètement déstabilisé car je ne savais pas que mon père pouvait être à ce point cynique.

Je m'ouvre de ce problème à Zouaoui.

-"Mouloud, me dit-il. Allonge-toi sur le grabat et dors ! Je veux t'entendre ronfler ! Je me charge de tout".

Au grade de caporal

Après une année passée au Standard, je suis promu au grade de caporal. Cela ne m'enchante pas car cela implique une responsabilité plus lourde.

De fait, on me confie une section dite des "fumigateurs". Cette section est composée de cinq soldats. Notre mission consiste à mettre le feu à des boîtes de fumigène en différents endroits de la rade d'Alger, de manière à créer un épais brouillard artificiel au-dessus de la capitale.

Chaque soir, au coucher du soleil, je m'installe avec mes hommes sur une jetée. Nous prenons une barque dans laquelle nous plaçons nos boîtes et nos bardas et entamons le travail de camouflage, pour la nuit, d'Alger et de ses dispositifs militaires. Cette mission dure de longs mois et se répercute gravement sur mon état de santé. Je lui dois une sciatique qui persiste jusqu'au jour d'aujourd'hui.

Quand, par temps humide, une douleur s'éveille à ma hanche droite, je repense immédiatement à mes cinq camarades fumigateurs, aux fameuses boîtes bourrées de fumigène, à cette barque où nous avons fait des milliers d'aller retour dans la baie d'Alger et surtout, surtout, à la terrible humidité à laquelle nous nous sommes trouvés exposés, des années durant.

Le 8 mai 1945, je suis toujours à l'armée. La 2e guerre mondiale est terminée. A Paris, Londres, Washington et Moscou, capitales des Alliés sortis victorieux de cette guerre, c'est plus que la fête : la griserie. On danse, on s'embrasse, on se saoule : c'est la fin du cauchemar.

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