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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (VIII): les Alliés débarquent, Belcourt sous les bombes !

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Marins britanniques et soldats américains sur la plage près d'Alger, en novembre 1942.

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Cet emploi du temps a été aménagé de la manière suivante :

A cinq heures du matin, tout le monde est debout pour une séance de gymnastique suédoise suivie d'une douche froide, du petit déjeuner et de la corvée générale.

A 7H30, les apprentis prennent le départ pour les centres de formation professionnelle.
De 8H à 11H, c'est la classe pour les jeunes.

A 11H30, déjeuner.

De 13H à 16H, classe de l'après-midi, puis goûter, et enfin séances récréatives jusqu'au repas du soir.

Le régime est l'internat. Le Centre est doté de deux dortoirs immenses largement équipés de nattes, de paillassons et de couvertures.

Cet emploi me plait vraiment. Il correspond, sans doute, à quelque trait profond de ma personnalité puisqu'il me rend heureux.

08 novembre 1942

Dans la nuit de samedi à dimanche, vers deux heures du matin, des tirs au canon 75 retentissent.
Laurin se glisse dehors. Le personnel, au complet, lui emboîte le pas sans faire de bruit pour ne pas réveiller les enfants qui dorment profondément.

Que se passe-t-il donc ? Nous essayons de localiser d'où partent ces coups de canons espacés. Nous n'y parvenons pas.

Subitement, la canonnade augmente en cadence et gagne en intensité.

Les fenêtres voisines s'entrouvrent. Des têtes craintives s'y hasardent un moment puis se retranchent précipitamment derrière les volets car les tirs deviennent très denses. Brefs conciliabules dans l'obscurité. On croit deviner que les coups partent du Fort des Arcades.

Une voisine, une Européenne, prend son courage à deux mains, se penche à sa fenêtre et assure tout le monde qu'il ne s'agit que de manœuvres.

Alentour, tout est calme.

De guerre lasse, nous rentrons tous à l'intérieur du Centre et refermons précautionneusement la porte.
Aucun enfant n'a été réveillé par les canonnades de la nuit.

Dimanche: 06H du matin

C'est la stupeur ! Les rues grouillent de soldats armés jusqu'aux dents. Personne n'ose encore s'aventurer dehors, car personne ne voit clair dans cette affaire. On reste chez soi. On temporise.
Des informations ? Aucune ! C'est le black out total.

Dimanche: 07h du matin

Monsieur Selmi, notre animateur culturel ouvre la porte du Centre et va à la rencontre d'un soldat à qui il adresse la parole. Le soldat affiche un sourire engageant mais il s'avère qu'il ne comprend pas le français : c'est un Anglais.

A huit heures les communications téléphoniques sont rétablies. Laurin s'informe et nous interpelle : "Les Alliés ont débarqué cette nuit", nous dit-il.

Il est maintenant 09H du matin. Alger présente un aspect lugubre. Les Algérois s'interrogent, pronostiquent, supputent. Une chose est sûre : la guerre est là. Il faut désormais vivre avec.

La baie d'Alger offre un spectacle ahurissant. Un nombre impressionnant de navires la peuplent : des destroyers, des péniches de débarquement, des porte-avions, des patrouilleurs et des transports de troupes.

Au-dessus de cette terrible armada des ballons-sondes énormes miroitent au soleil, oscillant au vent léger.

Tout trafic entre Alger et l'intérieur du pays est suspendu. Aucun train, aucun autocar ne peut démarrer de la capitale.

La panique s'empare de la population qui s'inquiète du sort de leurs familles établies au Bled.

Laurin prêche la patience aux éducateurs du Centre qui insistent pour rentrer chez eux.

- "Bon Dieu, leur dit-il un matin. Vous voulez tous partir ! Vous avez peur de mourir, n'est-ce pas ? C'est bon ! Allez- vous- en tous !"

Mêlés à la foule des fugitifs, nous sortons d'Alger à pieds en direction de Ménerville où nous arrivons à la tombée de la nuit. Nous attendons le train de 20h. Vainement.

Nous reprenons la route, toujours à pieds. La prochaine étape est Bordj Ménaïel. De temps à autre un marcheur s'arrête pour souffler. Quelques uns se déchaussent puis poursuivent la route, pieds nus, sur l'asphalte qui miroite aux reflets blafards de la lune.

Nous ne trouvons pas d'hôtel à Bordj Menaïel. Nous passons la nuit dans un bain maure. Mais quelle nuit ! Les punaises foisonnent sous le matelas et se promènent sur les murs. Elles sentent mauvais et leurs piqûres vous donnent des démangeaisons insupportables

Je passe une nuit atroce à surveiller les bestioles. J'en écrase plus d'une.

A l'aube, nous nous hâtons de quitter, mes trois compagnons et moi, ce maudit bain maure dont je ne peux pas me souvenir aujourd'hui sans avoir le réflexe de me gratter.

Nous sommes sortis de la ville et nous nous tenons debout sur le bord de la route. Pas de voitures en perspective. Des paysans moustachus, montés sur de vieilles bicyclettes, passent devant nous. Il en passe sans arrêt. Un véritable défilé.

Nous nous apprêtons à retourner en ville, bredouilles, pestant contre notre malchance. Mais voilà que surgit d'un tournant un char à banc conduit par un garçon de ferme. Il s'arrête à notre niveau.

- "Où allez-vous comme ça ?", nous demande le garçon de ferme.
- "A TIZI... "
- "Montez ! J'y vais aussi".

A Tizi Ouzou, je me sépare de mes trois compagnons qui doivent emprunter des chemins différents du mien pour rentrer chez eux. Je m'octroie une pause-déjeuner sur les bords du Sébaou après quoi je reprends la route.

De raccourcis en raccourcis, me voici déjà au monument d'Adeni. De là, je ne peux m'empêcher de jeter un regard circulaire sur la vallée du Sebaou et la ville de Tizi-Ouzou dominée par la hauteur de Sidi Balloua.

D'Adeni à Azouza il n'y a plus, après le bourg de Tamazirt, qu'un saut de puce à accomplir.

Je suis chez moi !

Je passe deux jours pleins dans ma famille et m'assure qu'elle ne manque de rien.
Je réintègre mon poste.

Laurin n'en veut à personne. Il a dû finir par comprendre le désarroi de ses collaborateurs.

Alger s'organise fébrilement pour le temps de guerre. Les Alliés quadrillent la Capitale. Partout, sur les hauteurs, au port, la défense anti-aérienne se met en place.

On suppute que la Luftwaffe ne va pas tarder à se manifester. Mais, contrairement aux pronostics, c'est l'aviation italienne qui inaugure le cycle des raids sur Alger.

Il est 17H30 : les pensionnaires du Centre sont au réfectoire pour le souper. On entend une espèce de mugissement sinistre qui va crescendo. Ce mugissement se répète à trois reprises. Puis c'est un éclair rapide qui zèbre le ciel. Un sifflement prolongé et c'est la déflagration qui déchire nos tympans.

Les enfants s'affolent. Les uns refluent vers la cuisine, d'autres s'élancent dans la cour.

La riposte des Anglo-américains est énergique. De Saint Eugène à Cap Matifou, le dispositif de défense anti-aérienne entre en action. Le ciel est illuminé par les balles traçantes. On y voit clair comme à midi.

Au Centre, le premier mouvement de panique passé, nous reprenons nos esprits. Les enfants sont dirigés vers un abri souterrain grossièrement aménagé.

A 20H, deuxième alerte. Nous tressaillons tous dans notre abri et nous rapprochons les uns des autres.
Les bombes arrivent sur leurs objectifs avec un miaulement lugubre, mêlé au vrombissement des avions en piqué et au crépitement des mitrailleuses. Nous prions Dieu à voix basse.

A chaque sifflement nous nous disons : "c'est bon ! Cette bombe est pour nous !".

Les jours suivants, la situation empire. La Luftwaffe et l'aviation italienne s'acharnent sur Alger y semant la désolation.

La vie des pensionnaires est à présent en danger. Le Centre est trop exposé et l'abri dont nous disposons n'est pas solide. De plus, il est trop exigu.

Laurin pose le problème aux autorités. Il insiste pour obtenir le transfert du Centre vers un endroit plus sécurisé. On lui permet d'occuper les locaux--heureusement disponibles-- d'un autre Centre, 'El Riadh', situé entre Saoula et Birkadem. Nous déménageons immédiatement.

Notre séjour à El Riadh ne dure que deux semaines. Les cours sont suspendus et remplacés par des promenades champêtres et des activités culturelles.

A Alger, les Alliés ayant consolidé leurs positions, font de la capitale le trou de la mort pour tout avion ennemi qui s'y aventure. Aussi, les raids aériens se raréfient puis cessent définitivement.

Laurin décide qu'il est temps de rentrer à Alger. Il décide aussi d'abandonner le Centre de Belcourt et de nous installer sous les voûtes de la Pêcherie estimant l'endroit "plus sûr".

Je ne me sens pas à l'aise à la Pêcherie. L'endroit est trop confiné. Je remets ma démission à Laurin. Je le fais d'autant plus volontiers que l'académie d'Alger vient de me confier un poste d'instituteur auxiliaire à Saharidj, commune mixte de Maillot.

Nous sommes à la fin du mois de mars 1943. C'est la veille des vacances de Pâques.

Je me dis qu'avant de rejoindre mon poste je ferais bien de me reposer quelques jours dans ma famille pour me remettre des épisodes mouvementés de mes tribulations algéroises.

Ce répit, je n'y aurai pas droit. En arrivant à la maison je constate que ma jeune femme a été mise en quarantaine par la famille au prétexte qu'elle refusait de s'astreindre aux corvées quotidiennes pour ne s'occuper que de sa fille.

Ma femme m'apprend qu'elle a perdu son lait à la suite d'une vive altercation avec ma sœur et que notre bébé ne vit plus que d'eau sucrée depuis des semaines.

- "Tu arrives trop tard, l'enfant va passer", me dit-elle.

Le lendemain matin, j'emmène ma femme chez ses parents qui sauront s'occuper d'elle et qui feront tout ce qui est en leur pouvoir pour essayer de sauver ma petite Terkia.

Je quitte aussitôt Azouza sans dire au revoir ni à mon père, ni à ma mère. Sans leur laisser le moindre sou, non plus.

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