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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (VII): Adieu Dréat, bonjour Belcourt

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Boulevard Thiers, Belcourt

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Nous avons dix kilomètres à parcourir. J'empoigne ma valise - qu'est-ce qu'elle est lourde, mon Dieu ! - et nous partons. Le jour tire à sa fin. Les tournants succèdent aux tournants. Je passe ma valise d'une épaule à l'autre. Par orgueil, mal placé sans doute, j'évite de demander à mon guide de me soulager de temps à autre de mon fardeau. La glaise colle aux chaussures qui s'alourdissent. Cela rend la marche très pénible.L'obscurité est maintenant totale.

- "C'est encore loin", demandé-je à mon compagnon.
- "Non. Nous y sommes presque".

Un chien sort soudain de l'ombre. Un aboiement bref. Il est bientôt suivi de toute une meute. Il en sort de partout. L'étau se resserre autour de nous. Mon guide se saisit d'une pierre et la lance au jugé. Les chiens se calment un moment puis reviennent à la charge.

Je me rappelle soudain que les fauves redoutent le feu et la lumière crue dans les yeux. Je me jette sur ma valise et en tire une lampe de poche. Je braque la lumière sur la meute qui se retire à une bonne distance mais continue de grogner. Nous poursuivons notre chemin.

Nous voici, enfin, parvenus à destination. Un beau clair de lune éclaire la dechra endormie. Devant la deuxième maison du hameau, mon accompagnateur met ses deux mains en cornet.

- "Hé ! Ho ! Ya Si Ahmed Belabbès !"
- "Qui appelles-tu comme ça ?" demandé-je.
- "Le gardien de l'école. Tu passeras la nuit chez lui jusqu'à demain".
- "Ya Si Ahmed ! Ekhroudj ya sidi !"

Un chien aboie puis la porte grince. On ouvre précautionneusement.

- "Chkoun ?Qui est là ?"
- "Je suis le fils de Mohamed Belkheir. Je viens de M'Sila et on m'a confié notre nouveau maître d'école".
- "Soyez les bienvenus. Passez devant moi. Le chien est attaché".

Au seuil de la pièce réservée aux invités, mon guide s'excuse et dit qu'il doit absolument rentrer chez lui car sa famille l'attend. Il est vingt heures. Je suis sur le point de défaillir de fatigue et de faim. Si Ahmed me fait entrer dans une pièce minuscule dont le parterre est en terre battue. Il n'y a aucun meuble. Une grossière natte en alfa est vite étalée. Un tapis de haute laine est placé dessus avec, en sus, un pouf.

- "Assieds- toi Sid ech-cheikh. Mets- toi à l'aise".

On frappe doucement à la porte de communication qui s'entrebâille. Une fillette montre sa frimousse, tend à son père un plateau contenant une omelette toute chaude, une galette dorée et -quelle aubaine !- un grand pot de petit lait.

- "Ne fais pas attention à moi. J'ai déjà dîné".
-"Merci Si Ahmed. Dieu te le rende au centuple !"

L'organisation de mon école me prend un mois complet. Après, et jusqu'aux vacances de Pâques, je suis coupé du reste du monde. Je suis dans la solitude la plus totale. Une véritable relégation, quoi ! Mon seul soutien : Si Ahmed Belabbès, homme très affable, prévenant. Il ne quitte l'école qu'à la tombée de la nuit.

Je me retrouve alors seul. La proximité d'un cimetière, qui jouxte l'école, ajoute du silence au silence et donne une tournure macabre à mes pensées. Je suis prisonnier des quatre murs, prisonnier de la peur, attentif au moindre bruit. Prisonnier de cette porte close qui ne s'ouvrira que le lendemain. Prisonnier enfin des mœurs austères de cette dechra où les jeunes femmes ne sortent que la nuit, par groupes, accompagnées de leurs hommes armés pour faire la provision d'eau à l'unique source de la mechta.

La nuit donc, les jeunes femmes se rendent à la fontaine. Elles marchent à pas feutrés. On ne décèle leur présence qu'au tintement de leurs anneaux de pied en métal. Les hommes chargés de faire le guet somment l'étranger mâle de s'arrêter puis de rebrousser chemin. On lui fait savoir qu'il a tout intérêt à obtempérer au risque de recevoir une giclée de plomb dans les fesses.

La rigueur de ces mœurs m'empêche de sortir le soir après le coucher du soleil. Je tiens à ma réputation et me méfie de la roublardise de certains paysans capables d'inventer n'importe quoi pour tuer le temps.

Si Ahmed Belabbès s'en prend souvent à ces traditions. Il sait comment vivent les femmes ailleurs puisqu'il a eu la chance de voyager et même de se rendre en France.

- "Un jour, peut-être, tout cela changera. En attendant, il faut faire avec", me dit-il souvent.

Le trimestre passe. Voici venu le mois d'avril avec ses quinze jours de vacances. Éprouvé par l'isolement, je décide de passer cette quinzaine dans ma famille.

Je me fais accompagner jusqu'à Mansourah-Les Bibans par l'unique cafetier de la dechra. Nous partons à deux heures du matin juchés tous deux sur le dos d'un mulet. Si l'Bachir n'est pas très loquace. Il me donne cependant, en cours de route, une information qui laisse pantois...

- "Tu sais ya sid cheikh ! L'instituteur qui était là avant toi, un "gaouri", hé bien ! Il était comme fou. Il ne travaillait presque pas. Les élèves étaient livrés à eux-mêmes. Il ne se rasait pas et portait de longs cheveux comme une fille. Il était dégoûté de tout".

- "Comment cela ? Et pourquoi a-t-il accepté sa nomination à ce poste ?", dis- je.

- "Mais non sid Ech-chikh ! Il n'est pas venu de son plein gré. Il a été affecté ici d'office, par mesure disciplinaire"

- "Ah ! Je comprends !"

Si El Bachir poursuit son récit.

- "Il fallait le voir, le jour de son départ définitif. Dès qu'il a aperçu de loin la route goudronnée il m'a demandé d'arrêter mon mulet. Il est descendu à terre et a couru jusqu'à l'asphalte qu'il s'est mis à embrasser avec frénésie !". Après m'être retrempé dans l'ambiance familiale, me voici de retour, bien à regret, à mon poste.

Je suis accompagné de mon jeune cousin, Ahcène, celui-là même qui, naguère, -il y avait de cela douze années- avait engagé une course poursuite pour rattraper le taxi de Monsieur Passicot qui m'emmenait, avec mon oncle, à M'Sila, et qui, par dépit, nous avait arrosés copieusement de pierres.

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Ahcène vient de perdre son père. Aussi accepte-t-il volontiers de venir avec moi lorsque je lui en fais la proposition.Une fois sur place, il faut bien qu'il s'occupe. Aussi lui proposé-je de me libérer de la corvée de la popote.
Les premiers temps Ahcène m'aide effectivement. Puis arrive le jour où il s'adresse à moi en ces termes : "Ecoute ! J'en ai marre de ce rôle de bonniche".

Je lui explique que j'ai ma classe à faire et que je ne vois très bien ce qu'il y a de dégradant à faire la cuisine. Il me répond qu'il peut parfaitement, lui aussi, prendre en charge mes "mioches morveux" et leur faire la classe. Je suis surpris de la tirade de mon jeune cousin. Néanmoins je lui souris et lui dis que je suis d'accord avec lui : nous ferons la cuisine à tour de rôle.

Les journées de juin s'étirent à n'en plus finir. Les nuits sont plus que jamais silencieuses. La présence du cousin commence à me peser. J'ai besoin d'un dérivatif pour casser le silence et l'ennui mortels. Je m'achète une flûte et en tire des sons discordants. L'effort que je fais pour apprivoiser ces sons m'occupe et éloigne momentanément les fantômes du cimetière d'à côté.

Un soir, Sid Ahmed Belabbès nous fait parvenir, par sa fille Aïcha, une soupière fumante.

- "Mon père vous envoie ce repas. C'est du gros couscous dans de la sauce piquante, de la "hassoua"

-"Merci Aïcha. Tu diras à ton père que nous sommes très contents qu'il ait pensé à nous".

Curieux, mon cousin veut savoir de quoi il s'agit.

- "C'est de la "hassoua" à la viande de chameau, cher petit cousin. Tu vas voir ! Nous allons nous régaler !"

- "Il n'est pas question pour moi de prendre de cette "hassoua", décide Ahcène qui, sans doute, se méfie de cette viande de chameau. "Je me contenterai, poursuit-il, de notre reste de fayots".

- "Mais pourquoi donc ? rétorqué-je avec brusquerie. Le reste de haricots nous pourrions le garder pour demain !".

L'enfant trop gâté par son père, mon oncle Messaoud, m'oppose un non catégorique.

Je décide alors d'ingurgiter, à moi tout seul, tout le contenu de la soupière. Je ne tarde pas à regretter ma fringale. Dès que je me mets au lit, je sens remonter, du fond de mes entrailles la maudite "hassoua" à la maudite viande de chameau.

Dès le mois de mai la plupart des élèves désertent l'école. Ils accompagnent leurs parents à la montagne lieu de transhumance du bétail. Ils ne reviendront qu'en octobre, avec les troupeaux, avant les premières rigueurs de l'hiver. Je n'ai plus, dans la classe qu'une dizaine de bambins. Les vacances sont dans l'air. Mon cousin s'impatiente et rue, à sa manière, dans les brancards.

Je suis, moi-même, à bout de nerfs et m'emporte à tout moment. Vivement le jour où nous quitterons, mon jeune cousin et moi, ce vilain trou pour lequel nous ne sommes pas faits.

20 juin 1940

C'est jour de marché hebdomadaire à Bordj. Les hommes, en rentrant, rapportent des nouvelles surprenantes. Un événement inhabituel s'était produit en ville qu'ils ne peuvent expliquer d'une façon précise.

- "Hebbtouh, disent-ils. Ils l'ont descendu !"

Renseignements pris, il s'agissait de la mise en berne des drapeaux des édifices publics en signe de deuil. La France, reculant devant la ruée fantastique des armées allemandes a été acculée à traiter avec l'ennemi. Elle venait de signer l'armistice. La gloriole de la France en prenait un sale coup.

16 septembre 1940

Il est mis fin à ma mission temporaire à Dréat. Les Enseignants mobilisés sont revenus du front et il s'en trouve suffisamment pour occuper les postes disponibles. Me voici donc, encore une fois, sans travail, à la recherche d'un emploi. L'avenir redevient incertain. Mes parents, plus que jamais soucieux, attendent un nouveau miracle.

Et ce miracle se produit...

Le Gouvernement général décide d'ouvrir à Alger un centre de rééducation pour les jeunes "yaouleds" de la capitale livrés à eux-mêmes dans la journée et jonchant, la nuit, les arcades de la rue de la Lyre et celles de la rue de Constantine. Des centres analogues sont ouverts dans les autres grandes villes du pays.

Celui d'Alger est implanté au 66 Boulevard Thiers, à Belcourt. L'établissement est constitué de "ghorfas", style "Chataigneau" à l'intérieur desquelles la chaleur est insoutenable en été et le froid glacial en hiver. C'est là que je suis recruté et affecté en qualité d'enseignant une fois ma candidature acceptée.

Le Chef de centre, Laurin, est un pétainiste convaincu. Il a la trentaine, l'allure élégante, une constitution physique de sportif. Une chaînette en or pend ostensiblement à son cou. Laurin mène les choses tambour battant à grand renfort de vociférations et de sanctions. Tout le monde doit lui obéir au doigt et à l'œil.

Quels que soient les moyens utilisés, les jeunes pensionnaires affluent de toutes parts. Il en arrive de tous les tempéraments et de tous les âges jusqu'à 16 ans. Le dénominateur commun à tous : la misère. Ils arrivent en haillons, les cheveux gras et en broussaille, les pieds nus ou mal chaussés.

On leur fait passer une visite médicale. Puis c'est la douche. Les bambins endossent leurs nouvelles tenues tandis que leurs vieilles frusques sont immédiatement soumises à une désinfection générale.

Les plus naïfs d'entre eux -les plus dociles aussi- sont émerveillés par la métamorphose qu'ils viennent de subir. Les vrais délinquants, ceux qui ont désespéré de la société des hommes et choisi de vivre en loups solitaires, se montrent plus réticents. Ils cherchent à savoir ce qu'on leur veut exactement et le pourquoi de ce soudain intérêt pour eux. Ils se méfient. Et saisissent la moindre occasion pour prendre la poudre d'escampette.

La tâche qui m'est dévolue, ainsi qu'à mes confrères, n'est pas une sinécure. Il s'agit, pour nous, dans un premier temps, d'établir un climat de confiance et de rassurer les plus rétifs. Il faut ensuite repérer les natures les plus réfractaires et, le cas échéant, faire le nécessaire pour réduire leur influence sur leurs camarades.

Après cette période d'adaptation, on arrive à l'essentiel : le programme. Il s'agit d'instruire et d'éduquer les jeunes âgés de moins de quatorze ans. Les autres sont placés dans des centres spécialisés de formation professionnelle. Un emploi du temps sévère et pratiquement immuable est établi.

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