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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (VI): Retour à M'Sila, ville ravagée

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Moulin Ferrero à Bou Saâda

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Je m'attends donc à quitter mon travail et ma famille qui retombera, sans doute, dans la misère. Il se trouve cependant que, du fait de la mobilisation générale, les administrations se vident. Des postes sont laissés vacants un peu partout et il faut les pourvoir.

Je saisis cette occasion miraculeuse pour postuler à un poste dans l'enseignement. Ma demande est acceptée. Je suis affecté à Dréat, dans le Hodna, aux fins fonds d'une commune mixte. Le 05 février 1940 je me mets en route.

La jeunesse, l'appel de l'aventure, l'orgueil aussi d'accéder, enfin, à cette fonction d'enseignant dont j'avais toujours rêvé, m'ôtent toute espèce d'appréhension. Je prends avec moi une seule valise. Une valise qui pèse lourd car est remplie de livres.

Le car quitte Azouza pour Menerville (Thenia) d'où je dois prendre le train de Constantine pour rallier Bordj Bou Arreridj. Le train quitte Menerville à 21h, sous une brume légère. Il fait nuit noire sur les quais en raison de l'état de guerre. Les voyageurs s'interpellent dans l'obscurité. Des hauts parleurs demandent aux gens de se hâter.

C'est aux alentours de minuit que nous arrivons à Bordj. Les calèches sont nombreuses à assurer la correspondance vers la ville assez éloignée de la gare. Mais où passer la nuit ? Dans un hôtel ? Mes moyens sont limités. J'ai soudain une idée lumineuse.

Lorsqu'on est confronté à une difficulté majeure, la mémoire peut prendre des raccourcis surprenants pour vous tirer d'affaire. Je me suis donc rappelé, sans y prendre garde, le nom d'un camarade d'école primaire qui, n'ayant pu poursuivre ses études, avait acheté un bain maure à Bordj. Je n'hésite pas.

Je donne le nom de mon camarade au conducteur de la calèche. "Mène-moi, lui dis-je, chez Belkacem...moul l'hammam". Belkacem est là. Il est tout étonné de me voir. Je lui explique ce qu'il en est. Longue accolade, tapes vives sur le dos.

-"Tu passes la nuit ici ?" me demande mon ami pensant que, compte tenu de mon statut social, je préférerais sans doute louer dans un bon hôtel.

Je lui réponds par l'affirmative.

-"Je te prépare un matelas. Profites-en pour prendre un thé ", me dit Belkacem dont l'absence me permet d'ordonner mes idées.

Je regarde autour de moi. La grande salle est pleine à craquer de pensionnaires endormis drapés dans des serviettes de bain ou enroulés dans des burnous en poils de chameau. Seuls veillent encore le caissier et les garçons autour d'un thé à la menthe. Quand mon ami revient, nous passons une bonne partie de la nuit à tisonner le feu de nos souvenirs.

Me voici à M'sila. Dans le bureau de l'Administrateur adjoint à qui je présente ma nomination à Dréat. De notre entretien, il ressort que je dois séjourner une semaine au moins à M'sila avant d'être convoyé à mon poste, les intempéries ayant rendu les chemins impraticables.

En attendant, je suis logé dans l'appartement de l'école communale, celui-là même où, huit années auparavant, j'avais vécu avec Zizi Ramdane et Nna Ouardia.

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Pour meubler mon temps, je décide de revoir les endroits que je fréquentais jadis avec mes amis. Je m'aperçois, effaré, que M'Sila n'est plus celle que j'ai connue. La ville est ravagée. La misère est partout. Les hommes sont en haillons et les magasins vides. La halle aux grains est silencieuse alors que le marché noir bat son plein enrichissant ses barons et ruinant la majorité de la population.

L'état de guerre n'explique pas tout. M'Sila avait subi des calamités naturelles. Plusieurs tremblements de terre avaient frappé la région. Une épidémie de typhus s'y était également déclarée. La population, tétanisée, n'arrive plus à sourire.Je suis consterné par cette désolation générale, le dénuement absolu des gens. Il me prend envie de renoncer à tout et de rentrer chez moi.

Une quinzaine passe. Un jeudi, jour de marché hebdomadaire, je me présente aux nouvelles comme je le fais quotidiennement. J'apprends enfin que les habitants du douar ont pu descendre à M'Sila. Le chef de fraction est là. Il a déjà reçu des consignes pour me convoyer jusqu'à mon école.

Une camionnette doit nous emmener, mon compagnon et moi jusqu'au moulin Fournier. A partir de là c'est la piste et nous devrons faire dix kilomètres à pied. Le départ est fixé pour midi. La camionnette démarre en pétaradant.

La route, ravinée par les dernières pluies est exécrable. Des fondrières partout. Le moteur geint, la suspension gémit. Partout le paysage est nu. De temps à autre on rencontre un lopin de terre cultivé entouré de murettes. A seize heures, la camionnette se range devant le moulin Fournier.

De l'une des deux bâtisses du moulin sort un gaillard moustachu qui, à l'évidence, n'apprécie pas d'avoir été dérangé. Mon accompagnateur lui transmet les instructions de l'Administrateur : l'instituteur doit poursuivre son chemin sous bonne protection. La camionnette fait demi-tour et nous voilà partis, mon nouveau compagnon et moi, à pied, pour Dréat.

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