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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (V): Place du cheval ... et déconfiture

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place du cheval

L'après-midi nous la passions à la forêt. Organisés en "Eclaireurs Unionistes", nous formions quatre patrouilles dotées chacune d'un Totem. Les règles du jeu étaient connues et chaque scout faisait de son mieux pour que la victoire revienne à son clan.

Nous avons organisé une seule sortie du genre en dehors de la ville. Partis avant l'aube, l'objectif était de rallier Oued Fayet et de camper sur le bord de la rivière.

Nous étions munis de toiles de tentes, de piquets, de cordes et d'un sac de victuailles.

Nous sommes effectivement arrivés à destination mais, surpris par une pluie torrentielle, nous n'avons pas pu camper. Notre retour à la Pension s'effectua dans des conditions catastrophiques, les "grands" portant sur leurs épaules les "petits" qui n'arrivaient plus à marcher.

La Maison Roland disposait d'un grand jardin ouvert jour et nuit aux pensionnaires. Les veilles de compositions ou d'examen le jardin était envahi dès l'aube par les étudiants qui s'y installaient par groupes d'affinités pour réviser leur programme.

Les passants matinaux pouvaient, en longeant le mur d'enceinte du Pensionnat, entendre leurs murmures et chuchotements.

Juin 1935

La date de l'examen du Brevet élémentaire était fixée au 15 juin. Les épreuves devaient se tenir à Alger sur toute une semaine.

Le programme était chargé et les veillées prolongées pour finir les révisions étaient venues à bout de nos forces physiques et intellectuelles.

Les nerfs à fleur de peau, les traits tirés, les yeux cernés, nous prîmes le car la veille de l'examen. Nous descendîmes à l'hôtel du "Moulin", au Champ de manœuvres.

Je pris possession d'une chambre et m'y installai avec deux camarades. La fenêtre donnait sur une fabrique de glace située dans une impasse. L'horizon était borné. Mais quelle paix !

Un coup de peigne à la chevelure et nous voilà dehors.

Nous reconnaissons d'abord les lieux où doit se dérouler l'examen. C'est dans le quartier même qui est d'une monotonie affligeante. Nous n'y trouvons rien à voir. Allons donc plutôt à "Plast el 3oud"
(Place du Cheval) dont on nous a tellement rebattu les oreilles au village ! Allons voir la rue des Trois Couleurs, Bab Azzoun, la rue de la Marine et la rue de la Lyre !

Nous y voilà ! C'est vrai qu'il y a du spectacle.

D'abord ça grouille de monde, le pauvre se mêlant au riche, la casquette à la chéchia rouge et au turban, l'ouvrier au bourgeois. Mendiants et cireurs se côtoient.

Tout ce monde vend, achète, vocifère, commente, tend la main, réclame, se bouscule.

C'est à coups de coude que nous nous frayons un passage dans cette marée humaine.

- "Ne nous égarons pas", dit Salah.

- "Faisons attention à nos poches. On m'a dit qu'ici ça pullulait de pickpockets", ajoute Hassan.

- "Des bracelets montres en or ! Des montres en or et pas chères ! Venez voir !", crie un jeune homme.

On nous avait mis tout spécialement en garde, au village, contre cette arnaque, les montres en question n'étant, en fait, que des gadgets sans valeur.

- "Dix francs seulement ! En magasin vous les paieriez dix fois plus chères !...". Le jeune homme avait beau faire, nous passâmes notre chemin, indifférents.

De toutes les façons, à nous trois réunis, nous n'avions pas de quoi en acheter une, fût-ce par curiosité.

Les résultats de l'examen furent désastreux pour mes deux camarades et moi.

Je me consolai en me disant que la mort de ma grand-mère, survenue quelques jours seulement avant l'examen, était pour beaucoup dans mon échec.

Je me mentais. Je n'étais pas à la hauteur, c'était tout.

L'atmosphère dans notre chambre d'hôtel était lugubre. Chacun proposait un dérivatif à ce sinistre collectif.

- "Moi, je vais de ce pas me saouler comme une bourrique", dit Hassan qui fit mine de se diriger vers la porte.

- "Moi, dit Salah, je vais en face, dans cette fabrique, ramener deux kilos de glace. Je m'en gaverai à en mourir".

- "Et puis quoi encore ?... ", ajoutai- je.

Finalement il n'y eut rien de tout cela. Personne ne quitta la chambre. Nous ramassâmes nos affaires et, immédiatement, nous prîmes le car pour TIZI. Nous n'avions pas le cœur à nous attarder à Alger vu notre déconfiture.

Il me fallait refaire l'année. Les mêmes programmes ! Les mêmes professeurs ! Je n'avais pas le choix.

Je décrochai finalement mon brevet élémentaire en juin 1936. En 1937, je me présentai au concours d'entrée à l'école normale des instituteurs. Ce fut l'échec.

Atteint par la limite d'âge, je dus arrêter mes études.

Il me fallait maintenant songer à gagner ma vie et à aider mon père qui n'arrivait plus à subvenir aux besoins de la famille.

Mais à quoi pouvait-on prétendre avec le Brevet élémentaire ? L'Algérien, sujet français, n'avait pas de grandes chances d'accéder à l'Administration. Les concours ? Ils se faisaient rares.

Quand il s'en présentait, les places étaient réservées "aux pauvres réfugiés espagnols", des Républicains qui avaient quitté leur pays après la guerre civile de 1936 et la victoire de Franco.

Mon père ne pouvait compter que sur moi pour l'aider. Mon frère aîné, Hocine, qui était marié et avait deux enfants, Amar et Belkacem, connaissait un chômage chronique.

Tous les jours, ma famille attendait mon retour à la maison. Tous les jours je subissais la même question.

- "Alors ? Toujours rien ?"

-"Oulach... ", répondais- je, invariablement.

Mais, comme on dit, Dieu pourvoit toujours à ses créatures.

- "On m'a trouvé une place à la poste ! Je commence demain !", déclarai- je un jour en rentrant à la maison.

Ma mère sauta de joie.

- "Ahouddou fellak a mmi !", me dit-elle en me remplissant de baisers.

Mon père dont je perçus le soulagement au grand soupir qui souleva sa poitrine me posa la question :
- "Quelle poste ?"
- "Celle du Fort, pardi !", répliquai-je.

Ce fut le bonheur complet. Chacun vaquait à quelque chose, sans aucune nécessité. L'essentiel était d'aller et de venir, de bouger, pour brûler cette impatience irraisonnée que ressentait chacun.

Le lendemain, tous les voisins, qui étaient déjà au courant, poussèrent la porte de notre maison pour féliciter mon père.

- "A vava Akli ! a wen yedj Rebbi l'Mouloudh ! (Père Akli, Dieu vous garde Mouloud), dirent la plupart des visiteurs.

1939

La guerre est déclarée. La "der des der" commence. C'est la mobilisation générale. En Kabylie, comme ailleurs dans le pays, c'est une atmosphère de deuil et les villages commencent à se vider de tous les jeunes en âge de porter les armes.

Je passe devant le Conseil de Révision qui me déclare "bon pour le service armé".

A suivre ...

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