LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Kaci Abdmeziem Headshot

D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XXIX et FIN): Libres, enfin!

Publication: Mis à jour:
Imprimer

algerian independence day

Je reprends ici mon récit.

La folie meurtrière de l'OAS qui, sachant ses jours comptés, sème la dévastation à Alger et ailleurs, n'empêche pas l'acheminement du pays vers l'indépendance. Un référendum d'autodétermination se tient. Les électeurs se prononcent massivement en faveur de l'indépendance. Les résultats du scrutin sont donnés le 03 juillet 1962 par le Général De Gaulle qui, au nom de la France, reconnait l'Etat algérien.

LIRE LE PRÉCÉDENT EPISODE : Des instituteurs dans la guerre (XXVIII)

Aussitôt ces résultats proclamés la foule se rue dehors pour manifester sa joie : enfin libres ! Après tant de souffrances ! Ce qui n'était qu'un rêve est devenu réalité.

Le combat pour la libération du pays aura coûté très cher au peuple algérien. L'armée française se sera comportée dans sa guerre de « reconquête » de l'Algérie comme les troupes d'invasion qui avaient débarqué en 1830 à Sidi Ferruch semant partout la mort et la dévastation, brûlant tout, pillant, violant, faisant fi de toutes les lois de la guerre.

A bien des égards cette « reconquête » fut plus violente encore. La torture fut généralisée pour extorquer des renseignements. Les populations furent parquées dans des villages de regroupement entourés de barbelés et pourvus de miradors univers concentrationnaires déshumanisés rappelant étrangement les camps de concentration nazis.

Le 5 juillet est fixé comme date de célébration officielle de l'indépendance. A la cité des Eucalyptus les préparatifs pour marquer l'événement par une manifestation grandiose ont débuté bien avant cette date. Tous les bâtiments ont été repeints. Une stèle à la mémoire des martyrs est élevée fébrilement. Les commerçants débitent, pour la circonstance et à tour de bras, des robes pour les fillettes et des costumes pour les garçons.

Le 5 juillet arrive. C'est la liesse générale. Alger et les quartiers périphériques entrent en ébullition. Les chants patriotiques fusent de partout. Des groupes folkloriques prennent possession de l'asphalte et autour d'eux les gens dansent.

algeria independence

Des véhicules chargés d'enfants braillards brandissant de petits drapeaux sillonnent les artères de la ville. Des maquisards descendus du djebel défilent au milieu de cette marée humaine. C'est le délire collectif jusqu'à une heure tardive de la nuit.

Le cinq juillet passe. Comme dit l'adage, « après la fête on se gratte la tête ». En effet, le pays est à reconstruire. Il faut d'abord combler les vides laissés par le départ massif des « pieds noirs ». Il s'agit de relever le défi de faire tourner tous les secteurs, administratif, économique et social. Ce n'est pas une mince affaire.

Toutes les bonnes volontés se retroussent les manches. Je suis, pour ma part, « embrigadé » dans le secteur de l'Education nationale pour préparer la rentrée scolaire 1962-1963. Je passe les trois mois de l'été à l'Académie d'Alger en compagnie de volontaires comme moi.

Cela ne va pas comme sur des roulettes. Le personnel pédagogique fait cruellement défaut. Nous sommes obligés de faire appel à tous les niveaux d'instruction y compris le certificat d'études primaires pour les Algériens auxquels nous assurons une formation accélérée dans des centres ouverts à cet effet dans tout le pays.

1962, une rentrée scolaire presque normale

Nous sollicitons également la coopération française et moyen-orientale. Nos efforts sont couronnés de succès : la rentrée scolaire se déroule presque normalement au grand dam des pessimistes de tout bord.

Le 10 Octobre 1962, j'obtiens la direction de l'école du Lotissement Michel, actuellement Haï el Badr, dans la commune d'Hussein-dey. Je commence par y mettre de l'ordre. Par la suite, parallèlement à l'organisation pédagogique, je crée une coopérative scolaire et une cantine. Une association de parents d'élèves se met bientôt en place.

Ce sont là des acquis d'une importance capitale qui permettent de créer un climat favorable à l'épanouissement des enfants et au développement des relations entre les parents et les enseignants. Les activités de l'établissement vont bon train.

algerian independence day

J'acquiers, au bénéfice de l'école, un appareil de projection cinématographique qui fait fureur parmi les élèves. Les jours de projection sont une véritable fête pour eux. Ils ont droit à de grands classiques du cinéma. Des cours du soir et d'alphabétisation sont organisés à l'intention des adolescents et des travailleurs. L'école devient une véritable ruche bourdonnante.

....En 1967, les autorités décident de doter le pays de ses institutions de base. Ma candidature aux élections communales du 27 février 1967 est retenue .Je serai le 79ème élu à l'Assemblée populaire communale du Grand Alger. Je cumule ainsi la charge de chef d'établissement scolaire et celle d'élu.

Je donne libre cours à mon dynamisme naturel et à mon amour de la chose publique. Pendant trois mandats consécutifs je me consacre à la commission des affaires sociales. Il me tient particulièrement à cœur de me donner à fond aux jardins d'enfants et aux colonies de vacances dont j'assure le secrétariat général. Les enfants de familles nombreuses et de mères travailleuses sont pris en charge presque toute la journée, soit pour une simple garde soit encore pour un début d'instruction.

L'encadrement des jardins d'enfants, monitrices et directrices est fourni par l'école des jardinières d'enfants ouverte pour la première fois en 1968 sur l'initiative de l'APC d'Alger avec l'aide bénévole de la « Caritas » et des Sœurs Blanches des « Oliviers » de Kouba.

En 1970, la première promotion de monitrices sort de cette école à l'issue de deux ans de formation accélérée. Un périple d'agrément est organisé en l'honneur des lauréates. L'honneur m'échoit de les accompagner. Elles sont environ une vingtaine entre professeurs et stagiaires à bénéficier de la randonnée en car : Alger- Bougie- Djidjel-Skikda- Annaba- Constantine- Sétif- Alger.

Quatre jours de détente saine hors de la vie trépidante de la capitale. C'est pour nous tous la joie de découvrir la forêt d'Yakouren, les Aiguades et le fameux phare de Bejaïa, la Corniche djidjellienne, les grottes merveilleuses, les ruines romaines de l'ancienne Hippone ainsi que le pont suspendu du Rhummel.

Deux ans plus tard-1972- l'Assemblée populaire de la Ville d'Alger me désigne pour conduire une délégation de jeunes lycéennes et lycéens en Tchécoslovaquie dans le cadre des échanges culturels entre les deux pays.

C'est à bord d'un DC3 que nous embarquons. C'est mon premier voyage en avion et ma première sortie à l'Etranger. Je ne prends conscience de ce qui m'arrive qu'une fois installé dans mon fauteuil. Je cache difficilement mon émotion. Je me reprends cependant très vite .Je me mets alors à dévisager les membres du groupe, celles et ceux avec qui je m'apprête à découvrir Prague, cette ville que d'aucuns qualifient de ville-musée.

Tout le monde est, pour l'instant, dans l'expectative, hormis Louiza qui arbore un beau sourire qu'elle n'arrive pas à communiquer aux autres qui sont plutôt tendus. Ce n'est qu'à la tombée de la nuit, bien après le Couloir Rhodanien, en France, que l'ambiance se détend et que les membres du groupe commencent à lier connaissance.

Un chassé-croisé de mots pour rire réchauffent l'atmosphère à l'intérieur du DC3 à telle enseigne que nous ne rendons pas compte du temps passé à survoler la forêt des Vosges, la Forêt Noire et le Rhin avant d'atterrir, enfin, à l'aéroport de Prague. Le brave Docteur Martin Valek, connu de toute l'APC d'Alger pour ses visites fréquentes nous attend au bas de la passerelle.

Après des accolades fraternelles nous nous engouffrons dans le car mis à notre disposition pour notre première destination-provisoire- : la cité universitaire de « Stahor »à une vingtaine de kilomètres de l'aéroport. Il est minuit passé. Nous dînons puis tombons comme des masses et pour cause : nous avions effectué une traversée de 2700 kms.

Le lendemain, à 7h 30, nous prenons notre petit déjeuner au restaurant universitaire, La Menza et quel petit déjeuner : pain de seigle, beurre, fromage, confiture, brioches salées et thé. Aux autres tables jasent des groupes venus d'horizons divers.

A neuf heures, le Docteur Valek vient nous voir et nous confie à un guide chargé de nous faire visiter Prague. Assise à l'avant du car à côté du chauffeur impassible la charmante dame nous donne par micro l'essentiel de ce nous devons savoir sur Prague, ou Praha qui signifie « miroir magique.

Notre première visite est pour « Notre Dame de Lorette » une église dans la cour de laquelle on peut admirer une réplique de la maison de la Vierge de Lorette ainsi que son trésor de 6222 diamants qui brillent jusqu'à aveugler au soleil de Prague.

Nous sommes ensuite conduits au Château de Prague témoin muet de l'Histoire millénaire du pays, puis à la chapelle Saint Georges qui, du haut de ses tours immaculées, contemple la capitale depuis 1142.Dans sa nef repose la princesse Sainte Ludmila grand-mère de Saint Vanceslas .Un parfum suave s'exhale de tous les murs.

Au terme de la randonnée on ne peut que reconnaître que Prague est une ville splendide qui allie merveilleusement l'ancien et le nouveau. Les chapelles, les châteaux, les monastères, les musées, les galeries renferment les trésors d'un passé tumultueux et témoignent de l'effort gigantesque accompli pour leur entretien. Admirable harmonie de pierres, de clochetons, d'arcs-boutants et d'aiguilles.

lidice memorial(Lidice - mémorial)

La visite la plus marquante est, sans conteste, celle que nous effectuons au village de Lidice. C'est un village martyr, complètement rasé par les Nazis durant la seconde guerre mondiale en représailles d'actes de sabotage commis par la Résistance. Les photos de la tragédie sont exposées dans une galerie : cartes d'identité des victimes, balles, armes ayant servi à tuer. La main de l'homme a heureusement su faire renaître un nouveau Lidice dont l'emblème est une rose. Je ne peux m'empêcher de penser que des centaines de villages de mon pays ont connu, pendant la guerre de libération nationale le même sort que Lidice. Gloire aux Martyrs. Paix à leur âme.

La première semaine de notre séjour à Prague se termine par une excursion à Doxy, au lac de Mâcha, puis par une visite au château Karl Stein, un château de contes de fées accolé à un rocher depuis le Moyen Age. Ses murs ont abrité les joyaux de la Couronne de Bohême et de l'Empire et ont servi de lieu de retraite au Roi de Bohême Charles IV.

Les deux dernières semaines, nous les passons dans les camps de jeunesse Sobesin et Zivonost où des jeunes de toutes nationalités se rencontrent, organisent des feux de camp, chantent et dansent toute la nuit.

Notre départ de Prague a lieu un après-midi brumeux avec tendance à la pluie. Nous sommes tendus à l'idée d'être pris dans une tornade en plein ciel. Il n'en est rien. Bientôt la brume disparaît et le DC3 s'élève très haut dans le ciel, au-dessus des nuages.

Un peu plus tard, à la vue de la mer Méditerranée, nos poitrines se gonflent de joie. A l'unisson nous crions : »Vive l'Algérie !». Le Dr Valek avait raison lorsque, au cours d'une conversation à bâtons rompus, il m'avait avoué qu'il aimait l'Algérie parce que « ce pays déborde de vie ».

Retour au bercail.

La ville d'Alger implante, pour la première fois, en 1973 un centre de vacances pour enfants à El Kala, non loin de la frontière algéro tunisienne.

L'initiative revient à Mr Naït, président de la commission des finances de l'Assemblée populaire communale. En tant que responsable des colonies de vacances j'appuie l'idée sans réserve. Un ancien administrateur de la Ville d'Alger nommé depuis peu chef de daïra d'El Kala nous promet son concours pour la réussite de cette expérience.

Les préparatifs d'installation vont bon train. Aussitôt achevés, les colons sont convoqués. Le départ est fixé pour le premier Août. Tous les groupes accompagnés par une partie des moniteurs prennent l'avion pour Annaba d'où ils seront dirigés sur El Kala. Le chef de Centre les avait devancés de 24h afin de s'assurer des bonnes conditions d'accueil. Le reste des moniteurs devait, quant à eux, convoyer par train tout le matériel indispensable au séjour.

Les enfants de Mr Naït et les miens propres font partie du groupe de colons. Nous jugeons utile, Mr Naït et moi de faire un tour d'inspection. Nous rallions El Kala dans une R16 flamboyante par une fraîche matinée d'un samedi 04 Août.

Nous arrivons à El Kala en fin d'après-midi. Sans crier gare nous faisons irruption dans la colonie. Une odeur nauséabonde nous accueille à l'entrée. -« C'est en notre honneur, cette pestilence ?» interroge Mr Naït.

Il y eut un peu de contrariété dans les yeux du chef de centre qui ne s'attendait pas à nous voir de sitôt. Mais le sourire désarmant des deux visiteurs eut tôt fait de rassurer notre ami.
-C'est un égout qui a eu la méchante idée d'éclater au mauvais moment. Dans deux jours le problème sera réglé. »

-A part cela, tout le reste marche-t-il bien ?
-Vous allez en juger par vous-mêmes si vous voulez faire le tour des propriétaires.

Nous passons en revue les dortoirs, les douches, la salle des activités, l'économat, sans oublier les cuisines où les « chefs » sont déjà à pied d'œuvre pour préparer le repas du soir.
Notre chef de centre nous vante El Kala. Il nous parle abondamment des possibilités offertes à nos colons de profiter au maximum de la mer et de la montagne. Pour lui il s'agit d'un véritable paradis sur terre. Il avoue ne pas comprendre que des compatriotes aillent chercher ailleurs où se détendre alors qu'ils ont chez eux des endroits idylliques.

Nous décidons, pour faire plaisir à notre ami, d'assister au programme d'activités de la soirée. Celle-ci commence à 21h, en plein air dans la cour de l'école éclairée de mille feux scintillants de guirlandes accrochées en carrés aux arbres.

Au centre de la cour, des estrades sont agencées de manière à servir de scène sur laquelle évoluent les acteurs. On chante, on danse, on tape des mains en suivant le rythme d'une guitare qui obéit admirablement aux doigts de Madjid, un virtuose avant l'heure.
A 23h, le programme s'achève. Les colons vont faire dodo. L'encadrement prolonge la veillée pour préparer le programme du lendemain.

Mes enfants m'avoueront, une fois devenus grands et avoir voyagé un peu partout dans le monde, que jamais ils n'ont pu oublier le merveilleux séjour qu'ils ont effectué un certain mois d'Aout 1973 dans cette fameuse colonie de vacances d'El Kala, un petit port de pêche de chez nous.

Je passerai encore dix années de ma vie à m'occuper à la fois de mon établissement scolaire tout en continuant, au sein de l'Assemblée populaire communale d'Alger, à assouvir mon besoin de servir les enfants de mon pays, par l'ouverture de garderies et l'organisation de colonies de vacances au bénéfice des enfants des travailleurs. Je prends ma retraite en 1984. Avec un grand pincement au cœur.

Alger le 27 mai 1984

Retrouvez les autres parties du récit "D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'Instit" en CLIQUANT ICI

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.