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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XXVIII) : Des instituteurs dans la guerre

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algerian war evian
Une partie de l'Armée prend fait et cause pour les partisans de l'Algérie française. Elle s'oppose à toute velléité de négociation entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne(GPRA).

Les généraux Salan et Challes menacent de débarquer à Paris pour balayer le régime. Pierre Lagaillarde, président de l'Association générale des étudiants d'Algérie, activiste notoire pro Algérie française, occupe la Faculté avec ses étudiants. Il y est contenu par la Garde Républicaine. Imperturbable, De Gaulle fait poursuivre les négociations d'Evian.

LIRE LE PRECEDENT EPISODE: L'OAS se mobilise, De Gaulle négocie avec le FLN

A Bab el Oued, c'est toute la population européenne qui manifeste contre « l'abandon » de l'Algérie. Là aussi, la Garde républicaine, restée fidèle au gouvernement, utilise de grands moyens pour juguler ce début de rébellion ouverte et décourager son extension à travers les autres quartiers d'Alger.

Les négociations d'Evian aboutissent -enfin !- à la proclamation d'un cessez le feu simultané entre le gouvernement français et le GPRA. La population d'Alger se regroupe par communautés. Les musulmans, par crainte de l'OAS, se replient dans leurs quartiers où ils organisent leur auto défense. A la cité des Eucalyptus chaque bâtiment devient une forteresse. Les portes d'entrée des immeubles sont bardées de fer. Un système de rondes nocturnes est mis en place.

Derrière les portes des appartements, des armes blanches sont entreposées. Cet état de tension permanent est souvent aggravé par des youyous stridents, signal de danger imminent.

algiers oas

Des maîtres hors pair

A ce point de mon récit je me dois de faire une pause pour rendre hommage à cette petite colonie d'instituteurs qui ont fait les beaux jours de l'école des Eucalyptus et qui, malgré la guerre, ont accompli leur tâche avec une conscience admirable, au grand bonheur des élèves scolarisés dont les résultats aux examens ont comblé les parents.

Je les cite nommément en espérant ne pas en oublier un seul. Il s'agit de MM Ould Yaoui, Redjah, Yahou, Mokrani, Akchiche, Abtroune, Khimèche, Guezzout, Merar, Melbouci, Aït Menguellat, Melle Bensalem. Je citerai aussi Mr Bony qui ne logeait pas au groupe scolaire et qui, quoique français, se dévouait à ses élèves d'une manière peu commune.

Je n'omettrai pas non plus le maître d'arabe, Monsieur Bensalem qui n'a pas ménagé sa peine pour aider avec efficacité ceux de nos élèves qui voulaient poursuivre leur cursus scolaire au prestigieux Lycée d'Enseignement franco musulman de Ben Aknoun.

La direction de l'école de garçons a été assurée d'abord par Mr Ferracci puis par Mr Pick qui tous deux ont aidé avec tact les maîtres dans leur tâche. Quant à l'école de filles, elle a été dirigée par Mme Maillar.

A l'indépendance ces maîtres hors pair se retrousseront les manches pour aider à la réussite de la rentrée scolaire 1962-1963.Cette tâche ne fut pas facile compte tenu du vide laissé par le départ massif des enseignants européens.

Migrations dans la famille

Il me faut, maintenant, évoquer la manière dont s'est organisée ma vie familiale à la cité des Eucalyptus depuis mon départ d'Azouza dans les circonstances que j'ai racontées.

Je me résume. L'école d'Adeni que je dirigeais depuis quatre années est incendiée début janvier 1956.Je me replie à Azouza, mon village natal et j'y attends la suite des événements. Dans la nuit du 26 janvier un accrochage oppose, un groupe de maquisards et une patrouille militaire descendue de son campement pour faire sa ronde habituelle. Le lendemain, le village est ratissé. Les habitants sont regroupés au cimetière de Tikourabine pour un « contrôle d'identité » qui dure toute la journée.

Le 28 janvier, au lendemain de ce ratissage, je reçois ma mutation à l'école Chataigneau, dans la commune d'Hussein-Dey. Mr Akchiche qui était lui aussi à Adeni est nommé dans la même école. Nous rejoignons ensemble nos nouveaux postes. Dans un premier temps nous louons une chambre d'hôtel à Maison Carrée d'où nous nous rendons chaque matin à l'école.

Mon premier souci est mon fils aîné qui doit à tout prix aller à l'école. Je le fais venir. Il partage ma chambre d'hôtel. Grâce à un coup de pouce de l'Académie, nous ne tardons pas, Mr Akchiche et moi, à obtenir, chacun, un logement de la compagnie immobilière algérienne (CIA) à la Cité des Eucalyptus dans un bâtiment flambant neuf. Nous ramenons nos familles.

Quelque temps après, l'école des Eucalyptus ouvre ses portes et nous y sommes tous les deux mutés.
Cette école, très spacieuse, dispose d'un « groupe scolaire » un bâtiment de trois étages où sont logés les enseignants.

J'occupe sans tarder mon logement de fonction et cède l'autre à mon jeune frère Lamara- le benjamin de la famille- qui ramène dès lors mon père et ma mère qui vivront avec lui. Sous l'immeuble, Lamara loue un local où il décide de vendre des légumes. L'ouverture de ce local marque le début de cette ère de la débrouille qui commence pour toute ma parentèle qui fuit le bled invivable et vient se réfugier à Alger.

Très rapidement, ils sont tous là. Mon beau-frère Ahcène, comptable de son état, loue une camionnette et vend des fèves de saison à la criée. Il est tout heureux dans ce nouveau métier. Nous rions aux éclats jusque tard dans la nuit quand, pince sans rire, il nous raconte ses aventures de marchand ambulant. La saison des fèves achevée Ahcène franchit la mer pour un exil de 14 années.

Le plus jeune de mes beaux-frères, Mohand, un adolescent, passe comme un éclair chez moi. Il n'a pas le temps d'apprendre quelques mots d'arabe qu'il s'embarque pour la France. Il s'y improvise photographe itinérant sur les boulevards parisiens où il cible les touristes. Il ne reviendra jamais.

Arezki, l'homme tranquille de la famille Abdiche s'installe avec sa femme chez moi dans mon logement de fonction. Il travaille dans le bâtiment. Il m'est d'un grand réconfort et sait se rendre utile. Il restera avec moi jusqu'à l'indépendance du pays, et même au-delà, à mon grand bonheur et au grand bonheur de sa sœur.

Belkacem, eu égard à l'esprit d'indépendance de sa femme, habite seul. Il me sollicite néanmoins et je lui trouve un emploi à l'usine Michelin.

Mon beau père et ma belle-mère refusent de quitter Azouza. Cela oblige leur fils Arezki à se déplacer souvent pour avoir de leurs nouvelles. Il faut pour cela un sauf conduit de la SAS (Section administrative spéciale) car notre village est situé dans une « zone rouge. » Cette Section a élu domicile au-dessous du groupe scolaire ce qui facilite grandement les démarches répétées d'Arezki.

Pendant les vacances scolaires mon fils aîné aime se rendre chez ses grands-parents maternels qu'il affectionne beaucoup et qui le lui rendent bien. Il ne lui déplait pas, non plus, d'être au plus près du danger. Il faut dire aussi qu'il est fasciné par son cousin Amar ce maquisard qui vient de temps en temps chez nous, qui arrive sans crier gare et repart de même. C'est dire que les contacts n'ont jamais été rompus avec le bled et que nous sommes en conséquence très au fait de tout ce qui s'y passe.

Porte ouverte

La porte de mon logement de fonction est constamment ouverte aux « Abdiche ».Beaux-frères et belles sœurs y ont le couvert et le gîte assurés l'année durant. C'est dans la nature des choses. L'autre logement, celui qu'occupe Lamara, abrite mon père et ma mère. Il accueille de temps à autre, un neveu du côté paternel. Il s'agit, en général, d'un des trois enfants d'El Hocine, mon frère aîné parti en France en 1945 avec les convoyeurs pour n'en plus revenir.

Ahmed, ce frère que mon père a exclu de la famille pour avoir refusé de partager le fardeau de la prise en charge des trois enfants d'El Hocine, n'a pas tardé, lui aussi à descendre sur Alger. Il a particulièrement souffert du dernier ratissage opéré par l'armée au village. Ahmed, surnommé Docteur à cause de ses lunettes à gros verres a été pris à partie par un parachutiste qui lui a posé la question de savoir où était son neveu Amar.

-« Je n'en sais rien » a-t-il répondu.
Le para insiste.
-« Allez le chercher vous-même » a dit Ahmed.

Sur ce, le para lui donne une gifle qui porte à terre ses lunettes auxquelles il donne le coup de grâce en les écrasant. Mon frère ramasse ses bésicles. Il s'aperçoit qu'un verre est indemne.
Au départ de la troupe, il rafistole ses lunettes. Il parvient à les chausser. Il remplace le verre cassé par un morceau de carton et descend ainsi sur Alger. Il me fait vraiment de la peine. Je lui trouve rapidement un local pour qu'il puisse faire venir sa famille.

C'est un simple garage. Mais cela fait l'affaire pour le moment. Pour gagner sa vie il reprend son métier de camelot poussant, à travers les quartiers d'Alger, sa charrette remplie de bibelots et d'articles de pacotille pour lesquels il a l'art de trouver preneur.

L'un des fils d'El Hocine, Belkacem, un jeune homme très sérieux, a du mal à s'employer à Alger. Il y erre comme une âme en peine. Il attend que je fasse quelque chose pour lui mais n'ose pas me le dire. Je prends le taureau par les cornes et lui ouvre une épicerie à la Cité d'Urgence, en face de la Cité des Eucalyptus. Il se débrouille à merveille et se fait aider par son oncle Lamara qui se libère de temps à autre de ses légumes.

algeria war day of strike

Cette épicerie sera défoncée et mise à sac par la soldatesque française lors de la grève des six jours. C'est la fin de l'aventure commerçante de mon neveu qui prend aussitôt après le bateau pour la France. Il s'y fera une situation en s'employant comme ferrailleur dans les chantiers parisiens. Plus tard il se convertira dans la Restauration. C'est dans la chaîne Hyppopotamus qu'il trouvera une place. On l'y appréciera pour son sérieux et on l'y gardera très longtemps.

Avec ténacité, il recherchera son père. Il retrouvera sa trace à Lens. Marié à une française, il a une famille nombreuse. Belkacem nouera des relations exemplaires avec son père, sa belle-mère et surtout, surtout, avec ses demi-frères et ses demi-sœurs. Comment ne pas saluer le sérieux et la maturité sans égale dans la famille de ce neveu au grand cœur ?

Le benjamin des fils de Hocine, Khélifa, est un garçon attachant qu'on ne peut pas ne pas aimer. Il a cependant un gros défaut : il est instable, imprévisible et adore vivre d'expédients. Il est le roi de la facétie. Il ment comme il respire. Sans rougir, il vous affirme une chose puis son contraire un peu plus tard.

Je me souviens de ce soir où, venant d'Azouza, il s'est invité à notre repas du soir. Le dessert pris, la table débarrassée, Khélifa m'interpelle :

-« A zizi.... »
-« Achou a Khlifa ? »

Khélifa hésite un moment puis, à l'étonnement de toute la famille, il ôte un de ses souliers et, du fond de sa chaussette, tire laborieusement un bout de papier.

-« Voilà, me dit-il, en me le remettant. On m'a chargé de te remettre ça. C'est le montant de ta contribution au Front. »
Je dévisage mon neveu. Il pâlit. Je déchire tranquillement le bout de papier sans le lire et lui dis :
-« Tu ne changeras donc jamais, Khélifa ? Pour qui me prends-tu ?

Va et dis à celui qui t'envoie que ton oncle s'acquitte à Alger de sa contribution au FLN. Ne t'amuse plus à refaire ça. Essaie donc de grandir, nom de nom !!! »

Il m'arrive aussi de recevoir des personnes qui me sont extrêmement chères. Il en est ainsi de mon oncle Ramdane mon mentor celui qui a veillé sur moi et a fait en sorte que je réussisse dans ma vie professionnelle.

Quand il descend sur Alger c'est surtout pour changer d'air car à Fort National où il s'est replié après sa retraite l'air est irrespirable. Un peu moins qu'à Azouza, certes. Mais irrespirable quand même. Le devenir de son fils, Yahia, l'inquiète. Il me le confie. Je le scolarise et l'intègre dans ma classe de Fin d'études.

Je ne saurais clore cette série d'évocations sans parler de Zohra. Zohra a fait partie de la famille sans en être. Ma femme, usée par ses nombreuses couches ne pouvait plus faire face à toutes les tâches ménagères. Aussi dut-on faire appel à une aide extérieure et ce fut Zohra.

Celle-ci s'intégra vite à la famille. La générosité naturelle de ma femme fit en sorte que Zohra se sentit tout de suite comme un membre de la famille allant jusqu'à prendre parfois des initiatives étonnantes.

C'est ainsi qu'après avoir quitté en catastrophe notre logement de la Cité Marty nous nous aperçûmes bientôt que le téléviseur que nous y avions laissé nous manquait terriblement. Mais comment aller le chercher ? Il était insensé d'aller s'aventurer dans le fief de l'OAS sans courir le risque de se faire canarder.

Zohra résolut pour nous ce problème. Sans demander l'avis de personne, elle prit les clefs du logement et se rendit sur place au péril de sa vie. Elle jucha l'appareil sur sa tête et nous le ramena. Ce jour-là nous lui fîmes fête.

A suivre...

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