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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XXVII): l'OAS se mobilise, De Gaulle négocie avec le FLN

Publication: Mis à jour:
OAS
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Il fait très beau. Je suis devant chez moi à deviser avec des collègues. Un groupe de jeunes venus des quartiers environnants viennent se rassembler au milieu d'un terrain vague. D'autres jeunes arrivent encore et se joignent au groupe. C'est bientôt une foule immense qui se dirige vers notre cité apparemment élue comme point de ralliement. On scande : Algérie algérienne ! Algérie algérienne ! Quelques manifestants brandissent qui une massue qui une hache, qui une barre de fer.

Une 2 CV, conduite par un Européen est littéralement happée par la foule. Le conducteur est tué à coups de hache. Le véhicule est incendié. Mes collègues et moi frémissons à ce spectacle.
Quelqu'un murmure : "Quand finira-t-elle donc cette sale guerre ?"

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Nous rentrons chacun chez soi, le cœur sur le bout des lèvres de dégoût et de désespoir.

Certes, on peut considérer qu'il fallait bien se venger des meurtres commis le 11 décembre à Belcourt par les soldats français contre de jeunes manifestants Algériens.

Je dois à la vérité de dire que, pour ma part, je considère que le meurtre de cet Européen, par la façon dont il s'est accompli ne peut que révolter la conscience d'une personne normalement constituée. Il est vrai aussi que la foule développe sa propre logique quand elle se met en marche et qu'elle peut être atteinte de démence.

En octobre 1961 j'obtiens, à ma propre demande, ma mutation à l'école de garçons de la cité Marty (actuellement Amirouche). Rien, objectivement, ne justifie cette demande. Affaire de destin sans doute. Je rejoins mon poste le plus normalement du monde, sans aucune idée préconçue quant à l'avenir.

J'ignorais que l'OAS (Organisation de l'Armée secrète) était née et avait son quartier général dans l'imposant immeuble qui fait face à l'école. Très discrète à ses débuts, l'OAS eut tôt fait d'accroitre ses actions terroristes à l'encontre des musulmans.

En une seule nuit nous comptons plus d'une centaine de grosses déflagrations de la Pointe Pescade à Fort de l'eau. Les commerces appartenant à des musulmans sont systématiquement plastiqués.

A la Cité Marty même, le seul commerce existant et le bureau de poste explosent en même temps.

Me voici donc, pour ainsi dire, dans la gueule du loup. Je ne suis pas seul, heureusement. Monsieur Yahou, un de mes voisins immédiats du groupe scolaire de la cité des Eucalyptus a eu la même idée saugrenue que moi de postuler pour un poste à la Cité Marty. Il y a aussi Monsieur Baïod Aïssa, qui vient je ne sais d'où, au caractère trempé.

Un troisième enseignant musulman exerce dans l'école mais n'y dispose pas d'un logement de fonction. Il s'agit de Mr Bouali qui réside dans un des bâtiments de la cité.

Voici venu le temps des grèves qu'à tour de rôle organisent les musulmans et les Européens, à l'appel du FLN pour les uns, à l'appel de l'OAS pour les autres.

Celle qui a le plus grand retentissement est celle qui est décrétée par l'OAS pour commémorer l'anniversaire de la mort d'Amédée Froger, maire de Boufarik, président des maires d'Algérie « bouffeur » d'Arabes notoire, liquidé fin décembre 1956 par le FLN à un angle de la rue Michelet.

Cette grève est suivie par tous les Enseignants européens à l'exception d'un seul, fidèle à un idéal progressiste.

Pour nous autres, musulmans, Aïssa Baiod, Mr Bouali, Mr Yahou et moi, il n'est évidemment pas question de suivre le mot d'ordre de l'OAS.

Nous sommes donc quatre enseignants à nous rendre à notre travail, en rasant les murs, bien sûr.
Nous voici dans nos classes respectives attendant l'arrivée des élèves. Contrairement à nos suppositions, ils viennent tous.

Au programme de la matinée j'ai orthographe et dictée.

Comment entamer la leçon ? Le cœur n'y est pas. Il faut pourtant montrer bonne contenance devant ces enfants espiègles qui, j'en suis sûr, rapporteront tous les faits et gestes du Maître à leurs parents.

Tout en dictant un texte, le plus lentement possible, mes déplacements entre les rangées de tables me ramènent souvent à la fenêtre qui donne sur la rue principale de la cité. J'en profite pour jeter un coup d'œil qui me renseigne sur ce qui se passe dehors. Vers dix heures un groupe de jeunes Européens venus du centre ville se présentent devant le portail de l'école. Le directeur sort précipitamment de son bureau et se carre devant eux. Les adolescents se retirent.

A midi on sonne la sortie. Nous quatre nous rassemblons dans la cour et décidons de sortir groupés pour faire face à une agression toujours possible dans ce milieu hostile.
Au moment de franchir le portail le directeur vient à nous et nous demande d'entrer un moment dans son bureau. L'inspecteur de la circonscription nous y attend.

Il nous prie de nous asseoir puis, sans biaiser, va droit au but.

« Messieurs, dit-il, nous traversons les uns et les autres des moments très graves.
Votre comportement de ce matin est d'un courage que j'apprécie à sa juste valeur. Mais il risque, s'il se renouvelle, de vous causer de gros ennuis. Pensez à vos familles, pensez à vos vies qui ne valent pas très cher en ce moment où l'homme se transforme en bête sauvage. Ecoutez- moi. Suivez la voix de la raison et restez chez vous cet après midi »

Mr Baiod, notre porte-parole, répond calmement à l'inspecteur.

« Monsieur l'inspecteur, lui dit-il, mes collègues et moi-même vous remercions pour votre sollicitude et vos conseils. Mais nous craignons de vous décevoir en vous annonçant sans détours que, cet après-midi, nous reprenons nos classes »

L'entretien terminé, nous nous séparons sans la poignée de mains habituelle.

Le 15 mars 1962, Mouloud Féraoun et cinq de ses compagnons, inspecteurs des centres sociaux, sont assassinés au Château Royal à Ben Aknoun par un commando de l'OAS. Nous évoquons le sujet, mes collègues musulmans et moi. Nous tombons d'accord sur le fait que les mailles du filet de l'Organisation de l'Armée secrète se resserrent dangereusement et qu'il est urgent pour nous d'aller nous mettre à l'abri.

Aissa Baiod qui possède un véhicule particulier se propose d'évacuer nos familles. Il commence par moi car j'ai mon propre logement à la cité des Eucalyptus qui est toute proche.

Vient ensuite le tour de Mr Yahou dont la famille est déposée dans un quartier musulman de Maison Carrée d'où il lui est facile de rallier Azazga, en Kabylie.

Mr Baiod réserve le dernier voyage à sa famille qu'il évacue à El Mouradia.

Me voici donc installé à la cité des Eucalyptus non pas au groupe scolaire mais dans mon propre logement celui que j'avais déjà occupé du temps où j'enseignais à Chataigneau. Mon jeune frère Lamara à qui je l'avais cédé au temps où il était fortement risqué de vivre dans notre village a choisi de rentrer au bled redevenu calme.

Les événements se précipitent. De Gaulle négocie avec le FLN. Négociations secrètes d'abord puis qui se déroulent au grand jour à Melun et à Evian.

A Alger, l'OAS se mobilise contre l'abandon de l'Algérie par la France et ce qu'elle considère comme une trahison de la part du général De Gaulle.

A suivre...

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