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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XXIV) : la grève de huit jours

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C'est lundi. Le ciel est couvert et le temps morose. L'émission algérienne de la radio du Caire avait annoncé la décision du FLN depuis quelques jours. Des tracts ont circulé sous cape. Prenant ses devants, la population s'était approvisionnée, dégarnissant rapidement les étagères des magasins d'alimentation.

C'est le jour J.

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Les rideaux des magasins sont baissés. Portes et persiennes des maisons sont closes. C'est la nuit qui se prolonge dans le jour. Même les enfants respectent le mot d'ordre. Chacun se replie sur soi.

Les pères et mères de famille ont l'angoisse plus grande que la poitrine. Il en est de même pour les travailleurs. Pour toute la population. L'attente de la réaction de l'armée est un véritable calvaire.

Pourtant, ce lundi, il ne se passe rien. Mais ce n'est que le calme qui précède la tempête.

Mardi matin les "paras" de Massu et les services d'action psychologique passent à l'action. Tous les quartiers musulmans du centre et de la périphérie sont encerclés. Des hauts parleurs vomissent des injonctions à ouvrir les portes, à lever les rideaux des magasins, à se rendre au travail.

Faute de répondant, la soldatesque passe à l'action. Avec haine, à coups de crosse et de barres à mine, ils défoncent les rideaux des magasins, forcent les portes des maisons et obligent les hommes à sortir de chez eux.

Des cargaisons d'Algériens sont embarquées dans des camions pour une destination inconnue. Nous saurons plus tard, par des témoignages, que ces pauvres gens ont été abandonnés, en rase campagne, dans les environs de Blida et de Larbâa.

Ce n'est que tard, le soir, que les pères de famille rentrent chez eux, pour la plupart à pied. De nombreux jeunes gens ne reviendront jamais de cette sinistre ballade.

Un appareil de répression de grande envergure est mis en place pour casser cette grève dont le but est d'attirer l'attention de l'opinion mondiale sur la situation intolérable faite aux Algériens dans leur propre pays et de démontrer la représentativité du FLN dont le mot d'ordre est suivi par toute la population.

Les habitants de la capitale subissent l'impensable : les arrestations arbitraires de jour comme de nuit se suivent à une cadence infernale. La torture est généralisée pour extorquer des renseignements. Les camps de concentration font le plein. C'est le règne de la terreur intégrale.

Mes collègues et moi suivons naturellement le mouvement. Nous ne nous présentons pas au travail. Nous sommes inquiets mais pas au point de paniquer. Nous nous regroupons sous les bâtiments du groupe scolaire qui font office de logements de fonction. Il y a là une vaste promenade qui permet de faire les cent pas tout en commentant les événements du jour.

C'est là qu'on vient m'embarquer pour le centre de torture de la rue Lamoricière à Hussein-Dey.

En cours de route, on fait monter un compagnon d'infortune, Lahcène, un enseignant comme moi. La raison de mon arrestation, je la devine sans en être tout à fait certain. Celle de mon collègue, je l'ignore tout à fait.

Nous traversons le centre d'Hussein-Dey qui est plein de monde, des Européens. La nuit est déjà tombée. La peur s'installe partout.

Mon compagnon commence à perdre courage.

-« Où nous emmène-t-on, Mouloud ? »

-« Je n'en sais fichtre rien, Lahcène. »

-« Tu n'as vraiment aucune idée ? »

-« Nous serons bientôt fixés, mon ami. »

Le GMC, gros fourgon militaire, s'arrête enfin devant le poste de commandement opérationnel. Les soldats nous font descendre, mon compagnon et moi. Ils nous escortent jusqu'à l'entrée de la triste bâtisse où nous sommes pris en charge par un parachutiste qui nous introduit auprès du Capitaine-Commandant.

-« Vous êtes les bienvenus chez nous, Messieurs. Faites comme chez vous. », nous dit le Capitaine dont la mondanité n'augure rien de bon.

Sur un coup d'œil furtif de son chef, le parachutiste de garde s'empare de Lahcène et l'entraîne vers une pièce voisine. Je suis invité, pour ma part, à m'asseoir en face du Capitaine. Celui-ci examine, ou fait semblant, un plan étalé sur son bureau.

J'attends la suite. Je ne peux pas dire que je suis stoïque. Mes doigts tremblent à la vue de cette panoplie d'armes automatiques, de coutelas, d'instruments de torture, accrochés aux murs. Je suis effrayé par ce spectacle d'apocalypse qu'il m'est donné de voir par une porte laissée entrouverte à dessein : des corps d'hommes pendus par les pieds à des crochets de boucher. Un véritable abattoir.

Je suis arraché de cette vision par la voix du Capitaine.

-« Voilà du papier, me dit la voix. Racontez-y toute votre vie. Quand vous aurez terminé, je serai de retour ».Et d'un bond de chat-tigre, le Capitaine sort en claquant la porte.

Je n'en reviens pas !

Alors que je m'attendais à subir le supplice, on m'invite à une dissertation d'ordre général. On m'invite à raconter ma vie.

Se peut-il que le barbare soit devenu agneau ?

A suivre ...

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