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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (IV): M et Mme Roland

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mission roland

Mon père avait insisté pour que je sois inscrit à l'Ecole Primaire Supérieure (EPS) de Tizi Ouzou. Mon oncle avait plaidé pour que j'aille à Constantine pour y poursuivre mes études à la Médersa. Mon père ne voulut rien savoir.Je les comprends tous les deux.

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Zizi Ramdane ne prenait en considération que les critères pédagogiques. Il savait que l'enseignement dispensé à la Médersa était d'excellente facture. Quant à son frère il estimait qu'en envoyant son fils à Constantine, c'était comme l'envoyer au bout du monde.

Il échapperait à toute surveillance. Tizi, par contre, c'était à un jet de pierre d'Azouza. Il y connaissait plein d'amis. Son fils n'aurait rien à craindre. Mais il aurait aussi intérêt à être sérieux car s'il venait à s'écarter du droit chemin son père le saurait et il aurait affaire à lui.

Je quittai donc M'Sila aux vacances de juin. Je n'y reviendrai que huit ans plus tard mais dans de toutes autres circonstances. J'entrai à l'EPS comme externe. L'internat était réservé aux boursiers ce qui n'était pas mon cas.

Un boulanger, originaire de mon village, mit provisoirement à ma disposition une pièce exiguë dans l'arrière-boutique de son magasin. Cette pièce ne recevait pas le soleil. Aussi l'humidité y était-elle permanente. Un soupçon de mousse tapissait les murs et une odeur de moisi imprégnait les lieux.

Un camarade, Mohand, qui n'avait pas trouvé à se loger en ville, partageait avec moi cette cellule. Nous devions rester ensemble toute une année. Je ne m'entendais pas du tout avec Mohand. Il m'était franchement antipathique. Seule la nécessité m'obligeait à cohabiter avec lui dans ce réduit infect.

Un jour, j'ai eu une altercation avec lui. Sur les coups de minuit, alors que j'étais déjà au lit et cherchais désespérément le sommeil, je lui ai demandé d'éteindre la lumière. Il refusa tout net au prétexte qu'il devait à tout prix terminer une dissertation qu'il tenait à remettre à son professeur en même temps que ses autres camarades. Je lui répondis méchamment que s'il n'avait pas passé sa journée à faire le tour des bistrots il aurait eu tout le temps pour faire son travail. Sur ce je lui tournai le dos et fis comme s'il n'existait plus.

L'inimitié qui existait entre Mohand et moi devait durer toute une vie. Tous les dimanches après-midi je me rendais au café fréquenté par les "Corbeaux", c'est-à-dire les internes du collège qui portaient des tenues noires, cravates comprises.

Les voici autour des tables, engoncés dans leurs tenues. Ils jouent aux cartes ou aux dominos. La chevelure folle, la cigarette au coin des lèvres, ils se défoulent après une semaine de discipline de fer. On se lance des quolibets, on fait des réflexions grivoises, souvent de mauvais goût. Si Moh, le cafetier est tout miel avec ces jeunots. Il sait qu'à la fin de la journée son tiroir caisse sera rempli.

Madame et Monsieur Roland

A la rentrée d'Octobre 1933, je quittai le désagréable réduit dans lequel j'avais vécu toute une année. Je quittai aussi, sans regret, Mohand, qui m'avait empoisonné ce séjour.

Nous avions vécu cette cohabitation forcée comme deux codétenus continuellement sur la défensive l'un vis-à-vis de l'autre et prêts, éventuellement, à en découdre. Mon père, à force de démarches et d'interventions, était parvenu à me placer à la mission "Roland".

La mission Roland a eu une véritable période de gloire en Grande Kabylie. Pourtant très méfiants à l'égard de tout ce qui touchait à la religion, hostiles à la prédication chrétienne, réfractaires à tout ce qui pouvait porter atteinte à une foi ancrée une fois pour toutes dans leurs montagnes, fidèles à leurs Saints qui protégeaient chaque pouce de leur territoire, les Kabyles adoptèrent le Père Roland et sa femme et leur vouèrent le plus grand des respects.

Personne, en Grande Kabylie, n'ignorait l'existence de cette Mission protestante et personne n'ignorait les services qu'elle rendait à la population en général et aux plus déshérités en particulier. Les orphelins des deux sexes qui se présentaient à la Mission étaient recueillis sans formalités, pris en charge et éduqués jusqu'à leur majorité.

De jeunes délinquants étaient défendus devant les tribunaux et arrachés aux maisons de redressement. Les jeunes femmes ou les filles mères qui, pour une raison ou une autre, avaient abandonné soit le domicile conjugal, soit le toit paternel, y trouvaient refuge pour éviter l'opprobre. Elles y trouvaient aussi assistance et compréhension.

Bien entendu, on les occupait utilement. On les trouvait à l'ouvroir où on les initiait au tissage des tapis de haute laine et à la confection d'objets de vannerie de valeur. Chaque année, le produit de leur travail était exposé dans une foire internationale. Les fonds recueillis alimentaient la caisse et faisait prospérer l'œuvre.

Quand les filles ou les garçons en manifestaient le désir, on les mariait ou remariait. C'était là le meilleur moyen de les rendre à la vie normale et de les réinsérer dans la société.

Les cérémonies avaient pour cadre la maison Roland. Le jour de la fête était une véritable aubaine pour les étudiants pensionnaires qui pouvaient savourer un bon couscous au mouton et déguster des gâteaux au miel.

Le régime habituel du pensionnat était plutôt maigre. C'était tantôt des épinards, tantôt du gros couscous mal roulé. Cela remplissait le ventre, sans plus. Aussi les pensionnaires décidèrent-ils de protester, à leur manière, contre ce qu'ils considéraient comme étant une injustice.

Ils arrêtèrent le jour et l'heure du passage à l'acte. Le jour "J", à l'heure convenue, tous les réveils sonnèrent dans les chambrées. Ce tintamarre fut suivi de claquements de chaussures lancées à toute volée contre les portes, de sifflements et de tous les bruits possibles et imaginables. C'était une véritable mutinerie dans le pensionnat.

Le chahut ne cessa qu'avec l'apparition des maîtres des lieux, Madame et Monsieur Roland. Ces derniers ne firent aucun commentaire. Une indignation charitablement contenue se peignit sur leur visage, sans plus, puis ils tournèrent les talons et rentrèrent chez eux. Dès le lendemain les cuisines cessèrent de fonctionner et le réfectoire fut définitivement fermé.

Nous fûmes contraints de prendre nos repas en ville dans des gargotes ce qui rognait considérablement les maigres ressources que nous allouaient nos parents. Nous pûmes cependant disposer de nos chambres jusqu'à la fin de l'année.

Le Pensionnat était organisé de la façon suivante : nous étions logés par tranches d'âge. Les plus jeunes avaient pour eux le premier étage. Le rez de chaussée était réservé aux plus âgés à qui incombaient les corvées quotidiennes de propreté. Les "petits" en étaient dispensés.

Une revue stricte des chambres et des couloirs avait lieu chaque semaine. Les négligences étaient sanctionnées, selon leur gravité, par des privations de sorties ou par la suppression du dessert.

La journée du dimanche était attendue avec impatience par les pensionnaires. Le matin nous avions quartier libre. Nous mettions nos "habits du dimanche" et dès huit heures du matin c'était la ruée vers la sortie. Nous devions être de retour à 11h30 précises pour le copieux repas de midi.

A suivre ...

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