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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XXIII) : Hussein-Dey, école Chataigneau

Publication: Mis à jour:
ECOLE CHATAIGNEAU ALGER
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Je reviens à la maison tout à fait désemparé après ce que j'ai vu et vécu à Tikorrabine. A ce jour il m'arrive de repenser à cet adolescent gisant parmi les raquettes de figuiers de barbarie. On lui avait tiré dessus comme on aurait fait sur un lapin. Sans sommation d'aucune sorte. Je pressens que le pays est entré dans un processus de violences désormais incontrôlable.

Précédent épisode: Dans la guerre

Le lendemain du ratissage, le samedi vingt-huit janvier, je reçois ma nomination à Alger, plus exactement, Hussein-dey. Ce jour-là je me trouvais à Fort National où je me suis rendu comme tout le monde pour avoir des nouvelles à propos des arrestations opérées dans la matinée suite à des dénonciations.

Debout, devant le parapet qui fait face à la gendarmerie, je suis les allées et venues de parents tenaillés par l'angoisse, consternés par ce qui leur arrive. Je fais un tour en ville, fais quelques achats et m'en retourne au parapet. Il est environ midi. Il n'y a plus personne aux alentours de la gendarmerie. Je m'apprête à quitter les lieux lorsque j'aperçois, rasant les murs, le gérant du Dar EL Askir originaire d'Azouza.

La démarche de cette personne m'intrigue. Je commence à me demander s'il n'a pas quelque chose à se reprocher. Je franchis un pas dans ma réflexion : ne serait-ce pas lui le mouchard ? Pourquoi pas ? Au village, on le soupçonnait depuis longtemps d'être l'indicateur de la police et de l'administration.

Ancien gendarme, naturalisé français, il n'avait jamais caché ses sentiments pro-français. En dépit de cela, personne, au village, ne l'aurait cru capable de franchir la ligne rouge de la trahison de ses frères de sang. Tel fut bien le cas, hélas. Quelques jours plus tard, il est tiré de son lit par une nuit neigeuse. Sa dépouille, recouverte de givre, est découverte au petit matin, dans l'une des excavations de la carrière d'Ouailal à la sortie ouest du village.

C'est dans cet état d'esprit que je rejoins mon nouveau poste à Hussein Dey. A la même date un autre enseignant de l'école d'Adeni, Mr Akchiche Rabah est muté, comme moi à H.Dey. C'est donc à deux que nous rejoignons nos postes à l'école Chataigneau. Nous louons deux chambres à l'hôtel du Pont qui donne sur l'oued El Harrach.

Aussitôt installés je demande à mon ami, qui a la chance d'être véhiculé, d'avoir la gentillesse de faire un aller-retour au bled pour que je puisse en ramener mon fils. Je tiens à ce qu'il soit scolarisé sans délai. Je le ramène en effet. Le jour même de son arrivée je l'emmène au Cours de France immeuble de grand standing au bas duquel d'innombrables boutiques jettent à profusion leurs lumières sur une grande esplanade.

Je sens mon fils un peu perdu. Je le saisis fortement par la main et nous nous dirigeons vers une boutique d'habillement. Avant toute chose, il a besoin d'un pyjama. Comme un papillon, il reste collé à la vitrine du magasin. Je finis par le tirer vers l'intérieur. Il tourne la tête de tous côtés et oublie d'avancer. Je suppose qu'il doit se demander s'il n'est pas en train de rêver. Il y a trop de parfums. Trop de lumière. Et trop de jolies filles chargées de guider le client ou d'encaisser.

Les achats faits, nous regagnons l'hôtel. Pour la première fois de sa vie mon fils va mettre un pyjama et dormir à mes côtés.

L'école Chataigneau est constituée d'un ensemble de « ghorfas » d'aspect désagréable. Les élèves qui la fréquentent, issus de quartiers pauvres comme La Glacière ou Djenane Mebrouk, sont particulièrement turbulents. Mais je m'y fais rapidement.

Tous les matins nous nous y rendons en voiture, Rabah, mon fils et moi, après un petit déjeuner copieux fait de beignets chauds et de thé brûlant que nous prenons au café du coin, en compagnie d'ouvriers silencieux pressés d'aller prendre le bus. Je confie mon fils à un maître d'école au calme olympien et d'aspect avenant. Mon fils me racontera plus tard avoir gardé dans ses narines l'odeur exquise de la pipe que fumait ce maître.

-« Chaque fois que quelqu'un fume la pipe devant moi, ça ne rate pas. Je me rappelle Chataigneau, les ghorfas, les camarades de classe et surtout ce maître » me confiera-t-il. Cette odeur de pipe embaumait, d'ailleurs, toute la cour de l'école qui était exiguë.

azzouza

Au village, couvre-feu en plein jour

Les jours passent. Alger est tout à fait calme. Cela n'est pas le cas ailleurs où la situation se dégrade. Les nouvelles qui me parviennent de chez moi n'encouragent pas à la besogne. Au village, le couvre-feu est imposé à partir de seize heures. En plein jour il faut fermer les portes et camoufler les fenêtres ! Un comble !

J'apprends, l'angoisse au ventre, qu'un lieutenant est tué en bas de nous à Avridh Oumalou. Après le coucher du soleil, un fidaï s'apprête à quitter le village avec un chargement d'armes. Il se retrouve nez à nez avec cet officier trahi par son casque brillant au clair de lune.

Le fidaï lâche une rafale puis, sautant par-dessus les buissons de mûres sauvages qui bordent le chemin, se perd parmi les cactus, les oliviers et les frênes.

De la caserne de Fort National, alertée, descendent des renforts. Aussitôt, la maison paternelle est prise à partie, parce que la plus proche de l'endroit où est tombé le lieutenant. Pendant deux heures de temps elle subit une mitraillade sans merci.

Les balles font tinter les tuiles comme du verre de cristal. A l'intérieur de la maison, c'est la panique. Mon père et ma mère, les seuls à garder leur sang-froid, rassemblent tous les membres de la famille dans le seul endroit susceptible de les mettre à l'abri des balles perdues et des ricochets.

Le lendemain, à neuf heures du matin, les soldats, accompagnés cette fois ci de gendarmes, montent vers l'endroit présumé qui aurait abrité le maquisard. Notre domicile et tout le pâté de maisons voisines sont passés au crible. Les jeunes gens sont alignés contre un mur, prêts à être fusillés. Ils ne doivent leur salut qu'à l'intervention d'un colonel arrivé in extrémis sur les lieux.

D'indices sérieux, point. Mais la découverte d'un paquet de cartouches vierges dans un jardin attenant à notre maison fait peser le soupçon sur mon père. Celui-ci est embarqué manu militari au poste pour interrogatoire approfondi. On l'y gardera trois jours et trois nuits. Le vieil Akli est finalement relâché, eu égard, sans doute, à ses cheveux blancs. Ces nouvelles me sapent le moral. Je n'ai plus qu'une idée fixe : ramener mes enfants et mes parents à Alger.

En février j'obtiens un logement à la cité des Eucalyptus, dans la commune d'Hussein Dey. Mr Akchiche en obtient un autre dans la même cité et le même bâtiment. Nous sommes donc voisins. Nos deux destins -je peux le dire- sont liés depuis Adeni. Il en sera ainsi jusqu'au jour où Dieu nous rappellera à Lui. Je ramène donc mes enfants et mes parents. Ces derniers ne me quitteront plus jusqu'à l'indépendance du pays.

....

La grève des écoliers dure déjà depuis le mois d'octobre 1956. Nous autres, enseignants, allons pointer chaque matin. Nous battons la semelle toute la journée en attendant le retour des élèves.

Le Directeur de l'école- un établissement tout neuf où j'ai été muté après Chataigneau- s'impatiente. Mr Ferracci, un Corse, trouve la chose insensée. La France, dit-il, est une vache à lait qui se laisse traire sans rechigner.

Hé ! Oui ! Monsieur Ferracci, pensons-nous. La France a bien trait l'Algérie pendant plus d'un siècle et continue de le faire. N'est-ce pas un juste retour des choses ? Au grand désespoir du Directeur une autre grève s'annonce. Celle des sept jours.

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