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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XXII) : Dans la guerre

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Mai 1956, vallée de la Soummam

1955 - La course est engagée entre les autorités et les maquisards pour la récupération des armes à feu détenues par les civils. Je remets à mon neveu mon fusil de chasse et mon revolver ainsi qu'un lot de cartouches neuves et de balles.

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-"Voilà de quoi remplacer avantageusement la carabine à flèches de ton cousin", lui dis-je, sourire affectueux en coin.
A mon grand étonnement, mon neveu me fit une demande qui me laissa pantois.
-"Zizi...Je prends aussi ton pick-up et tous les disques".

J'ai eu beaucoup de peine à me séparer de mon tourne-disque à manivelle. C'était un pur bijou sur le plan esthétique. Il était de couleur marron, chaud au regard. Mon Dieu ! Combien de fois donc ne l'avais-je pas « remonté » pour écouter El 3Anka, M'rizek, Mohamed Abdelouahab, Farid El Atrach, Slimane Azem, El Hasnaoui, et d'autres et d'autres. Les « 78 tours » dont je disposais se comptaient par dizaines.

La supplique de mon neveu était, certes, formulée sur un ton très doux. Mais je ne perdais pas de vue que c'était le maquisard qui parlait : c'était donc un ordre et ne pouvais qu'obtempérer. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que les djounouds, étant des hommes comme les autres, pouvaient avoir besoin d'écouter des rengaines pour garder un lien avec la vie "normale" et ne pas sombrer dans un état d'isolement total préjudiciable au moral. Ceci dit, je donnerais cher pour savoir ce qu'est devenu mon valeureux pick-up après ces années passées au maquis.

Des escarmouches commencent à être signalées ici et là entre les maquisards et des patrouilles de l'armée française. Elles sont sans envergure mais suffisent, par leur caractère répétitif, à créer un climat constant d'insécurité. Les autorités civiles et militaires s'en trouvent décontenancées. Les renseignements ne leur parviennent pratiquement plus. Il leur faut donc recourir aux méthodes policières expéditives : arrestations arbitraires, passages à tabac.

Cette répression, par son caractère aveugle, a pour effet immédiat, d'alimenter le maquis qui voit ses effectifs grossir de jour en jour. En haut lieu, on élabore des plans pour "étouffer la rébellion dans l'œuf". A Alger, épicentre du Système colonial, on estime, dans les milieux proches du gouvernement général, qu'il faut frapper vite et fort les "hors la loi", les "ennemis de l'ordre public", les "trublions sanguinaires". On se dit en mesure de faire passer définitivement le goût de l'aventure aux "apprentis sorciers".

En France, deux thèses sont en présence. La première tend à faire accroire qu'en Algérie les populations autochtones ont faim, qu'elles ne trouvent pas de travail pour améliorer leurs conditions de vie. Le problème est donc économique. En un mot comme en cent, il suffit de remplir le ventre creux de ces gens-là pour les faire taire et les rendre aussi dociles que des agneaux.

Cette façon manichéenne de voir les choses sera reprise en 1958 par le Général De Gaulle. Aussitôt parvenu au Pouvoir celui-ci lance son fameux "Plan de Constantine" destiné à sortir la colonie de son état de sous-développement chronique, multipliant les chantiers et ouvrant, toutes grandes les portes des écoles afin de hâter l' "intégration" des populations.

La seconde thèse qui prévaut dans l'hexagone se veut plus réaliste. Elle est défendue par des gens "ssérieux" qui affirment qu'il est temps d'accorder aux autochtones quelques réformes politiques leur ouvrant la voie à une participation active à l'administration du pays.

Sur le terrain, les choses ne s'arrangent pas pour les autorités. Dans l'Aurès de Benboulaïd, dans la Kabylie de Krim, on signale une recrudescence des actes de sabotage et des attentats individuels. Les champions de la colonisation pure et dure, les Laquière, Borgeaud, Cherrière, Froger, exigent des mesures d'urgence et sans délais. Ils multiplient les appels du pied à la métropole afin qu'elle envoie des renforts pour qu'on casse du "Fellaga" et qu'on élimine "la vermine".

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De gros contingents de soldats et du matériel lourd traversent la Méditerranée. Dans les djebels les bastions avancés sont fortifiés. Le colonel Ducourneau, rescapé de la guerre d'Indochine, lance ses meutes de paras sur les Aurès qu'elles passent au peigne fin. Mais les "katibas" des maquisards sont très fluides. Elles sont omniprésentes mais invisibles.

L'administration civile est aux abois. A son corps défendant, elle est contrainte de céder une partie de ses prérogatives à l'armée qui se met aussitôt à quadriller les villages et choisit d'implanter ses unités offensives et défensives dans les établissements scolaires. Les maquisards répliquent à cette décision inique en détruisant les établissements scolaires non encore occupés par la soldatesque française.

C'est dans ce contexte que je reçois la visite d'un brigadier de gendarmerie dépêché du poste de Tamazirt, petit bourg situé entre Adeni et Azouza. Il était trois heures de l'après-midi. Les élèves se trouvaient encore en récréation.

-"Monsieur l'instituteur, j'ai à vous parler. Pouvez-vous vous libérer ? Je ne serai pas long."
-"Laissez- moi une minute. Le temps de faire entrer les élèves en classe et je suis à vous. "

Revenu vers le gendarme, je lui demande ce qui me vaut sa visite.

-"Je viens vous signifier un ordre du gouvernement général. Vous devez quitter l'école qui sera fermée dès ce soir".
-"Mais vous me demandez l'impossible ! Partir avant ce soir ! Ce n'est pas facile de déménager, vous savez ! "
-"Ce n'est pas mon affaire, Monsieur l'instituteur. Je vous transmets un ordre. Je vous conseille de l'exécuter".

Je me sens un moment désemparé. Je me ressaisis néanmoins très vite. Me rendant à l'évidence qu'il serait extrêmement dangereux pour moi et pour ma famille d'opposer la moindre velléité de résistance, je décide de décamper sur le champ. Avant de vider les lieux j'avise les responsables locaux du Maquis. Le soir même je suis chez moi, à Azouza.

Je garde en mémoire cette première nuit du mois de janvier que je passe sous le toit paternel. Beau clair de lune. Ciel serti d'étoiles. Silence total. Depuis longtemps déjà on n'entend plus les aboiements de chiens. Ceux-ci ont tous été éliminés car trop gênants pour les déplacements nocturnes des maquisards.

Mon neveu Amar n'est pas encore rentré. Mon père se ronge les sangs se demandant, à haute voix, où peut bien être encore son petit-fils. Devant ma fenêtre ouverte, moi aussi, j'attends, l'angoisse au ventre. Une rafale de mitrailleuse déchire la nuit. Une seule. Impossible de localiser l'endroit d'où elle est partie. Le silence retombe, compact, sur le village et ses environs.

Le lendemain je me rends à mon école sous prétexte de prendre mon courrier. Je m'en retourne chez moi le cœur ulcéré. Je repense à ce brigadier. Je me dis qu'au fond ce doit être un brave garçon. D'abord, il n'a pas cessé d'être poli avec moi. Ensuite, je doute qu'il ait été naïf au point de ne pas deviner que si le Maquis a réagi à la vitesse de l'éclair une seule personne pouvait l'avoir informé : moi.

Rien ne m'enlèvera de l'esprit et du cœur cette forte conviction que cet officier ne voulait pas de cette guerre et que d'une manière réfléchie ou pas il était un objecteur de conscience.

Sur les cinq kilomètres qui séparent Adeni d'Azouza de petits groupes de jeunes s'égrènent. Je n'entends pas ce qu'ils chuchotent entre eux mais je suis certain qu'ils parlent des exploits des moudjahidine. Inconscients du danger de jeunes adolescents téméraires s'aventurent à narguer un convoi militaire en partance pour un théâtre d'opérations automitrailleuse en tête.

Les adultes, pères de famille, ont, pour leur part, beaucoup plus de retenue. Ils tendent l'oreille pour s'informer. Ils vont et viennent, pans du burnous rejetés sur les épaules, mains jointes derrière le dos. Comme moi, ils se demandent, sans doute, de quoi sera fait demain.

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La couleur des jours de guerre

La couleur des jours à venir, nous en avons rapidement une sombre palette. Dans la nuit du 26 au 27 janvier 1956 Azouza dort paisiblement. A trois heures du matin un groupe de maquisards quittent un quartier discret du village. Ils escortent un grand responsable de la région.

Inopinément, le groupe rencontre une patrouille ennemie descendue de son campement de Tighilt Oufella, pour sa ronde habituelle. Un face à face inattendu. Pris de court, les maquisards n'ont pas le choix. Ils tirent les premiers. A la faveur de la surprise et de la confusion qui s'ensuit dans les rangs de la patrouille, ils s'évaporent dans la nature. La patrouille aura perdu un soldat dans ce bref accrochage.

La nouvelle ne se répand dans le village que vers sept heures du matin. Nous savons que la réaction de l'armée ne va pas se faire attendre. Vers neuf heures, un convoi interminable de camions que nous devinons bondés de soldats armés jusqu'aux dents, emprunte la route sinueuse qui dévale de Fort National. Nous savons que ce convoi vient chez nous.

L'automitrailleuse de tête freine sec en face du pressoir des Ath Ouafi. Une escouade saute vivement à terre, met en joue hommes femmes et enfants, ordonne que, mains sur la tête, on aille se rassembler à Taqorrabt. Une première escouade de soldats avait été déposée à l'autre extrémité du village et devait opérer de la même manière. Un troisième groupe de soldats, empruntant l'axe principal du village fait sortir de chez eux tous les habitants. Les demeures sont saccagées. Partout ce ne sont que cris et appels.

Les soldats poussent devant eux femmes, enfants, vieillards comme on fait pour un troupeau. Les récalcitrants reçoivent des coups de crosse qui les remettent en marche. Tout le monde dévale, finalement, le chemin pentu qui mène à Taqorrabt. Entretemps, les bergers sont ramenés des champs. Anes, chèvres, moutons ont quartier libre. Tout le monde est maintenant là. Un tri se fait. Les femmes sont renvoyées au logis.

Les hommes sont dirigés vers le vaste cimetière de Thikourravine aux fins de vérification d'identité. L'opération dure jusqu'à trois heures de l'après-midi soit six heures debout, au soleil. A la fin, tout le monde est relâché à l'exception de deux adolescents gardés à vue. Un troisième est abattu sur place pour avoir tenté de fuir. Son corps gît entre les raquettes de figuiers de barbarie quand nous quittons les lieux.

Les deux autres jeunes gens retenus pour plus amples vérifications sont embarqués dans une jeep en direction de la caserne. L'un d'eux est abattu, à la faveur d'un tournant, avant d'arriver à destination "pour avoir tenté de fuir". Le second est retrouvé plus tard dans un village voisin. Il avait été affublé d'une tenue de "fellaga" avant d'être abattu comme tel.

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