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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XXI):Escapade algéroise à la veille du tonnerre de novembre 54

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alger années 50
A sept heures du matin, un car « CHAUSSON » vint se garer à l'entrée du village, à quelques mètres de la rustique mais prestigieuse mosquée qui marque l'entrée d'Adeni. Les élèves, disciplinés, pénètrent un par un à l'intérieur du car.

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C'est la première fois de leur vie qu'ils vont s'aventurer aussi loin. C'est pourquoi leurs yeux brillent d'une reconnaissance anticipée pour leurs maîtres. Ils savent très bien que cela ne se passe pas comme ça partout.

Allons ! A la grâce de Dieu !

Je prends place à côté du chauffeur, un homme aux larges épaules tranquilles qui négocie les virages à la perfection et avertit à l'avance les véhicules venant en sens inverse de l'imminence de son passage. Je reprends avec lui le fil d'une de nos précédentes discussions car je voyage beaucoup avec lui. Du côté des enfants, je suis parfaitement tranquille. Je ne peux pas être plus paternel que Mr Akchiche et Mr Bounoua.

Un peu avant neuf heures nous sommes à Alger et nous longeons le port. La mer scintille au soleil de Juin. Bateaux majestueux, embarcations de tous gabarits ne sont plus, pour les écoliers de la montagne, une simple vue de l'esprit. Tout cela est à leur portée.

D'une main fiévreuse ils caressent les carènes, puisent de l'eau de mer dont ils se mouillent les tignasses. Les petits montagnards mangent carrément des yeux l'horizon bleuté sous le regard heureux de leurs trois maîtres et d'un quatrième : le conducteur du « CHAUSSON ».

Cependant que les enfants, mains en visière, balaient la baie du regard, de Cap Matifou à l'Amirauté, je repense, quant à moi, à cette felouque où, avec ma petite équipe de soldats, je m'embarquais naguère dès la tombée de la nuit.

Jusqu'à l'aube, mes compagnons et moi allions et venions comme des damnés, le long de cette côte, mettant le feu, sans relâche, aux produits fumigènes destinés à camoufler Alger et à la protéger des raids de l'aviation allemande, la terrible Luftwaffe.

C'est Bab El Oued qui reçut ensuite notre visite. Les élèves se sentirent un peu perdus dans ce quartier : ils n'avaient jamais vu une foule aussi nombreuse en proie à tant d'activités. Cela leur donnait le tournis.

jardin essais alger

Puis ce fut le Jardin d'Essais et son Parc zoologique. Je ne saurais décrire le spectacle de ces enfants allant d'émerveillement en émerveillement. Il y avait de quoi, à vrai dire. Le lion, la crinière en bataille, allait et venait dans sa grande cage qui avait des allures de forteresse. La lionne, allongée sur le flanc, goûtait aux bienfaits du soleil en cette fin de matinée de ce début d'été. Le crocodile, sur un plan en pente descendant vers un grand bassin, faisait le mort.

Devant quelle cage s'attarder ? Celle des singes acrobates ? Celle du chacal ? Celle de ce vautour chauve dont on sent bien qu'il a la nostalgie du désert ? Celle de l'autruche dont les maîtres disent qu'elle est tellement idiote qu'elle avale cuillères et fourchettes qui se trouvent à sa portée ? Celle du dromadaire baveux qui profite de votre présence pour retrousser ses grosses babines et vous montrer sa denture pourrie ? Celles des pélicans et des grues ? Ou, celle du dindon qui fait la roue et ne se lasse pas de parader dans une débauche de plumes irisées.

Le temps passe vite. Il est déjà midi. C'est l'heure de la fermeture du zoo et les enfants ont faim. L'auberge de la jeunesse du Ruisseau fait parfaitement notre affaire. Nous nous restaurons avec ce que nous y apportons : du pain, du fromage et différentes sortes de fruits de saison. Deux grands thermos de café remplis à ras bord sont réservés aux maîtres. Par petits groupes les élèves commentent entre eux les événements de la matinée. L'enceinte de l'auberge offre un cadre extrêmement agréable pour qui veut se reposer.

A 14h30, nous mettons le cap sur Maison Blanche. Nous y visitons des ateliers de maintenance de la flotte aérienne. Un guide nous est affecté lorsque nous émettons le vœu de pénétrer à l'intérieur d'un avion en réparation. Pour nous tous, élèves et maîtres, c'est l'extase !

Mais voici que deux « Breguet deux ponts » s'apprêtent à atterrir. Nous sommes placés à la première loge pour suivre les évolutions des appareils dans le ciel. Nous retenons nos souffles jusqu'au moment crucial où, après avoir effectué plusieurs approches, les deux Breguet sortent leurs roues de leurs ventres et, l'un après l'autre, se posent lourdement sur le tarmac, rebondissent, puis se mettent à courir vers nous !

C'est un spectacle époustouflant que ni les élèves, ni leurs maîtres, et encore moins notre brave chauffeur ne peuvent oublier.

A 17h30, nous quittons Maison Blanche pour le barrage du Hamiz, dernière escale de notre grande escapade algéroise. Ici le registre des sensations est tout autre. Nous sommes au cœur d'un paysage grandiose qui impose le silence. Le terrain est accidenté. Tout y est à l'état sauvage. En face, une immense étendue d'eau. On se serait cru au début de la création du monde.
Allons, les enfants ! Il est temps de rentrer chez nous.

algeria november 1954

Chose incroyable : une poignée d'Algériens a décidé de chasser la France!

Le 1er Novembre 1954 me surprend dans mon école d'Adeni. Il s'était passé quelque chose d'incroyable. Une poignée d'Algériens avaient décidé de chasser la France.
«Mais avec quoi ?» disait mon père.
« Nous allons sans doute lapider les soldats français avec des morceaux de galette bien dure » ironisait-il au passage de son petit-fils Amar qu'il soupçonnait de mener une activité clandestine.

Cela faisait déjà un bon bout de temps qu'il essayait de «ramener à la raison» ce petit fils par des allusions à l'utopie de l'entreprise de ces « va-t-en-guerre » qui n'ont aucune idée de la force de l'armée française.

Il lui déplaisait au plus haut point de surprendre les «gamineries» d'Amar qui s'était avisé de s'entraîner au tir en pleine «hara» utilisant, pour ce faire, la carabine à flèches de son jeune cousin et un morceau de savon de Marseille placé à bonne distance sur un parapet.

Peine perdue. Amar rentrait de plus en tard à la maison. De toute évidence, il y croyait et était déjà passé à l'action. Les actes de sabotage, qui consistaient essentiellement en la destruction des poteaux électriques et des lignes téléphoniques se multipliaient dans la région.

Ces actes étaient perpétrés de nuit. Les autorités se trouvaient désorientées face à leur recrudescence. Cependant, elles ne se lassaient pas de répéter à l'opinion publique que ce n'était là que l'œuvre de «quelques têtes chaudes» auxquelles elles allaient bientôt «faire passer le goût de la plaisanterie».

Oui, mais comment ? Toute la question était là. Comment démasquer ces «têtes chaudes» ? Se servir de mouchards ? Ceux-ci étaient liquidés un par un dès qu'ils étaient repérés. Sur la place du marché, en pleine djem'3a, dans une des venelles du village.

Parfois, quoiqu'à contrecœur, certains mouchards, qui «en avaient trop fait», étaient tirés de leurs lits, emmenés loin de chez eux. Le lendemain on retrouvait leurs cadavres bien en vue sur le bord de la route avec, épinglée sur leur habit, une feuille explicitant le pourquoi de l'exécution et mettant solennellement en garde la population contre la tentation de « vendre les frères».

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