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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XX) : La Touiza des olives... et le directeur félon

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olives

L'un des plus beaux exemples de solidarité entre les membres de la communauté villageoise en Kabylie est la Timchret organisée à l'occasion de certaines fêtes religieuses où les plus nantis sacrifient plusieurs paires de bœufs dont la viande est répartie équitablement entre les familles au prorata du nombre de personnes dont se compose chacune d'elles.

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L'autre exemple est la «touiza», un volontariat spontané que l'on organise pour se prêter main forte quand il s'agit de rentrer rapidement des récoltes menacées. La plus haute en couleurs de ces «touiza», la plus riche en sensations diverses, est, sans conteste, celle qui consiste à sauver la récolte d'olives.

La veille du jour fixé, on retire les gaules des soupentes où elles ont été rangées juste après la campagne de l'année précédente. Elles sont noires de toute la suie accumulée entretemps durant les rudes mois de l'hiver où le feu ne s'éteint pratiquement jamais dans les cheminées. On aiguise les hachettes.

Dès le point du jour, rassemblement général des volontaires. Le parfum des beignets se répand partout. Hommes, femmes et grands enfants se mettent sur pied de guerre. Les bêtes de somme portant les « chouaris » piaffent d'impatience sur le lieu du rassemblement. Le petit déjeuner est pris rapidement sur le pouce. On donne le signal du départ.

La hachette glissée entre le ceinturon et les reins, la longue gaule à la main, les gens de la Touiza dévalent le chemin pentu qui mène aux oliveraies, légers dans leurs mocassins, vêtus de vieux habits. Leur emboîtant le pas, hottes en osier sur le dos, les femmes suivent à la cadence des mulets. Les demeures sont laissées à la garde des femmes les plus âgées, qui n'ont plus le pied sûr, et qui sont chargées de veiller sur les bébés et de préparer le repas du soir.

L'arrivée à l'oliveraie coïncide généralement avec le lever du soleil dont les premiers rayons teintent déjà de pourpre les cimes enneigées du Djurdjura. Les oiseaux, vivant en colonies dans les feuillages drus des oliviers, saluent de leurs gazouillis étonnamment riches, démultipliés par le silence virginal du matin, l'entame de cette journée qui s'annonce radieuse.

olives ceuillette

L'allégresse monte, crescendo, dans le sang des « touizeurs » qui, sans en prendre tout à fait conscience, entament, en chœur, une mélopée à la gloire du Créateur. Hommes et femmes mêlent leurs voix dans cet hymne qui s'élève vers le Ciel déchirant la brume du matin et dispersant, au loin, ses monceaux.

La tâche des enfants est spécifique. Assis à croupetons, ils émettent des cris perçants. Dans le même temps, ils tapent, à coups de bâtons ininterrompus, sur des bidons vides, faisant un vacarme assourdissant qui crée la panique parmi les oiseaux voraces, grives et étourneaux, attablés sur les branches des oliviers et se gorgeant d'huile sans vergogne les becs plantés dans la chair des fruits noirs charnus et luisants.

Les oiseaux prédateurs quittent par nuées l'oliveraie. La mélopée des « touizeurs » se tait et c'est la ruée vers les arbres géants. Chaque homme choisit le sien, grimpant dans un silence grave, s'arc-boutant, enlaçant le tronc noueux. Pour ne pas glisser, les pieds cherchent de fortes saillies pour affermir la prise et garder l'équilibre.

Encore un petit effort et la première branche latérale est atteinte. On en éprouve la solidité en la saisissant des deux mains avant de poser les deux pieds sur la branche de dessous. La gaule entre alors en action. De petits coups secs sont portés en des endroits précis et voilà les grains qui tombent en pluie au pied de l'arbre avec un bruit mat. Femmes et jeunes filles, paniers bien arrimés à la ceinture, ramassent les fruits un à un.

Une fois les paniers pleins, on les vide dans des hottes ou des chouaris bien adossés au tronc de l'olivier le plus proche. Ce travail s'interrompt aux approches de midi pour une collation substantielle puis reprend d'arrache-pied jusqu'au soir. Alors, rompus de fatigue mais satisfaits du travail accompli, les « touizeurs » prennent le chemin du retour. Chez eux, les attend un couscous bien garni. Ils s'y attaquent sans tarder.

La solidarité peut prendre des formes nettement moins plaisantes. Personne n'a intérêt, par exemple, à se dérober à une veillée funèbre et à la mise en terre d'une personne décédée. Une forte amende sanctionnera le contrevenant à la règle communautaire. Cette amende sera assaisonnée d'un mépris universel voire d'une insupportable mise en quarantaine.

A Adeni, non loin du village natal

adeni

Adeni, aujourd'hui

Quatre ans déjà depuis que je suis à Igoulfane ! Mes parents me demandent, encore une fois, de faire mon possible pour me rapprocher d'eux. Pour ma part, à dire vrai, je me sens vraiment en phase avec la communauté villageoise d'Igoulfane.

Celle-ci a su faire de moi un membre à part entière tout en respectant cette distance salvatrice qui m'a permis d'exercer mes fonctions avec ma sévérité habituelle à l'égard de mes élèves. C'est donc avec un immense regret que je sollicite et obtient de l'académie la direction de la petite école d'Adeni située à cinq kilomètres de mon village natal.

Mon père est aux anges. Cette fois ci je suis bel et bien à ses côtés. Il peut venir chez moi de jour comme de nuit. A dos de mulet ou carrément à pied. Ma mère elle-même n'aura pas à fournir des efforts insurmontables quand elle voudra voir son fils. Je sais que je gagnerai en confort. Je n'aurai plus de problème de ravitaillement. Les moyens de transport existent. Fini l'isolement... Mais, qui sait de quoi sera fait demain ?

Je m'aperçois rapidement, dès ma prise de contact avec mes nouveaux élèves et après les tests sommaires que je leur fais subir pour évaluer leur niveau qu'une tâche quasi inhumaine m'attend. Pour la première fois de ma carrière je suis confronté au doute et à la peur panique de l'échec pédagogique.

Un directeur saboteur

Avant que de pousser plus loin mon travail je décide, de toute urgence, de m'informer auprès des parents d'élèves, que je convoque un par un, du pourquoi de l'immense retard scolaire accusé par leur progéniture. D'emblée, j'explique à chacun d'eux que je n'ai jamais vu cela de toute ma carrière d'enseignant et avoue à tous que, franchement, je ne sais même pas par où commencer pour mettre à niveau leurs enfants.

J'apprends alors de la bouche des pères de famille cette chose inouïe : le directeur qui m'avait précédé à ce poste- Monsieur Kati, natif du village - avait juré de se venger de sa propre communauté en sabotant la scolarité des enfants.

Mais pourquoi donc, nom de Dieu, demandai-je ?

On me raconta alors que ce monsieur Kati avait un jeune frère qui s'était naturalisé français et avait donc accepté de renoncer à son statut personnel. Ce frère mourut précocement. Personne n'avait accepté d'assister à ses funérailles. De l'imam au plus humble des villageois on s'abstint d'accompagner le défunt à sa dernière demeure. Seuls les membres de la famille et quelques Européens descendus de Fort National avaient pris part au cortège funèbre.

« - Ce n'est pas un musulman », disait-on à qui voulait entendre.
-« C'est un curé qu'il lui faut », ajoutait-on.

Ayant situé le problème, je résolus de réagir très vite. Je fais un rapport détaillé à l'académie. Je demande qu'on affecte à l'école deux enseignants chevronnés car les titulaires de ces postes, qui avaient honteusement aidé l'ancien directeur dans l'assouvissement de sa vengeance sur la masse juvénile d'Adeni, ne donnaient plus signe de vie.

Comme leur directeur félon, ils s'étaient évaporés dans la nature. Je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer ces trois sinistres individus pour leur cracher au visage mon mépris. L'académie répondit avec diligence à ma requête.

J'eus bientôt, pour me seconder, de vrais maîtres : Monsieur Akchiche et Monsieur Bounoua. Une véritable bénédiction pour les enfants du village....et pour moi. Les résultats scolaires de fin d'année furent à la mesure des efforts fournis, chacun dans sa classe, par des enseignants hors normes mus par une volonté de faire profiter leurs élèves de chaque minute qu'ils passaient avec eux.

Je fus personnellement ravi d'avoir été épaulé d'une aussi belle manière par Mr Akchiche et Mr Bounoua qui, plus tard, deviendront pour moi plus que des amis : des frères. Pour clore l'année scolaire, je fis agréer par le conseil des maîtres une proposition d'organiser une excursion au Jardin d'Essais, à Alger, au profit des grands élèves de l'école.
C'était le 28 juin 1954. Un lundi.

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