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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XIX) : Des saints et du mariage en Kabylie

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mausolée mohand oulhocineMausolée de Muḥend U Lḥusin (1836 - 1901)

Le Kabyle a embrassé la religion musulmane depuis des siècles et des siècles. Son initiation à la foi fut l'œuvre de missionnaires d'une perspicacité admirable. Quittant leurs Ribbats, munis du Livre Saint, ils se répandirent aux quatre coins de la Kabylie. Ils relevèrent le défi de faire de ces montagnards farouches, retranchés derrière leurs rochers inexpugnables, hostiles à l'étranger, de bons et honnêtes musulmans.

Episode précédent : D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XVIII): prospérité et désunion dans le clan

Leur démarche fut extrêmement subtile. Ils s'installaient aux abords d'une agglomération, évitant toute intrusion brutale à l'intérieur des villages. Les premiers contacts s'amorçaient par simple curiosité. Ensuite, un dialogue s'instaurait. Un dialogue franc et serein. Questions. Réponses.

L'ambiance se dégelait. La confiance réciproque grandissait chaque jour davantage. Et, le temps passant, sans s'en rendre compte, les Kabyles s'éveillèrent à l'Islam, l'adoptèrent puis portèrent partout sa bannière qu'ils défendirent âprement sur terre et sur les mers.

Aux yeux des populations, ces premiers missionnaires étaient vus comme des Saints. Ils furent bientôt l'objet d'une vénération à la hauteur des bienfaits qu'ils avaient rendus de leur vivant. Les lieux de leurs sépultures commencèrent à attirer, à dates périodiques, des pèlerins qui pensent que leurs prières ont plus de chances d'être exaucées s'ils les adressent à Dieu à partir d'un lieu où repose un homme de bien.

azro

El-Jammaa Oufella, rocher de la prière du zénith (Azro Nethor)dans le Djurdjura.

On ne badine pas avec Chivoun

Ces « lieux saints » essaimèrent rapidement en Kabylie. Ils correspondent à autant d'illustres hommes de foi et de sciences théologiques ou profanes qui ont marqué la région. Les citer tous relève de la gageure. Quoiqu'il en soit, on peut dire que chaque village a son saint tutélaire.

On ne quitte pas Azouza sans dire au revoir à Sidi Ali Bounab qu'on ne manque pas non plus de saluer au retour de quelque voyage. Les femmes, surtout, soucieuses de préserver la famille des aléas de la vie, gardent vivace cette tradition et respectent encore de nos jours ce rituel.

Le saint tutélaire de Fort National est Sidi Hend Aouannou. Pour ce qui est de Michelet, c'est Cheikh Mohand Oulhocine dont le mausolée attire encore de nos jours un nombre considérable de pèlerins. On peut en citer d'autres : Sidi M'hand ou Malek, Sidi Abderrahmane, Sidi Youssef, Sidi Balloua etc...

«Chivoun», un autre « lieu saint » situé à une encablure d'Igoulfane, à Mekla, a une réputation spéciale. Le sanctuaire est très austère : une simple masure, aux murs lézardés, encadrée par des chênes séculaires aux troncs immenses et noueux. Ce lieu fait dresser les cheveux sur la tête aux passants solitaires. Jadis, les voyageurs descendaient de leurs montures à l'approche du sanctuaire car « Chivoun » inspirait la terreur.

La légende, transmise de génération à génération, attribue à ce saint le pouvoir de châtier, d'outre-tombe, toute personne qui, pour se disculper d'une faute commise, s'aviserait de prêter un faux serment en invoquant son nom dans l'enceinte de son sanctuaire. On rapporte aussi que des personnes invitées à répondre d'un méfait préféraient avouer leurs fautes et se livrer à la justice des hommes que de se parjurer en prenant à témoin "Chivoun".

Quand le marié décampe !

Les mariages se célébraient dans toute la Kabylie suivant un rituel simple. Deux cas pouvaient se présenter : soit les mariés étaient du même village soit ils étaient de villages différents. Dans le premier cas, les femmes allaient seules ramener la mariée au domicile conjugal. Lorsqu'il s'agissait de se rendre dans un autre village, c'était aux hommes, à raison d'une personne par famille, qu'était confié ce soin.

Ils s'en allaient en cortège précédés de deux ou trois femmes portant sur leurs dos des corbeilles chargées d'effets vestimentaires destinés à compléter le trousseau de la mariée. L'une d'entre elles tenait une bougie allumée tout au long du trajet.

Les parents de la mariée attendaient le cortège avec cette impatience mêlée de nervosité -car, n'est-ce pas ?, rien ne garantit à cent pour cent que l'engagement pris sera honoré et les exemples de manquement à la parole donnée existaient bel et bien.

On se souvient encore aujourd'hui à Azouza de cette affreuse histoire : Des parents inconscients avaient voulu forcer leur fils aîné à épouser, contre son gré, une cousine qui lui était destinée depuis son enfance par « décret familial ». Le jeune homme qui poursuivait ses études en France n'osa pas affronter ses parents et laissa faire. On ramena donc la cousine promise en grande pompe. Le soir venu on chercha le marié. Il avait disparu !

Le lendemain, on sut par ses amis, que le jour même où ses parents et ses beaux-parents festoyaient à grand renfort de couscous et de viande de veau, que sa malheureuse cousine rongeait son frein dans la chambre nuptiale, Khélifa, le beau Khélifa, prenait le bateau pour Marseille et rentrait, en quelque sorte, chez lui !!!

mariage kabylie

Youyous, baroud, chouaris

Mais quand tout se passait bien, des coups de fusils partaient dès l'abord de la porte d'entrée de la maison de la mariée. La poudre parlait dans la large cour du logis, « el hara », et cela pouvait prendre l'allure d'une véritable fantasia. Les youyous stridents des femmes ponctuaient les salves de baroud.

Dans la grande salle aménagée pour la circonstance de grandes «sahfas» de couscous garni en son sommet de beaux morceaux de viande de veau attendent que les invités prennent place à raison de dix personnes par « sahfa ». Suivent ensuite des beignets au miel, des gâteaux divers et du café noir.

Le repas terminé, il faut songer au retour. Aussitôt, les membres des deux familles se réunissent pour satisfaire au rituel de la « Fatiha » scellant l'alliance suivi de la remise de la dot en présence de l'imam. Après avoir satisfait à ce rituel, la mariée est hissée sur le plus beau mulet affrété pour la circonstance et pourvu d'un harnachement splendide.

Sur les autres mulets on arrime avec dextérité les «chouaris» constitués de deux immenses paniers raccordés ensemble et retombant chacun de part et d'autre de la selle de la monture. Ces «chouaris » contiennent des beignets et les malles de la mariée qui renferment sa précieuse garde- robes.

Un coup de fusil, accompagné de youyous donne le signal du retour. La caravane s'égrène à un rythme lent le long des chemins muletiers. De temps à autre quelqu'un tire un coup de feu faisant faire aux mulets apeurés un brusque mouvement de recul. A l'arrière du cortège, les vieux traînent la patte et, grands seigneurs, se soucient très peu de mettre le cortège en retard.

A l'approche du village, de nouveau, des coups de feu et une salve de youyous annonçant l'arrivée imminente de la mariée.

Aussitôt, de tous les coins du village en fête, accourent les bambins, garçons et filles habillés de neuf. Les plus hardis se placent résolument devant le cortège et ouvrent la marche. D'autres, plus timides se mêlent simplement à la foule.

Fin de fête

On entre enfin dans la venelle qui mène au domicile parental de l'époux. Des portes s'entrebâillent. Des femmes, craintives, soucieuses de ne pas se faire remarquer, jettent un regard furtif sur la mariée. D'autres, plus effrontées, se plantent avec ostentation sur le seuil de leurs portes et comptent profiter au maximum du spectacle.

Voici que la mariée s'apprête à franchir le seuil de la maison qui sera désormais la sienne. De dessous le burnous dont elle est couverte elle sort ses deux mains dont elle joint les paumes dans le creux desquelles on lui verse de l'eau qu'elle répand autour d'elle par trois fois. On lui tend ensuite une corbeille remplie de gâteaux et de bonbons qu'elle jette à la volée par-dessus sa tête à la grande satisfaction des enfants qui se bousculent pour les ramasser.

On aide la mariée à descendre de sa monture. Sa belle-mère la guide vers sa chambre nuptiale où de nombreuses femmes sont déjà installées pour lui tenir compagnie une partie de la nuit et être aux petits soins avec la nouvelle venue dans la famille. La fête est finie et un petit air de tristesse s'installe chez les convives.

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